Chroniques / Yves de Kerdrel
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Yves de Kerdrel
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Valéry Giscard d’Estaing : mort d’un vrai libéral et d’un grand Européen
par Yves de Kerdrel
Au-delà des hommages qui sont rendus depuis hier soir à l’ancien Président de la République décédé à 94 ans des suites du Covid, WanSquare tient à saluer la mémoire de ce Président qui fût d’abord un passionné d’économie et qui chercha à convertir la France au libéralisme et puis à la construction européenne.
Ce serait une erreur que de limiter l’œuvre de Valéry Giscard d’Estaing à son septennat. Car l’ancien Président, qui vient de disparaître dans la propriété de sa femme à Authon, a été celui qui contribua au redressement économique de la France après la déroute de la quatrième république. De 1959 à 1966, il fut celui, qui, Rue de Rivoli, géra les finances du pays, en tant que secrétaire d’État puis Ministre de l’Économie d’un Général de Gaulle pour lequel "l’intendance" devait suivre.
D’abord chaperonné par Antoine Pinay, dont il était très proche sur le plan politique et économique, puis Ministre à part entière, il symbolisa mieux que quiconque la manière dont la France sut profiter des Trente Glorieuses. Grand adepte de la rigueur budgétaire, il s’efforça de présenter des projets de loi de finances aussi proches que possible de l’équilibre. Et il fut le seul ministre de l’économie à présenter – c’était en 1965 – un budget en excédent. Il parvint même à solder le reliquat de dettes issues de la guerre que la France devait aux États-Unis d’Amérique. Ce qui lui valut d’être reçu par John Fitzgerald Kennedy, son modèle sur beaucoup de points.
Le "meilleur argentier" de la France
Bien qu’il fût en désaccord à plusieurs reprises avec le Général de Gaulle, ce dernier le qualifia publiquement de "meilleur argentier". L’ancien Chef de la France libre appréciait son goût pour la rigueur qui l’amena à vouloir faire voter par le parlement une loi organique instaurant l'obligation d'équilibre budgétaire. Une sorte de règle d’or dont on mesure à quel point la France de cette époque était une véritable "fourmi" par rapport à la "cigale" qu’en ont faite Emmanuel Macron et ses prédécesseurs.
Très proche de Michel Debré, avec lequel il partageait les réticences vis-à-vis de l’indépendance accordée par de Gaulle à l’Algérie, il avait comme l’auteur de la constitution de la cinquième République la passion pour l’épargne. Ce qui l’amena à créer les Sicav, qui ramenèrent, en pleine période de déprime boursière, de nombreux Français vers la Bourse.
Enfin, toujours en tant que Ministre de l’Économie, il s’évertua à reconstituer une puissante direction du Trésor, en bon inspecteur général des finances qu’il était, lui-même fils d’un inspecteur des finances. Il était convaincu qu’une puissante administration des finances était de nature à faciliter le redressement de la France. Malheureusement il en fit aussi un sujet d’opposition dure avec le patronat. Et avant de quitter la Rue de Rivoli, où il fut remplacé par Michel Debré, Giscard prit des mesures très dirigistes avec notamment un blocage des prix, contre lequel s’attaqua quinze ans plus tard son futur Premier Ministre Raymond Barre.
Créateur de l’ancêtre de l’Euro
En tant que Président de la République, Valéry Giscard d’Estaing fut celui qui tira vraiment les leçons de la crise de mai 1968. Avant d’arriver à l’Élysée, il avait du conduire une forte dévaluation du franc, "amaigri mais guéri", afin d’adapter l’économie française aux cadeaux salariaux faits par Georges Pompidou. Mais l’entente n’a jamais été bonne entre le normalien issu de son cantal natal et le grand bourgeois qui cachait difficilement son mépris pour ceux qui ne maîtrisaient pas aussi bien que lui les mécanismes économiques.
Il n’empêche qu’une fois installé à l’Élysée après la disparition prématurée de Pompidou, Valéry Giscard d’Estaing a cherché à transformer la France et à l’ouvrir sur la modernité et sur le monde. Nous n’évoquerons pas ici les nombreuses réformes sociétales qui sont le plus souvent citées à son actif. Giscard fut à la fois avec Gérald Ford, le créateur du G5, devenu G7 et sa pratique impeccable de la langue anglaise l’aida à faire rayonner la France dans le monde. De la même manière sa relation très amicale avec le chancelier allemand Helmut Schmidt avec lequel il pouvait aussi parler allemand couramment, lui permit de faire progresser l’Europe, en donnant naissance au Parlement Européen, en ouvrant la Communauté Européenne à de jeunes démocraties comme l’Espagne, et surtout en dessinant, avec l’Ecu, les contours d’une future devise européenne, que plus personne n’imaginerait aujourd’hui remettre en question.
L’homme du libéralisme social
Mais c’est à l’Élysée aussi que Giscard tenta de réconcilier la France avec le libéralisme. Défi compliqué après le dirigisme des années gaulliennes, et le début de la crise économique due au choc pétrolier de 1974 qui amena son Premier Ministre, Jacques Chirac à mettre en œuvre un vaste plan de relance auquel il n’adhérait pas vraiment. Cette politique keynésienne fut un échec qui amena Giscard à faire venir l’économiste Raymond Barre à Matignon. Dans un premier temps, ce grand libéral marqué par Raymond Aron, fut contraint de bloquer les prix et de geler les salaires avant de se convertir à un libéralisme social.
La grande intelligence du couple Giscard-Barre fut de confier le Ministère de l’Économie à un autodidacte, garagiste de son état, René Monory qui libéralisa les prix industriels, favorisa encore plus l’épargne avec les Sicav qui portent son nom et qui procuraient des réductions d’impôt, tout en arrimant davantage la France au libéralisme social d’Helmut Schmidt. Cette action de "big bang" économique fut poursuivie par un autre autodidacte, Pierre Bérégovoy, lorsqu’il fut Ministre de l’économie. Mais c’était sous Mitterrand.
Presque quarante ans après son désolant "Au Revoir" lorsqu’il quitta l’Élysée battu par François Mitterrand, l’économie française garde heureusement un certain nombre de marques de son passage Rue de Rivoli et de sa tentative de mettre en place un libéralisme apaisé. C’est un libéral, jeune président, qui occupe aujourd’hui son bureau, même s’il a bien du mal à convaincre ses concitoyens des bienfaits de notre ancrage européen, du couple franco-allemand, et du primat laissé à l’initiative individuelle.
Valéry Giscard d’Estaing n’a jamais été populaire, mais il avait en lui une certaine idée de la France dans le monde, qui était nécessaire pour moderniser le Pays et le transformer. Il était aussi le symbole d’une rigueur budgétaire et monétaire qui, elles, ont malheureusement disparu. Car la grandeur de la France ne va pas sans des finances en ordre et le moins de dettes possibles. Et il fut le dernier Chef de l'Etat à avoir pris part à une guerre mondiale. Ce qui lui donna cette passion pour l'Europe pour laquelle il rédigea une Constitution, restée, hélas, lettre morte. En cela il nous laisse – et surtout à son jeune successeur – de très nombreuses leçons à méditer. Merci Monsieur le Président.
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