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L’Allemagne d’Angela à Ursula
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L’Allemagne est la grande gagnante du triste épisode du coronavirus avec un bilan sanitaire bien meilleur que les autres pays européens, avec un plan de soutien et de relance largement financés, et avec suffisamment de force pour amorcer quelques gestes en direction de l’Europe du Sud. Mais ne soyons pas dupes, explique Alexandre Adler, l’Allemagne d’Angela reste arrogante en attendant une Allemagne plus européenne qui sera confiée à Ursula von der Leyen.
"Denke ich an Deutschland in der nacht, bein ich um schlafen umgebracht…" (Quand je pense à l’Allemagne dans mes songes dans la nuit, je suis vite tiré de mon sommeil…) Ces vers immortels du plus grand poète de langue allemande et aussi du plus grand poète juif en langue non hébraïque, Henri Heine, ne peuvent que nous envahir lorsque nous pensons, toujours très fort, et avec quelques cauchemars récurrents, à nos voisins d’outre-Rhin. À leurs immenses vertus, comme à leurs résistantes névroses, dont ils ont toujours tant de peine à guérir.
Car, comme le montre Kurt Ghödel, l’ami d’Albert Einstein, dont il accompagna fidèlement les dernières années mélancoliques dans sa thébaïde de Princeton, tout ne sera jamais réductible au principe logique de non-contradiction et il y aura, notamment, du contradictoire, de l’indémontrable et donc du mystère. Il va de soi que son seul authentique rival Niels Bohr y était infiniment mieux préparé par son pessimisme ésotérique scandinave qui lui ouvrait les perspectives finalement plus larges que l’optimisme toujours inspiré de Goethe.
Le tournant historique de la Bundesbank
Angela Merkel, malgré les immenses vertus qu’elle a su exprimer, à de nombreuses reprises, et qui en fera très vite, non seulement la première Chancelière de l’histoire allemande, mais tout comme cette autre Princesse allemande qu’était Catherine la Grande ou encore cette seconde pure princesse allemande qu’était la Reine Victoria (née Saxe-Cobourg-Gotha), une véritable fondatrice dont le souvenir ne lâchera plus les Allemands. Or Angela Merkel, malgré toute son authentique pureté de fille de pasteur protestant, ayant lutté toute sa jeunesse pour préserver son père adoré des entreprises lancinantes du KGB local, la Stasi, n’en est pas moins, toute aussi pure qu’une colombe. Tout en étant capable, pour la meilleure des causes, de s’avérer rusée comme le serpent.
Tout le monde a salué, particulièrement en France, où la sage diplomatie d’Emmanuel Macron aura fini par porter ses fruits, le tournant historique qu’a représenté le renoncement par la Bundesbank de son économie politique de sabotage de la cohérence de l’Euro et de pression permanente sur ses partenaires latins, afin de leur imposer une discipline ordo-libérale phobique de l’inflation, et à terme profondément insensés. Cette doctrine a été inventée dès les années 1950 par des régents de la Bundesbank, durablement rendus phobiques de l’inflation, et réussit autrefois prodigieusement à Hjalma Schacht, qu’on finit par porter au crédit d’Adolf Hitler, en portant ce franc-maçon de conviction dont le troisième Reich avait hérité de la République de Weimar.
Les témoins de moralité de l’Allemagne
Donc plus jamais d’inflation – comme plus jamais de plébiscite dans le domaine constitutionnel – non pas parce que ces politiques avaient échoué mais au contraire réussi de manière prodigieuse, grâce à ce grand magicien financier qu’était Schacht. Alors qu’il n’adorait que l’Amérique de Roosevelt, dont il ne cessait de pousser Hitler à rechercher une alliance, pour lui fondamentale avec les dirigeants les plus isolationnistes de l’Amérique du New Deal. Mais en tout cas la Bundesbank n’aura cessé de veiller jalousement à l’exécution de cet héritage quasi-constitutionnel.
Et vient ici la ruse qui nous met facilement en rage et qui n’avait rien de si illogique. La dernière irruption, toute récente, mais bien plus ancienne des "pays frugaux" que l’immortel Jacques Lacan aurait aussitôt baptisés de "frigos". Ces dispositifs automatiques qui font tomber la température inflationniste lorsque cela devient nécessaire. Pour cela, l’Allemagne qui raisonne et pense comme ses petits cousins et vassaux du Benelux et des pays nordiques, a inventé quelques témoins de moralité comme nos amis hollandais. La Flandre ou l’Autriche regonflée dans ses nostalgies nazies par le regretté Haider, étant naturellement plus exposées à la censure de ses voisins européens qui n’ont pas tous oublié les leçons de la guerre mondiale.
De l’ambiguïté plutôt que de la duplicité
Or il est incontestable que la Hollande a souffert au-delà de toutes les limites de l’occupation atroce et prolongée, jusqu’au printemps 1945 et qu’elle peut à bon droit se réclamer de ces épreuves terribles pour témoigner de la déconnexion évidente de l’arrogance nazie d’autrefois et de l’impeccable moralité d’une Angela Merkel aujourd’hui. Mais ne nous y trompons pas. Les dirigeants hollandais ne sont que les ventriloques inégalement doués de la Bundesbank. L’un d’entre eux aggravant même son cas par des sorties antisémites qui convainquirent Berlin de son rapatriement sanitaire d’urgence.
Mais Angela Merkel a tous les moyens de mettre un frein moteur aux promesses de dépassement définitif des obstacles macroéconomiques quantitatifs qu’elle a désormais sous-traités à ses alliés d’Europe du Nord et à la Hollande en particulier. Mais rappelons-le une dernière fois, il ne s’agit pas chez elle d’une pure duplicité mais d’une réelle ambiguïté, où au moindre emballement des partenaires de l’Europe du Sud, l’allié hollandais, sera toujours là pour exprimer le veto de la Bundesbank. La véritable patronne de la nouvelle politique allemande, Ursula Von der Leyen sera là, de toute façon, pour relayer son alliée mais rivale, Angela, afin d’exprimer, avec toutes les cartes ouest-allemandes qu’elle a, en tant que fille du vieux dignitaire de Basse Saxe, Albrecht, l’orthodoxie la plus large, compensée par son charme, sa maîtrise de la langue française et sa politesse.
Ursula von der Leyen plébiscitée outre-Rhin
Un hebdomadaire de gauche comme le Spiegel qui la déteste de longue date a pris l’habitude de la représenter dans une photographie authentique où elle arbore une bombe de cavalière et une cravache. Mais si le Spiegel ne l’aime pas, l’opinion des Wessis en est au contraire profondément enthousiaste. Comme l’est le patronat allemand, et comme le sont les Allemands de l’Ouest de base, incarnés jusqu’à présent par le couple Angela Merkel (CDU) et Gregor Gysi, lui-même juif et sioniste affirmé au dam de toute l’extrême gauche allemande, néanmoins médusé par sa réussite à la tête d’un Berlin réunifié.
Voici donc la géopolitique incertaine dont nous héritons dans ce legs historique complexe, et qui ne remonte pas à la réunification éclair de 1989, ni même à la désignation d’Angela Merkel comme chancelière, après l’étonnant Gerhard Schröder tout à la fois berlinois de l’Ouest, mais sous-marin à peine caché du parti communiste, à la tête de la tendance communisante et officiellement prosoviétique du courant Stamo-Kap des jeunesses socialistes du SPD. Après le renoncement de Schröder, qui reste un penseur politique remarquable et paradoxal, la place était donc libre pour Angela Merkel.
Vers une zone économique optimale
La nouvelle mutation géopolitique est encore à venir même si certains linéaments en sont déjà perceptibles. Certes, nos partenaires d’Europe du Nord ne sont toujours pas, à l’exception, de la petite Finlande, des membres de la zone Euro. Mais on ne peut pas ignorer qu’aussi bien le Danemark, avec sa couronne, que la Suède, avec son autre Couronne ou la Suisse après une catastrophique flambée du franc, ont décidé sagement que leurs banques centrales respectives ajustaient, à quelques centimes de variations, leurs monnaies nationales à la devise européenne. Créant ainsi une zone économique optimale. À un moment donné l’Euro deviendra une zone intégrée dans le cadre d’une convergence politique que chacun juge indispensable.
Mais dans ce cercle évidemment vertueux, un problème demeure : l’arrogance allemande vis-à-vis de tous ses voisins qui demeure un complexe durable de supériorité… mais aussi d’infériorité. Nous avons commencé par le célèbre vers allemand. Terminons donc par un proverbe particulièrement prisé : "Hochmuth konnt vor dem Fall" (l’Arrogance – l’hubris – vient tout juste avant la Chute).
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