Chroniques / Bernard Spitz
Chroniques
Bernard Spitz
Chronique
France-Italie, duo pour l’Europe
par Bernard Spitz
La stratégie du triangle dans l’Union européenne consiste à construire des rapports équilibrés entre les trois premières puissances du continent, tant sur le plan politique que sur le plan économique.
Jusqu’à une période récente le triangle n’avait sur le plan économique que deux côtés : celui du Franco-Allemand, avec la réunion annuelle d’Évian ; et celui du germano-italien chaque année à Bolzano. Dans les deux cas, se réunissent les dirigeants des principales entreprises actives des deux côtés de la frontière. Des personnalités politiques de premier plan se joignent à eux, jusqu’aux chefs de gouvernement ou au Président de la République. De telles réunions sont essentielles pour faciliter les contacts entre responsables des deux pays, sensibiliser les autorités aux priorités réelles des entreprises ou, à l’inverse, permettre aux ministres de préciser leurs intentions ou de faire des annonces.
Deux seuls côtés représentés, et donc un seul pays en lien bilatéral avec les deux autres : l’Allemagne. Une situation insolite, en théorie favorable aux Allemands et en fait défavorable à l’Europe. Car qui peut penser que dans un continent aussi fragmenté, des politiques importantes auraient la moindre chance d’aboutir sans un accord entre ces trois-là. Le triangle italo-germano – français n’est pas suffisant pour imposer ses vues, mais il est nécessaire pour construire des projets ambitieux en Europe.
Le troisième côté du triangle
Voilà pourquoi il était indispensable de construire le troisième côté du triangle, entre Français et Italiens. C’est chose faite depuis 2018, grâce aux initiatives des deux organisations patronales du Medef et de la Confindustria, soutenues par les deux gouvernements. Chaque année, successivement à Rome et en région parisienne, les deux délégations se rencontrent, discutent des sujets qui les préoccupent, échangent avec les gouvernements et apprennent à mieux se connaître.
Lancé à Rome en présence du Président du Conseil Paolo Gentiloni, le Forum économique franco-italien des entreprises a eu une jeunesse mouvementée. Il a d’abord dû répondre aux critiques fusant de différents milieux italiens sur l’impérialisme économique des Français. On avait beau souligner l’excellence de la coopération entre français et Italiens dans des domaines comme le luxe, les populismes avaient besoin d’un "meilleur ennemi" pour se présenter comme les seuls défenseurs de l’identité italienne. On a entendu des propos très durs du chef de la Ligue du Nord, Matteo Salvini , accusant la France de vouloir spolier les intérêts italiens en Lybie. Les rivalités économiques servaient de prétexte à un jeu de "French bashing" à l’italienne : querelle entre Vivendi et Mediaset, dossier des chantiers navals, etc… Un pseudo-rapport d’intelligence économique parlait de la France comme d’un prédateur économique. Et le comble a été atteint quand l’un des leaders de la principale formation politique à l’époque, les Cinq étoiles, par ailleurs ministre des Affaires étrangères, Luigi Di Maio est venu rendre visite, sur notre sol, aux meneurs du mouvement des gilets jaunes.
À l’époque il s’est passé ce qui devait se passer : notre ambassadeur a été "rappelé" ce qui peut paraître banal mais qui ne l’est pas puisque rien de tel n’était arrivé depuis la guerre. La situation paraissait dans l’impasse et c’est la diplomatie économique qui montra le chemin en offrant aux politiques l’occasion de renouer le dialogue à l’occasion du forum économique franco-italien de Versailles quelques semaines après.
Une équation politique complexe
Après une interruption due à la Covid, ce dialogue singulier a repris la semaine dernière à Rome. Une rencontre bien physique, non l’un de ces tunnels virtuels où chacun parle et personne n’écoute. Une quinzaine de grands dirigeants français de tous secteurs économiques étaient là, ils auraient été encore plus nombreux sans les contraintes sanitaires du moment. Leurs homologues italiens étaient présents et le dialogue a pu s’engager. Avec sur des sujets de souveraineté l’intervention des gouvernements, comme le plan de coopération spatial proposé par Bruno Le Maire en présence des dirigeants français et italiens du secteur et devant le ministre du développement économique, le très réputé Giancarlo Giorgetti, numéro deux de la ligue et personnalité très estimée des milieux d’affaires italiens. Symbole éclatant du changement d’ambiance : le même Luigi di Maio a tenu à venir parler devant ces chefs d’entreprise pour signifier que l’Italie et lui-même étaient passés aux choses sérieuses.
Que s’est-il donc passé pour que la presse italienne parle de lune de miel et qu’aucun bruit dissonant ne se fasse entendre, en dehors de quelques complotistes, pas même venant de droite ou d’extrême droite ? Plusieurs éléments permettent de l’expliquer. Il y a d’abord Mario Draghi. Il commande d’une main de fer le gouvernement, distribue les rôles, commande l’agenda. Au moment où l’Italie va recevoir grâce à l’Europe la plus grande manne financière de son histoire, Super Mario a les coudées franches. Pour autant la situation n’est pas claire au-delà de huit mois. Le résultat des élections cet automne dans les six plus grandes villes italiennes pourrait faire bouger les lignes. Surtout début 2022, le mandat du Président Sergio Mattarella s’achève et toute la question est de savoir s’il va continuer ou si Mario Draghi lui succèdera, ce qui serait trop tôt pour qu’il puisse conduire le plan italien de réformes qu’il a lancées. Derrière le cas Draghi, une équation politique complexe se joue.
Cinque Stelle était composé à sa création de novices dont Luigi di Maio qui a beaucoup travaillé depuis, a mûri et pris de l’étoffe politique. Mais problème : le mouvement s’est construit sur l’idée que la politique ne devait pas être l’affaire de professionnels et limite à deux mandats l’exercice du pouvoir. Luigi di Maio va-t-il devoir s’incliner ? Et que deviendra alors son mouvement ? Que fera Giuseppe Conte qui a été débarqué et essaye de revenir en s’appuyant sur une bonne cote de popularité ?
Côté social-démocrate, le PD a changé de leader en recrutant le plus français de tous, Enrico Letta. Précisément parce qu’il était le seul à n’être pas impliqué dans les querelles de courants entre les uns et les autres. Pour l’instant le PD se porte bien mieux que le PS en France : il n’est pas loin des 20 % dans les sondages. Mais la situation reste fragile devant les menaces d’éclatement sur sa droite entre Matteo Renzi et Carlo Calenda, ou sur sa gauche. Les élections municipales seront importantes pour marquer le redressement ou le déclin du parti qui avait dominé la scène politique pendant dix ans.
À droite, un jeu de vases communicants s’est produit entre la Ligue du Nord et Fratelli d’Italia, la formation dirigée par Giorgia Meloni, la seule à n’être pas entrée dans le gouvernement. La Ligue qui pesait le double s’est fait rejoindre par sa rivale avec à sa tête une dirigeante expérimentée puisqu’elle a été, quinze ans, député et près de quatre années ministre de Silvio Berlusconi. Ce qui est notable, c’est que comme en France l’ensemble de la droite, si l’on ajoute Forza Italia le parti de Berlusconi, est majoritaire. Or les trois formations sont tombées d’accord pour présenter un candidat commun à Rome et il se dit que Silvio Berlusconi accepterait une fusion avec la Ligue, le prix à payer étant la promesse d’un soutien… à la présidence de la République, son rêve… Ce qui nous ramène à la case départ.
La nouvelle perception de la France
Si tout peut changer d’ici huit mois – ou pas – le paradoxe est que d’ici là, Mario Draghi est tranquille. Il déroule son plan et personne ne va l’embêter. Il a nommé le nouveau patron de la Caisse des Dépôts sans rien demander à personne, du jamais vu. Et sur tous les grands sujets structurels, c’est lui qui tranchera même s’il prend soin d’associer le parlement aux décisions. Parmi ses priorités, les infrastructures, la réforme de l’État et singulièrement de la justice, la digitalisation du pays, le bon usage du financement européen pour l’innovation…
Et la France dans tout ça ? D’abord, il y a une bonne relation entre Mario Draghi avec ses équipes et la haute administration française. La plupart des responsables italiens ne comprennent pas la décision de supprimer l’ENA qui pour eux est l’atout qui a permis à la France de bénéficier d’un fort poids politique et diplomatique en Europe très supérieur à ce que ses performances économiques lui auraient permis d’obtenir, compte tenu de notre recul par rapport à l’Allemagne. L’alignement d’intérêts sur de nombreux sujets existe. Il y a une confiance entre les hommes clés que sont Draghi, Mattarella et Macron, d’une part, et à Bruxelles Thierry Breton et Paolo Gentiloni. La France a joué un rôle important pour la mutualisation de la dette européenne dont l’Italie va être la principale bénéficiaire.
Ensuite les huit mois qui viennent sont décisifs sur le plan européen et l’Allemagne va sortir du jeu en septembre. Quel que soit le résultat des élections il faudra en effet plusieurs mois à la future coalition pour être en ordre de marche. D’ici là il n’y aura plus que l’Italie et la France en termes de leadership, précisément au moment où la France va prendre la présidence de l’Union.
Il y a eu des grosses évolutions sur le plan économique : extinction du conflit de Vivendi avec Mediaset, apaisement du dossier des chantiers navals tandis qu’une joint-venture franco-italienne se développe ; succès italien de Luigi di Vecchio dans le contrôle d’Essilor Luxotica, succès également avec la fusion Fiat Peugeot donnant naissance à Stellantis pendant que Renault confiait son volant à un CEO italien. Dans le sens inverse le coup de maitre d’Euronext avec Borsa Italiana. Et puis des sujets d’intérêt commun sur le tourisme, la restauration, l’art de vivre, l’automobile, l’aéronautique, les réseaux ; des alignements d’intérêts à Bruxelles sur les réglementations notamment financières… Et puis n’oublions pas que l’Italie réalise avec nous un excédent commercial de 7 milliards. Cela aussi suscite l’intérêt.
Enfin il y a eu des gestes politiques : le changement de pied de la France sur les anciens des Brigades Rouges réfugiés en France est un signal fort. Comme le sera la signature du traité du Quirinal, censé dans l’esprit de ses promoteurs être l’équivalent du traité de l’Élysée avec l’Allemagne. La visite en France du président Mattarella et le futur sommet politique franco-italien en France seront d’ici la fin de l’année d’autres occasions de souligner l’excellence de nos rapports.
Voilà pourquoi la rencontre du forum économique franco-italien de Rome de juin a été un grand succès, illustré par une soirée de prestige au Palais Farnese, en présence des deux ambassadeurs Christian Masset et Teresa Castaldo dont la bonne entente contribue à la dynamique d’ensemble et de très nombreux entrepreneurs italiens réunis autour des Présidents du Medef et de la Confindustria, Geoffroy Roux de Bézieux et Carlo Bonomi. Le triangle stratégique européen est en place sur le plan de la diplomatie économique. C’est bon pour nos deux pays et c’est bon pour l’Europe.
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