Chroniques / Bernard Spitz
Chroniques
Bernard Spitz
Chronique
Viva España
par Bernard Spitz
Il s’est produit à Paris, jeudi dernier, un de ces événements qui n’attirent pas les projecteurs mais sont importants dans le contexte européen : la tenue du premier forum économique franco-espagnol, sous les auspices des patronats des deux pays.
On oublie trop souvent que l’Espagne, derrière le trio Paris-Berlin-Rome, est la première économie du reste de l’Union européenne et qu’elle occupe une place essentielle dans les échanges économiques avec notre pays. La France est en effet le premier client de l’Espagne et son deuxième fournisseur, quand l’Espagne est notre quatrième client et notre cinquième fournisseur. Les entreprises et investisseurs français dans l’économie espagnole y constituent la quatrième présence entrepreneuriale étrangère, avec un stock de 50 Md€ d’investissements directs. Carrefour, Renault, PSA, Orange, Auchan, Michelin, Décathlon, Leroy Merlin, Total, Axa, Saint-Gobain, Pernod-Ricard, pour ne citer qu’elles, font ainsi partie des entreprises les plus présentes en Espagne. Et pour beaucoup d’entreprises françaises, l’Espagne représente l’un de leurs plus gros marchés, comme l’a souligné dans son intervention Stéphane Richard, le P.-D.G. d’Orange. Les Espagnols sont pour leur part en neuvième position des investisseurs en France, juste derrière l’Italie, la France étant le second pays à attirer le plus d’investissements de notre voisin, avec des marques comme Zara ou Seat.
Inutile d’insister par ailleurs sur notre évidente proximité géographique et culturelle, la circulation des populations entre nos deux pays sur le plan touristique comme sur celui de l’immigration, la communauté d’intérêts qui nous réunit sur la plupart des grands dossiers européens ou la place singulière dans la vie nationale de personnalités nées en Espagne, que ce soit dans les affaires comme José Luis Duran patron de Lacoste ou Angeles Garcia-Povada présidente de Legrand, dans les médias et la culture comme David Pujadas ou Jorge Semprun, ou encore en politique avec Manuel Valls et Anne Hidalgo.
Pourtant la place de l’Espagne n’a pas dans le passé été prise en compte avec toute l’attention qu’elle aurait méritée. Geoffroy Roux de Bézieux, en se rendant à Madrid l’an dernier, faisait le constat surprenant qu’aucun président du patronat français avant lui ne s’était rendu en Espagne à la rencontre de ses homologues depuis plusieurs décennies. Les articles consacrés à l’Espagne, ils ne sont pas si fréquents, si l’on exclut les colonnes consacrées à la famille royale, au Réal Madrid ou au Barça. Du reste, la société espagnole la plus citée ces dernières semaines dans la presse française a été Mediapro, précisément celle qui a racheté les droits de diffusion du football ... français, au moment où elle tacle la Ligue en lui demandant une renégociation à la baisse.
Un lourd tribut au COVID
Le COVID est passé par là et l’Espagne est le pays de l’Union qui a payé le plus lourd tribut économique et humain jusqu’à présent. Sur le plan sanitaire, le constat est proche des chiffres en France début octobre (Nombre de cas : 936 560/France 897 034 ; Décès : 33 992/France 33 623) mais avec une population inférieure, ce que traduit un ratio de 724 décès par millions d’habitants contre 501 en France.
Sur l’ensemble de l’année, le recul du PIB devrait être d’au moins 11 % (+2 % en 2019) avec une dégradation nette des finances publiques : un déficit public dépassant 10 % du PIB (-2,8 % en 2019) et une dette publique d’au moins 115 % du PIB (95,5 % en 2019). Des chiffres brutaux mais pas si différents des nôtres, et même moins graves s’agissant de la dette, qui s’expliquent par les fragilités structurelles du pays : économie de TPE-PME, taux élevé de travail temporaire, faible part de l’industrie à hauteur de 16 % du PIB et part majeure du secteur touristique avec plus de 12 % du PIB et des emplois. Près d’1,1 million d’emplois ont ainsi été détruits depuis le début de la pandémie. En août, le taux de chômage a atteint 16,2 % de la population active, le plus élevé de l’Union entraînant l’utilisation massive du dispositif de chômage partiel dans des conditions moins généreuses qu’en France (prestation de 792 euros parmois en moyenne en août 2020 pour le chômage "ordinaire" et partiel).
Au moment où l’Europe affronte cette crise sanitaire sans précédent avec son terrible impact économique, les pays européens ont besoin à la fois de faire preuve de solidarité au niveau communautaire et d’intensifier les relais de croissance dans leur développement et leur coopération avec leurs principaux partenaires.
Solidarité européenne et latine
En termes de solidarité, la proposition franco-allemande de mutualisation de l’effort a permis à nos deux voisins latins, les plus touchés, d’être les premiers bénéficiaires des prêts et subventions sur lesquels les dirigeants de l’Union se sont accordés. Le plan de relance espagnol présenté le 7 octobre repose ainsi sur les 72 Md€ de subventions européennes attendues entre 2021 et 2023 (sur les 140 Md€ en prêts et subventions pour l’Espagne). Il devrait créer 800 000 emplois et générer 2,5 points de croissance supplémentaire par an. Ses grandes lignes reposent comme en France sur la transition écologique (37 %), la numérisation de l’économie (33 %), la cohésion sociale et territoriale.
Sur le plan des actions bilatérales, les contacts entre responsables d’entreprises à haut niveau permettent de mieux se comprendre et créent de la confiance ; ils facilitent aussi la communication entre le monde des entreprises et les dirigeants gouvernementaux. C’est la raison du succès de la rencontre annuelle franco-allemande d’Évian entre responsables économiques et politiques, comme du colloque franco-britannique. Depuis 2017, le forum économique Franco-italien lancé par MEDEF et Confindustria – son homologue transalpine - associée à la FEBAF qui fédère en Italie le secteur financier, remplit le même office. Il manquait un dialogue équivalent entre français et Espagnols : depuis jeudi dernier, ce vide est comblé.
Remontada patronale
En dépit de tous les obstacles liés aux restrictions sanitaires, une dizaine de grands patrons espagnols sont venus rencontrer à la résidence de l’ambassadeur d’Espagne à Paris, Jose Manuel Albares, leurs homologues français, à l’invitation des deux patronats. Le MEDEF et son homologue espagnol ont tenu bon pour honorer ce rendez-vous, en s’entourant de toutes les précautions nécessaires en matière de distanciation sociale. Les raisons en ont été données dès l’ouverture de la rencontre par Geoffroy Roux de Bézieux et Antonio Garamendi, le président de la Confederación Española de Organizaciones Empresariales (CEOE). “Pour montrer que nous sommes capables de vivre et de travailler avec le virus. Différemment mais avec efficacité. Et en respectant toutes les consignes sanitaires (...) Pour affirmer aux pouvoirs publics, comme à l’opinion, que la communauté des entrepreneurs est là pour renforcer notre capacité de résilience et notre capacité à rebondir (...) Et surtout, parce que c’est un rendez-vous utile pour discuter de projets concrets et d’investissements, pour le bénéfice de nos citoyens et de l’Union européenne”.
La demi-journée d’échanges qui a suivi a permis de mettre en évidence de nombreuses opportunités entre nos deux pays. Par exemple dans le domaine des réseaux, où la rationalisation des opérations en Europe en général et les interconnexions notamment électriques ouvrent des perspectives intéressantes, au premier chef s’agissant de celle entre Bilbao et Bordeaux à travers le golfe de Gascogne. L’agroalimentaire, la santé, l’assurance, les transports ont fait aussi l’objet de discussions ; comme l’EPI, l’initiative européenne en matière de cartes de paiements, initiée par un consortium de banques notamment françaises et espagnoles… Les partenariats sur les autres continents - Amérique latine et Afrique — ont également été évoqués.
La diplomatie économique française en Europe
Pour Bruno Le Maire qui a clôturé le forum par un échange avec les entrepreneurs présents aux côtés de son homologue, Nadia Calvino, "si la coopération était aussi facile avec tous nos partenaires européens qu'elle l'est avec l'Espagne, l'Europe avancerait plus vite ! ". " La France et l'Espagne partagent la même vision des priorités européennes, on avance unis", ont confirmé Nadia Calvino et Xiana Margarida Méndez Bértolo la secrétaire d’État en charge du commerce extérieur.
La diplomatie économique française fait ainsi son chemin. En s’appuyant à la fois sur les enceintes multilatérales - du type B7 et B20 —, en veillant à y associer dans la durée les partenaires sociaux de la Confédération Syndicale internationale, en jouant la coordination en Europe avec ses principaux homologues, en suscitant enfin des relations bilatérales plus poussées là où elles n’existaient pas encore. Il s’agit bien de favoriser tout ce qui peut renforcer la dynamique européenne pour lui permettre de tenir son rang et d’assurer sa souveraineté dans l’ordre économique du XXIème siècle.
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