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Chroniques / Bernard Spitz

Chroniques
Bernard Spitz

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Le testament de Rocard
par Bernard Spitz

Le propre des crises est d’accentuer les forces et les faiblesses. C’est vrai des organisations, des entreprises, des personnes. Et c’est vrai évidemment aussi pour l’Europe : celle des États comme des institutions. La crise économique et sanitaire que nous traversons est bien un test de résilience fondamental qui s’ajoute à celui du Brexit. C’est Michel Rocard qui avait le premier théorisé l’idée que l’Union Européenne avait besoin d’un choc pour empêcher sa déliquescence progressive.

20/10/2020 - 09:30 Temps Lecture 9 mn.

Les deux chocs pour l’Europe

 

Michel Rocard était convaincu – il l’expliquait dans une interview au Point quelques semaines avant sa mort — que le Brexit était nécessaire pour la survie de l’Union. Comme un électrochoc salutaire… Il aura été doublement servi, à titre posthume, et nous avec. Nous n’avons pas eu un choc seulement. Nous en avons eu deux. L’un politique et institutionnel prévisible : le Brexit. L’autre économique et existentiel, inattendu : la crise du coronavirus.

Le hasard a voulu que les deux années charnières décidant de la sortie de crise sanitaire et de la sortie institutionnelle des Britanniques soient encadrées par une présidence allemande au début et française à la fin. Nous avons donc notre destin entre nos mains. La période qui s’ouvre est pour l’Europe le test décisif de sa capacité à s’adapter au monde nouveau de ce début de XXIe siècle et de répondre ainsi au testament politique européen de Michel Rocard.

Deux objectifs fondamentaux devaient être atteints par l’Europe pour répondre aux deux crises. L’un défensif : maintenir les principes fondamentaux de l’Union dans la négociation de sortie des Britanniques. L’autre offensif : réagir de façon coordonnée et solidaire pour compenser financièrement le coût de la crise et la chute du PIB des pays membres.

Dans le premier cas, il fallait surtout que Français et Allemands restent unis. Dans le second cas, l’enjeu était plus difficile, car il fallait amener l’Allemagne à s’écarter de la doctrine qu’elle a toujours prônée, à savoir le refus de faire financer par le contribuable et le retraité allemand les "cigales" du sud incapables de se restructurer. C’est la voix en Allemagne de ceux qui considèrent que les taux d’intérêt négatifs sont la faute du laxisme de la banque européenne et que les déficits des pays du "Club Med" sont les responsables d’un mécanisme de planche à billets qui menace les rentes futures des retraités allemands.

 

L’engagement des entreprises

 

L’armure d’intransigeance est tombée, on le sait, grâce à un cocktail politique et économique. L’équation personnelle de la chancelière et de la génération de ceux qui l’accompagnent explique les raisons politiques. L’intérêt bien compris des exportateurs allemands éclaire le choix économique. Ceux-ci ont compris que la violence structurante du conflit commercial entre les États-Unis et les Chinois n’est pas liée à la seule personnalité de Donald Trump. Même si Joe Biden venait à être élu, il y aura des pressions à l’avenir sur les entreprises européennes pour les faire choisir entre faire du business avec les Américains ou les Chinois. Dans ces conditions la priorité pour l’industrie allemande – comme pour la nôtre, nos intérêts sont ici alignés - est bien de préserver la capacité économique de l'Europe.

Le virage du monde de l’entreprise cette année pour s’engager en faveur de l’Union qui résulte de cette prise de conscience est majeur. Le Medef, on s’en souvient, a pris l’initiative d’un appel commun des patronats français, allemands et italiens pour s’engager en faveur de la mutualisation de la dette. Que les Français et les Italiens disent cela n’a surpris personne. Le virage des Allemands, en revanche, a frappé les esprits. De même, lorsque le débat se heurtait à l’intransigeance des frugaux, le patronat néerlandais est intervenu pour dénoncer un blocage qu’il considérait comme une faute morale et économique.

 

Last but not least…

 

Malgré les convergences entre les fondateurs de l’Union, en y ajoutant Espagne et Portugal, la crise européenne n’est pas réglée pour autant. Il y a le sujet des contreparties qui remet la pression sur des pays comme la France, l’Italie et l’Espagne en matière de réformes de structures. Avec la crise sanitaire qui pèse sur le climat social, naturellement et qui, en retardant la reprise de la croissance, écarte de fait pour un temps indéterminé le début du rétablissement des comptes publics. Il y a l’organisation concrète du plan de relance européen, quantitativement et qualitativement, pour répondre à la distinction établie par Mario Draghi entre bonne et mauvaise dette. Il y a la question politique sur les valeurs par laquelle le Parlement européen interpelle les pays du club de Višegrad qui menacent en retour de bloquer le processus. Et puis, last but not least, le Brexit…

L’Ironie de l’histoire c’est que l’Europe aurait été beaucoup plus difficile à sauver si les Anglais avaient encore été dans le jeu de la négociation sur la mutualisation de la dette. Michel Barnier le disait sans ambages récemment à la REF du Medef, la grande réunion de rentrée des entreprises françaises. Reste à sauver ce qui peut l’être dans nos relations avec le Royaume-Uni. Pour le moment, les Britanniques ne veulent pas d’accord. Faute d’avoir réussi à diviser les Européens – ce n’est pas sans avoir essayé — ils ont fini par se diviser entre eux, au point de renier au grand scandale de nombre de Tories un accord que le Premier ministre actuel avait lui-même signé en le présentant alors comme une victoire. Shocking !

La dernière réunion du Conseil Européen a fait le constat du blocage britannique, en particulier sur les questions clés de la pêche, des aides d’État, du level playing field… Le point de non-retour fixé en octobre sera atteint mais ce n’est pas pour autant la fin de l’histoire. Boris Johnson est un joueur de poker. Il aura certainement envie de faire un coup de bluff avec une proposition inattendue d’ici le 31 décembre, histoire de réaliser un coup de politique intérieure.

 

Vers l’Union du XXIe siècle

 

Si nous parvenons à passer cette période, à surmonter la crise sanitaire et à faire repartir l’économie, nous pourrons mieux gérer le mouvement de tectonique des plaques qui appelle l’Europe à se repenser. Exactement ce à quoi appelait Michel Rocard.

Dans un environnement mondial où la Chine a remplacé l’ex-URSS dans le rôle d’opposant aux États-Unis, l’Europe doit trouver une nouvelle voie, celle de pays qui ont besoin de faire masse ensemble. L’éclatement d’un certain nombre d’industries nous met en position d’infériorité, ne serait-ce qu’avec l’éclatement des réseaux d’énergie ou des télécoms en dizaines d’opérateurs. Il en va de même quand les géants digitaux sont tous américains ou chinois ou quand les systèmes de paiement, la gestion des données, la confection des normes ou les systèmes de notation sont l’objet d’une volonté de domination de concurrents non européens. Or nous savons que la compétition et la souveraineté mondiales se joueront sur la transition énergétique et le numérique au sens large, de la capacité technologique et commerciale à la maîtrise en amont et en aval de la chaîne de valeur.

L’élargissement a amalgamé trop vite des pays qui n’ont pas nécessairement le même niveau de vie, ne sont pas au même niveau de développement économique et ne partagent pas les mêmes valeurs culturelles, politiques et identitaires. Un système de coopérations renforcées, plus souple que le marbre à graver d’un nouveau traité, et permettant de fonctionner efficacement avec des majorités qualifiées pourrait être le prochain défi de l’axe franco-allemand dans la perspective de la présidence française de 2022…

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