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Et si les militaires prenaient le pouvoir aux États-Unis ?
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Face au désordre sanitaire, et sociétal laissé par Donald Trump, le pouvoir militaire s’agite aux États-Unis. Avec comme atout qu’il est insoupçonnable de racisme. Il ne vise pas à gouverner le pays, mais à le reprendre en mains à l’occasion de la prochaine élection présidentielle américaine. D’autant que la candidature de Joe Biden ne fait rêver personne. Pour Alexandre Adler, il reste à trouver le candidat qui ouvrira les portes du pouvoir aux militaires.
Tout le monde admire la lucidité visionnaire d’Alexis de Tocqueville et notamment son diagnostic prophétique sur le destin de la démocratie américaine. Mais son discernement semblait parfois obéré par "les obstacles du bien connu" de sorte que Tocqueville émettait très sérieusement sa conviction que le dualisme, en son temps insurmontable, d’un Nord de plus en plus industriel et d’un Sud plus aristocratique, plus agraire et définitivement esclavagiste, n’accepterait une solution autoritaire de type bonapartiste au profit d’une dictature militaire qui domestiquerait à tout le moins l’esclavagisme de plus en plus cruel des grandes plantations du sud.
Ce pronostic sera démenti par les faits : l’Amérique manquera de périr tout simplement en 1860 d’une guerre de Sécession particulièrement destructrice et cruelle mais qui sera remportée par Abraham Lincoln, président qui incarnait la quintessence d’un pouvoir non militaire et réconciliateur, même dans son intransigeance anti-esclavagiste apparente.
La première tentative bonapartiste
S’il ne manqua pas - dès Georges Washington en 1787 jusqu’au très héroïque colonel Harry Truman qui finit par décider de l’emploi de l’arme atomique sur la Japon à deux reprises - de grands militaires reconvertis dans la magistrature civile, ceux-là furent toujours des présidents respectueux de l’ordre constitutionnel. Et même, dans le cas d’école que représente Eisenhower, des adversaires résolus des pouvoirs militaires et des lobbies industriels liés à la défense nationale que ce grand président dénonça dans son ultime discours d’adieu de 1960 comme la menace implicite qui planait sur la démocratie américaine. Or, à près de deux siècles de la vision de Tocqueville il semble bien que nous assistions en ce moment même à la première tentative bonapartiste d’interférence du pouvoir militaire contre le pouvoir civil, incarné par Donald Trump.
Le pouvoir civil, qui aurait pu vaciller au moment de la gloire de Mac Arthur, l’a toujours emporté même si Eisenhower brillamment élu dès 1952 dû tout de même chevaucher plusieurs années encore la véritable vague autoritaire que représentait l’inquisition maccarthyste dirigée contre toute la gauche rooseveltienne et communisante. C’est à ce moment-là que Charlie Chaplin choisit volontairement l’exil en Suisse et Joseph Losey devint irréversiblement un cinéaste britannique tandis qu’une génération décisive de la jeunesse juive américaine basculait définitivement à gauche et gardait le souvenir cuisant de l’antisémitisme à peine déguisé de Joe Kennedy.
1 – Pourquoi et avec quels protagonistes ?
Il va de soi qu’un pouvoir tout à la fois militaire et paramilitaire (CIA, DIA, NSA) ainsi que la police interaméricaine antidrogue (DEA) forme un groupe d’influence d’une taille monstrueuse dont les budgets cumulés excèdent largement celui de nombreux états européens, dont la France. Dans un contexte forgé par la guerre froide et complètement inédit où l’Amérique n’a pu se forger aucune doctrine sûre alors même que ses obligations ne cessent de s’accroître, le poids excessif que fait peser l’histoire vient démentir la sagesse éternelle de la démocratie américaine. Elle est désormais mûre pour une expérience bonapartiste.
2 - Ayant isolé le pourquoi, venons-en au comment ?
Le bonapartisme - dès sa fondation à la fin de la révolution française par le Général Napoléon Bonaparte - n’est par définition ni de droite ni de gauche quand bien même il s’autorise initialement d’une tradition de gauche républicaine contre les tentatives de restauration de l’ancien régime. Application en Amérique : les chefs militaires américains sont tous plutôt des républicains de droite même s’ils s’enorgueillissent d’avoir vaincu dans leurs institutions les tenaces préjugés raciaux que l’on retrouve encore si prégnants dans la société civile américaine. C’est dans l’armée que l‘intégration raciale et la promotion sans préjugés des minorités visibles ont bel et bien eu lieu.
Le projet d’un certain nombre de grands décideurs - dont Henry Kissinger mais aussi les deux présidents Bush - n’avait-il pas été de sélectionner le très brillant immigré Colin Powell pour en faire le premier président noir des États-Unis. Seule la détermination inébranlable de son épouse qu’il serait victime d’un assassinat sitôt élu, persuada ce remarquable militaire de renoncer à la tiare qui lui était ainsi promise par tout l’establishment républicain laissant ainsi à Barack Obama une chance inespérée. Or nous en sommes toujours là en apparence avec l’insurrection instrumentalisée par les amis de Jessie Jackson contre le racisme, le séparatisme ethnique, l’antisémitisme et à terme la très improbable mais toujours possible réélection de Trump pour un second mandat.
3 - Quelles actions peuvent être menées ?
Au lieu de dire que l’utilisation de l’armée contre les émeutiers ne serait jamais acceptée par la direction militaire et paramilitaire du pouvoir régalien en Amérique, les généraux choisissent de devenir explicites et publics. Et pour mieux faire comprendre la leçon ils font dire les choses par ceux-là mêmes qui s’étaient le plus engagés par idéologie réactionnaire derrière Trump avec l’idée que ce président fantoche, s’il leur devait sa réélection in extremis, serait d’emblée leur prisonnier et leur permettrait de diriger enfin le pays.
D’où le rôle éminent conféré sur le terrain par les bombardements aériens dissuasifs en Iran et en Syrie et à Washington par des hommes comme Mattis - issu du corps des marines - et Pompeo – issu de l’armée de terre. Ce sont eux qui parlent à dessein et ils veulent ainsi hâter la décision de Trump de renoncer définitivement à un second mandat. En échange de ce que son gendre et sa fille s’efforcent de lui obtenir en matière de résorption de l’endettement de son entreprise et de redémarrage de son activité entrepreneuriale.
4- Qui sera l’ouvreur de portes des militaires ?
Condolezza Rice a été sous George W. Bush une magnifique secrétaire d’État empêchant un nouvel affrontement sanglant avec l’Iran. Elle a confié à des amis très proches vouloir présenter sa candidature surprise et c’est tout à fait possible. L’ancienne gouverneure de la Caroline du Sud, elle aussi républicaine progressiste, Nicky Hadley serait une candidate surprise blanche, mais partisane avérée dans le Sud profond d’une véritable égalité raciale et aurait des chances de créer le tremblement de terre qui reste possible compte tenu de la nullité du candidat démocrate Joe Biden. Et toutes deux feraient venir immédiatement, à leurs côtés, si elles sont élues, des militaires irréprochables, comme le Général Petraeus. Nous n’avons jamais connu une telle conjoncture, depuis trois siècles, aussi contraire à tous les grands courants de la démocratie américaine. L’avènement d’un pouvoir tenu par les militaires n’est pas une certitude. Mais chaque jour qui passe en fait une éventualité crédible.
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