Chroniques /
Chroniques
Chronique
Les désarrois de l’hégémonie allemande
par
À quelques jours du passage de l’Europe sous présidence allemande, Alexandre Adler explique comment Angela Merkel, a été contrainte d’évoluer en matière de politique monétaire et de solidarité européenne. Tout en posant toujours des conditions afin de montrer que l’Allemagne reste la puissance dominante de l’Europe et la garante de l’orthodoxie économique.
Angela Merkel est parfaitement consciente du rôle qui lui est déjà dévolu dans l’histoire, mais aussi de la tâche qui lui incombe encore tant vis-à-vis du peuple allemand que de l’Europe. Et cette obligation ardente est, chez elle, de loin la plus complexe. Fille d’un pasteur luthérien de gauche - qui avait délibérément abandonné le confort relatif de Hambourg pour une zone soviétique dévastée - elle fit de bonnes études en Allemagne de l’Est, appartint au mouvement de la Jeunesse dite démocratique tout en affichant sa fidélité au régime communiste et sa foi chrétienne qui en fit une adhérente de la CDU.
Mais grâce à cela, Angela Merkel devint, dès la réunification de 1989, une adhérente automatique de la grande CDU réunifiée dont Helmut Kohl était alors encore le leader incontesté. Bientôt, par son caractère rebelle comme par son intransigeance personnelle inattaquable, c’est Angela Merkel qui fit figure de dauphine incontournable du grand chancelier Ouest allemand, dans la mesure où elle incarnait déjà une sorte d’identité nouvelle d’une Allemagne elle-même nouvelle. Angela Merkel fut donc, dès cette époque, l’incarnation de la réunification en actes comme l’incarnation de valeurs originales, de droite par sa morale protestante rigide mais de gauche tout autant par son empathie pour un peuple d’Allemagne de l’Est.
Une union nationale à dominante Est-Allemande
Au total, Angela Merkel se sait donc jusqu’à présent irremplaçable et a incarné tout au long de ces années une recette invincible d’union nationale à dominante Est-allemande en tandem avec son non moins étrange partenaire privilégié, le postcommuniste Gregor Gysi. Ce dernier est tout à la fois le chef charismatique des anciens communistes de la RDA et même de Berlin, mais a aussi incarné fort longtemps le destin de la capitale réunifiée, en gérant en père de famille sa destinée complexe. Bref, Gysi, juif affirmé et partisan sans peur et sans reproche d’Israël, n’en n’est pas moins un défenseur convaincu de la vieille Allemagne de l’Est… Et c’est pour cela qu’on l’aime et qu’on compare sa destinée, en tout point parallèle à celle de sa sœur jumelle Angela : tous deux ne veulent que le salut de l’Allemagne, son union nationale et sa place éminente en Europe.
Mais précisément, c’est là où la difficulté devient suraiguë non pas en raison des défaites allemandes, mais de l’évidente victoire qui est aujourd’hui celle de la nouvelle Allemagne réunifiée. En effet, Angela Merkel doit compter avec un adversaire redoutable qui l’a virtuellement mise échec et mat, le grand financier italo-américain Mario Draghi, issu du cœur de la banque américaine Goldman Sachs mais aussi européen convaincu et patriote italien. Dans le même ordre d’idées, l’Allemagne - et la France pour d’autres raisons - se sont fait une spécialité de pousser en avant la petite cité État luxembourgeoise pour incarner à elle seule les prétendus intérêts de toute l’Europe. Mais cette comédie, qui faisant un temps l’affaire de tout le monde a plus qu’assez duré.
Angela Merkel, la douceur et la ruse
C’est aujourd’hui la Bundesbank et le siège européen de Francfort qui ont la responsabilité ultime de faire fonctionner notre monnaie unique imparfaite, l’euro, mais aussi d’assumer une politique monétaire de plus en plus convergente au lendemain de la pandémie dont nous sortons à peine. Avec l’autorisation de déficits conséquents et en commençant à accepter petit à petit une véritable mutualisation d’une dette publique européenne dont l’essentiel était constitué, avant la pandémie. Bref le monde a changé et aucunes des solutions de facilité d’autrefois ne peuvent plus avoir cours, dans un monde où il faudra à présent réinventer toutes les règles.
Or, Angela Merkel - peut-être est-ce le souvenir de ses excellentes études théologiques ? - selon le mot d’ordre même de Jésus, est "capable d’allier la douceur de la colombe à la ruse du serpent". Douce comme une colombe en effet, notre chancelière, qui est enfin prête à tolérer des Pays d’Europe du Sud, en général, et de la France en particulier, tous les déficits réparateurs imposés par Mario Draghi, et à présent par Christine Lagarde, à la tête de la BCE. Mais sa ruse consommée lui a permis de parsemer son chemin de tous les obstacles nécessaires en matière de fins automatiques pour stopper les appétits déficitaires d’Emmanuel Macron. Nous allons donc libérer la gestion de l’euro des contraintes particulières du micro-État luxembourgeois et remettre à qui de droit, c’est-à-dire au couple franco-allemand, la gestion d’une monnaie unique que vont rejoindre tous les autres partenaires européens.
Quand l’euro redeviendra un panier de monnaies
S’agissant du Franc suisse, la tâche est devenue facile depuis que la montée incontrôlée de la monnaie helvétique eut menacé de contraindre à la faillite industrielle toute l’industrie horlogère de Genève et tous les avoirs bancaires d’origine allemande de Zürich. Le Franc suisse est d’ores et déjà géré au centime près par sa banque centrale à quelques millimètres près de l’euro. Et la même remarque vaut a fortiori pour les couronnes danoises et suédoises qui sont de véritables dénominations de l’euro, après avoir été longtemps des dénominations du Mark. La même remarque va valoir demain pour le sterling dont la valeur reste définie par le gouverneur de la banque d‘Angleterre entre le cours de l’euro et celui du dollar américain par un gouverneur canadien de la banque centrale britannique. Son objectif est de maintenir la monnaie britannique à proximité d’une monnaie européenne qui demeure quoi qu’il arrive l’unité de compte universelle de l’économie britannique.
Pour en finir, la solution évidente ne sera-t-elle pas de revenir à la vieille solution antérieure à l’euro d’un panier de monnaie plus ou moins liées entre elles lesquelles qui varieront de moins en moins dans leur valeur jusqu’à l’instant T d’une parité fixe acceptable par tous ? Ce jour-là, le Sterling, bien sûr, mais sans doute aussi le rouble lui-même s’aligneront peu à peu sur un euro franco-allemand qui deviendra la monnaie unique européenne en gestation. Parallèlement, et de la même manière, il y a fort à parier que le dollar canadien, de moins en moins distant du dollar américain, et le peso mexicain seront eux aussi devenus des dénominations presque équivalentes d’un dollar émis par une banque centrale unique commune à toute l’ALENA. Qui sera équivalent à un dollar actuel, lui-même comparable à l’euro pour éviter des perturbations de change qui représenteraient autant de tempêtes imprévisibles et dangereuses pour une économie mondiale en voie de convergence.
"Notre histoire avance par son mauvais côté"
Ces idées, largement utopiques hier, mais qu’une évidente logique impose de plus en plus aujourd’hui à tous les acteurs de l’économie mondiale, nous confirment singulièrement dans la vieille prédiction hégélienne que nous lançait mon bon maître Louis Althusser naguère : "notre histoire avance, certes oui, mais d’abord par son mauvais côté"… Son mauvais côté c’est la pandémie Covid que j’avais étonnamment prédite dès 2007 mais qui à présent se réalise comme personne ne l’attendait. À pandémie mondiale, économie mondiale unique, et à terme, monnaies de plus en plus convergentes autour de trois grands pôles : Chine (avec le japon), Amérique (avec une Amérique du Sud à dominante brésilienne) et Europe, autour d’un euro géré avec prudence par le couple franco-allemand.
Reproduction et diffusion interdites sans autorisation écrite
du même auteur
Chronique /
Chronique / Et si les militaires prenaient le pouvoir aux États-Unis ?
20/06/2020 - 09:30
de la semaine
Chronique /
Chronique / Et si les militaires prenaient le pouvoir aux États-Unis ?
20/06/2020 - 09:30
Chronique / Amélie Blanckaert
Chronique / Symptômes du Covid ou coïncidences ? Quand la fièvre des mots sonne les trois coups
03/06/2020 - 09:30

