Chroniques / Yves de Kerdrel
Chroniques
Yves de Kerdrel
Chronique
L’après-Covid ne permet pas tout
par Yves de Kerdrel
Le monde du football a été secoué quelques heures seulement par l’annonce du projet de création d’une Super Ligue européenne permettant aux douze des meilleurs clubs de s’affronter. Sous la pression des Britanniques et de Boris Johnson, ce projet a été rapidement enterré. Mais il en dit long sur les tentations d’un capitalisme de l’après-Covid.
Il est rarement question de football dans les colonnes de WanSquare. Mais si l’en est question aujourd’hui, c’est parce que rarement autant qu’aujourd’hui ce sport se mêle avec des intérêts capitalistes au point de devenir un gigantesque écosystème qui va de la négociation des droits de retransmission aux discussions pour le "naming" des stades, en passant bien sûr par la cotation en bourse – surtout en Grande Bretagne – de nombreux clubs, assez profitables d’ailleurs.
En début de semaine, douze des meilleurs clubs européens se sont donc réunis pour annoncer au nez et à la barbe de l’UEFA, qui gère le football européen et ses compétitions, un nouveau championnat – dénommé Super Ligue – qui fonctionnerait – grande innovation – en circuit fermé. C’est-à-dire que ce sont les meilleurs clubs européens qui se sont autodésignés afin de créer cette nouvelle compétition.
Avec une grande différence, c’est que si une compétition sportive est par principe ouverte à tous – c’est la loi universelle du sport – seuls certains clubs étaient autorisés à participer à ce championnat bis, monté de toutes pièces par des clubs espagnols et par la Juventus de Turin. La première réaction a été une très vive protestation de l’UEFA, qui voyait son rôle d’organisateur et de régulateur du football européen réduit à néant. Puis cela a été le rôle des politiques de réagir. Et c’est finalement Boris Johnson qui a mis tout son poids dans la balance afin de faire échec à ce projet. Le Premier ministre britannique a fait pression sur les rares clubs britanniques mobilisés par ce projet, et sur son homologue espagnol. Tant et si bien que ce projet titanesque qui devait créer 4 milliards d’euros de recettes supplémentaires pour le football n’aura vécu que ce que vivent les roses : l’espace d’un matin, comme l'écrivait Malherbe.
Il n’empêche que si ce projet mort-né mérite que l’on s’arrête un moment dessus, c’est qu’il est en grande partie représentatif d’un capitalisme de l’après-Covid. D’abord, il est directement lié à la pandémie, qui a affecté les championnats de football, par les matches tenus à huis clos, la disparition des recettes de billetterie et une chute des audiences des matches retransmis, en dépit du confinement et des couvre-feux. Certains clubs ont vu là l’occasion de se refaire une santé, voire de se créer une véritable rente, par l’instauration d’un championnat en cercle fermé où les compétiteurs étaient connus à l’avance.
Petits arrangements entre amis
Mais ce qui était insupportable dans ce projet, et notamment pour les Britanniques, spécialistes de surcroît des paris sportifs, c’est que cette Super Ligue faisait une croix sur le fameux aléa sportif qui fait le sel de toute compétition. Bien sûr il restait le suspense et l’aspect spectaculaire des résultats des matches des clubs autodésignés. Mais ce projet rendait impossible à un club non-membre de ce petit cercle de participer, même s’il s’était classé parmi les meilleurs de son championnat national. La recherche "d’une rente" avait été bêtement privilégiée à la méritocratie qui fait du sport ce qu’il est et qui autorise le plus petit des clubs espérer pouvoir un jour rivaliser avec le Bayern de Munich ou Manchester City.
Enfin en créant ainsi un championnat en cercle fermé, capable de produire des matches à grand spectacle, cette Super Ligue voulait mettre fin à une érosion des audiences des matchs retransmis sur les chaînes généralistes ou spécialisées. Un phénomène qui touche notamment les plus jeunes et en principe les plus "accros" à ces diffusions. Ce qui laisse augurer à l’avenir des renégociations à la baisse des droits de retransmissions après trente années d’inflation galopante et même déraisonnable. Le rachat par Canal + des droits détenus par l’espagnol Mediapro concernant le championnat français s’est ainsi fait pour une poignée de cerises, il y a quelques semaines.
Pour ces clubs, acteurs pleins et entiers d’un système capitaliste, il s’agissait donc de construire une sorte de rente face aux incertitudes qui entourent désormais la valorisation des compétitions sportives et leur tenue en cas de pandémie. Or si le capitalisme a vécu en 2020 une période troublée avec l’intervention très large de l’état et de ses subsides, le capitalisme de l’après-Covid, quel que soit le secteur d’activité ne saurait se bâtir sur un phénomène de rente. Partout dans le monde, à la faveur des effets de manche sur la souveraineté, et sur la démondialisation, certains acteurs économiques rêvent de voir émerger un capitalisme moins compétitif et débouchant sur une économie de la rente.
Il serait fou qu’après les centaines de milliards dépensés par les états pour soutenir leurs entreprises pendant la pandémie et à cause des effets secondaires des confinements, le débranchement de cette perfusion se traduise par l’émergence d’un capitalisme marqué par la rente, la suppression de l’aléa moral et l’assurance d’un soutien des états au nom du souverainisme. Le keynésianisme n’a jamais touché aux fondements du capitalisme dont l’adaptation à ce nouvel environnement relève à la fois de Schumpeter et de Darwin. Mais sûrement pas de petits arrangements entre amis comme cette Super Ligue le faisait craindre.
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