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L’audace réfléchie d’Emmanuel Macron face à Erdögan
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Entre Emmanuel Macron et le très précaire mais très activiste despote islamiste de la Turquie moderne Tayyip Erdögan, rien ne va plus, même si dans un suspens savamment orchestré par le Destin, les jeux ne sont pas encore faits.

19/09/2020 - 09:30 Temps Lecture 11 mn.

Que les jeux ne soient pas encore faits ne signifie pas que l’état de santé politique et les perspectives du Grand Turc soient robustes. Mais avec l’énergie du désespoir, qui caractérise un comportement extérieur suicidaire, le président turc se conçoit lui-même comme administrateur d’une destinée. Cette dernière aurait pour limites la partie manifestement kurde de l’Irak et, d’un autre côté, l’Iran, dont l’état d’anomie s’étend maintenant depuis l’Azerbaïdjan indépendant de Bakou jusqu’aux quartiers profondément islamiques et turcophones du Bazar de Téhéran. Erdögan soutient à bout de bras son ultime allié islamiste et chiite, le grand ayatollah Khamenei, ce qui explique que les décisions et provocations de ce dernier soient déterminées par les ambitions de cette seule personne qu’est Erdögan.

La suppression politique de l’homme d’État turc terminerait de manière inespérée la dernière grande cavale islamiste à deux têtes – celle de Khamenei à Téhéran et celle des chefs éperdus du Hamas à Gaza - face au changement historique irréversible qui est en train de prendre forme entre Israël, l’Arabie Saoudite et les Émirats. Les Émirats, proches alliés et parents de l’Arabie Saoudite, trouvent d’ailleurs aujourd’hui leur vraie capitale à Abu Dhabi et leur centre de gravité financier à Dubaï (où, d’ores et déjà, une communauté d’expatriés capitalistes iraniens représente le groupe humain le plus dense des Émirats). Cet imbroglio géopolitique différent de tout ce que l’on avait connu, entraîne une première conséquence : le basculement de la Grèce et de son représentant en Méditerranée orientale, la République Grecque de Chypre ; cette dernière ayant une responsabilité géopolitique capitale.

 

L’Europe a délibérément choisi la Grèce contre Ankara

 

Et là, Emmanuel Macron, dans la continuité mais aussi dans l’innovation pleine de courage et d’audace de la politique instaurée par Alain Juppé, a décidé d’abandonner toute politique d’équilibre entre la Grèce et la Turquie, notamment à l’égard de Chypre. Un contingent grec est en effet toujours présent à Nicosie et défend le caractère hellénique fondamental d’une Chypre sud surveillée comme le lait sur le feu. Longtemps la Grèce, en raison d’un ressentiment antiaméricain qu’elle avait toutes les raisons d’entretenir à cause de sa difficile histoire, a voulu ériger un barrage face à la Turquie et à ses idées réformistes. L’armée avait longtemps pu préserver Ankara de toute l’irritation grecque, mais son attitude finit par lasser les meilleures volontés.

Et face à la Turquie désormais ouvertement islamiste, l’Union européenne a fini par choisir la Grèce et la Chypre grecque. Ce, malgré la position d’Angela Merkel, qui se devait de tenir davantage compte d’une opinion publique d’origine turque en Allemagne. Les Allemands soutiennent la politique de la Chancelière aujourd’hui, à condition que les sentiments viscéraux de plus en plus musulmans de l’électorat turco allemand (lequel jouit très majoritairement de la double nationalité) ne soient pas foulés aux pieds par une opinion allemande qui ne les aime pas davantage que l’opinion française. Ce délicat exercice d’équilibre en plus, il n’y a pas l’atome d’une divergence de fond entre Emmanuel Macron et Angela Merkel. Il y a simplement chez Macron la même audace iconoclaste et la même volonté d’utiliser les crises au meilleur escient possible. D’où le bras de fer actuel.

 

Quel avenir pour l’OTAN après sa "mort cérébrale" ?

 

Pour autant, sommes-nous à la veille d’une "shooting war" entre Paris et Ankara ? Il existe de nombreux moyens de faire la guerre sans aboutir le moins du monde à Pearl Harbor. Nous allons en citer pour la clarté du débat quatre éléments distincts. Primo : la question kurde. On sait qu’Erdögan fait un chantage sur l’appartenance purement formelle de la Turquie à l’OTAN. Notre Président a de fait déjà prononcé la mort cérébrale de cette organisation et souhaiterait non pas son abolition, mais son remplacement, par une alliance post-soviétique des "peuples libres associés" : l’Amérique, l’Angleterre, la France et sans doute quelques partenaires significatifs au Sud comme Israël et le royaume d’Arabie Saoudite.

De fait, la France ne prononcerait plus le "post mortem" d’une structure caduque, mais deviendrait l’un des éléments constructeurs d’un nouvel ordre mondial, débouchant sans doute sur un "compromis historique" kurde à double détente. Qui passerait par une reconnaissance d’un État kurde indépendant, celui de Barzani, et "dans le même temps" gel définitif des frontières actuelles de l’État turc. Ce deuxième volet permettrait la reconnaissance d’une minorité kurde de Turquie, qui jouirait de tous ses droits malgré le fait que l’écrasante majorité des Kurdes de Turquie est en réalité bilingue, et même plus à l’aise dans l’usage de la langue turque moderne en caractères latins que dans l’ancienne langue kurde.

 

Le double jeu de l’armée turque

 

Secundo. La France peut aussi faire pression, avec divers alliés régionaux, dont Israël et le Mossad. La présence des forces israéliennes, de Bakou en Azerbaïdjan jusqu’aux faubourgs de Beyrouth est permise par une alliance druze de plus en plus solide. C’est aussi ce qui peut rendre le déploiement prioritaire de son armée sur les territoires syrien et libanais de plus en plus précaire pour Erdögan. Il faut ajouter à cela les liens précieux que le renseignement militaire et politique français maintient avec l’armée turque, si mal comprise en Occident, et dont la stratégie actuelle est d’avoir laissé l’impression qu’elle se liquéfiait jusqu’à disparaître. Il n’en est rien, car les militaires turcs maintiennent leurs contacts discrets avec tous leurs alliés : l’Amérique, mais aussi la France et l’Angleterre.

Les militaires turcs sont en effet d’abord tombés dans le piège grossier d’Erdögan qui les a fait organiser à contretemps une tentative de coup d’État militaire, dont le but était de calmer les civils agités qui ne comprenaient plus "le véritable intérêt national de la Turquie". Mais piégés, les militaires turcs ont simplement disparu, tout en indiquant à la classe politique réformiste, notamment à son patronat laïc et même féministe, que l’armée n’attendait plus qu’un signe favorable pour revenir sur la scène nettoyer le pays. Mais cette fois-ci sans donner à Erdögan le bénéfice politique redoutable de flatter la sensibilité vétilleuse d’une opinion turque qui, tout comme l’opinion iranienne, est trop sensible aux humiliations nationales du passé pour accepter la gifle de la Grèce garante de Chypre. La Grèce bénéficie d’ailleurs de tout l’appui de l’Union européenne. Et c’est pourquoi Emmanuel Macron a encore des services spéciaux qui peuvent lui éviter de couler la flotte turque en Méditerranée orientale.

 

Le rôle crucial des Chrétiens d’Orient

 

Tertio. Que faire de la prospection pétrolière turque en Méditerranée orientale ? Il va de soi que la zone de souveraineté économique en mer appartient à la Grèce et à Chypre, et se trouve également garantie par Israël, qui y assure l’essentiel des travaux de prospection. Ces travaux permettent en contrepartie à Israël d’avoir l’autorisation d’utiliser l’espace aérien grec pour faire manœuvrer son armée de l’air. Il lui est maintenant possible, de surcroît, de faire naviguer, dans les eaux grecques, son sous-marin nucléaire qui assure la protection du territoire israélien. Si bien que la Grèce a opéré un revirement à 180 degrés : elle est devenue instantanément l’alliée privilégiée de l’État hébreu. C’est évidemment l’une des raisons pour lesquelles Emmanuel Macron a aussi parfaitement compris le véritable engrenage diabolique dans lequel n’importe quel successeur d’Erdögan, fût-il le plus raisonnable et le plus subtil, se trouvera : ce successeur ne pourra rien contre l’alliance de la France, d’Israël et de la nouvelle Arabie Saoudite.

Ces trois acteurs sont en effet en train d’instaurer une authentique souveraineté grecque en Méditerranée, laquelle fait partie d’une vision à long terme de la présence française dans la région. La France est tout particulièrement au service du Liban chrétien et en discussion solide avec les islamistes chiites du Liban. On espère dès lors que le climat actuel favorisera la fin de la guerre civile et l’émergence à Beyrouth d’un nouveau pouvoir : celui des Chrétiens d’Orient, qui ne regardent plus vers le passé mais vers l’avenir des 25 millions de chrétiens du monde oriental. Le fer de lance de ces derniers nous vient de l’Éthiopie, de l’Érythrée et de tous ces prosélytes de l’Égypte au Liban et à la Syrie, qui ne veulent plus être sous la coupe de l’Islam, mais au contraire être des acteurs à part entière d’un nouveau Moyen Orient où le pluralisme religieux ne serait plus un vain mot.

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