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Géopolitique du pétrole
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Après la chute spectaculaire des prix du pétrole sur les marchés à terme en début de semaine, l’or noir a retrouvé quelques couleurs. Mais il reste handicapé par des capacités de stockage saturées qui obligent à vendre du brut à perdre et par une machine économique mondiale qui tourne au ralenti. Ce qui n’empêche pas Alexandre Adler d’anticiper une remontée des prix pour des raisons géopolitiques.
La première question évidente que l’on doit se poser dans cette période d’imminence de la levée du confinement, déjà réalisée dans une grande partie de l’Amérique et au Brésil, c’est de savoir où va se retrouver le pétrole dont la valeur a pendant instants - puisqu’il s’agit de marchés à terme et non de pétrole physique - est tombée en dessous de zéro. Ici nous n’allons pas avancer des conjectures mais une réalité indiscutable. Le prix du brut (le Brent comme le WTI) va connaître une brève remontée due à la reprise de l’activité industrielle et plus encore du transport aérien et maritime.
Mais il ne faut absolument pas s’attendre au retour de politiques plus ou moins concertées des Russes, des Iraniens, des Post-Saoudiens et autres émiratis, pour ne pas parler des malheureux vénézuéliens, pour faire remonter les cours du pétrole jusqu’à des niveaux déraisonnables. Cette époque, belle ou détestable, ne se reproduira plus. Pour l’excellente raison qu’aujourd’hui les grands détenteurs de stocks de pétrole ou de gaz naturel sont tous pressés par la nécessité de devoir vendre le plus vite possible leur stock existant avant que les conditions structurelles, - déjà bien comprises par tous - ne les contraignent à se défaire de leur capital, autrefois si protecteur dans la hâte et le désordre.
Les ventes forcées de la Russie
Précisons davantage. La Russie n’exporte plus grand-chose en dehors de ses frontières et même ses ventes d’armes n’attirent plus personne face à la concurrence des technologies américaines. La Chine sait fabriquer tout à la fois ses propres systèmes d’armes sophistiqués et n’achetait plus à la Russie que ses sous-marins et un porte-avions déclassé qu’elle utilise pour former ses pilotes. Donc la Russie ne peut tabler que sur son pétrole. Et le patriotisme économique de ses consommateurs qui finissent par acheter les produits russes, notamment la vodka, qu’ils dédaignaient voici peu. Mais enfin, dans l’immédiat, la Russie doit vendre son pétrole de l’arctique, ne serait-ce que pour financer son extraction coûteuse et sa production jusqu’au pôle Nord qui l’est plus encore.
De même les investissements immenses qui commencent dès aujourd’hui pour économiser l’énergie avec des carburants hybrides ou produire de plus en plus d’énergie alternative, ainsi que les efforts importants réalisés pour faire repartir les infrastructures ferroviaires en Amérique, mais aussi dans toute l’Europe, signifient que le pétrole vaudra de moins en moins pour des raisons de choix économique à long terme. Sans aucun doute, il s’agira bien de faire repartir les autres économies, encore que le charbon notamment liquéfié et les déchets organiques entreront en concurrence avec le sacro-saint pétrole.
En attendant la privatisation de Pemex et de Petrobras
Quant à l’Amérique, que Trump soit reconduit ou - comme je le pense - qu’il ne le soit pas, on peut faire confiance à son prochain président de continuer la politique des économies d’énergie et du pétrole à bon marché dont les attraits en matière de balance commerciale et de rapport de force avec le rival chinois demeurent évidents. Même en en subventionnant l’extraction et la production, l’Amérique continuera donc à utiliser, pour des raisons macroéconomiques tout son pétrole de schiste et le pétrole vénézuélien – qu’elle est à présent la seule à pouvoir purifier sur son territoire quitte à le restituer à ses véritables clients géopolitiques que sont le Venezuela et la Colombie voisine.
Ce raisonnement vaut même avec les privatisations inexorables de la Pemex mexicaine et de Petrobras au Brésil pour tous les hydrocarbures de l’hémisphère Occidental. Y compris l’Argentine et toute la Patagonie qui plaisait tant aux époux Kirchner. L’entrée de capitaux chinois pour défier l’hégémonie américaine n’aura, dans ce domaine, aucun effet réel. Et l’abondance programmée de pétrole amènera donc tout de suite, après une brève flambée spéculative, un retour à la baisse structurelle du prix du pétrole et à l’hégémonie durable d’une économie non pétrolière.
L’explosion démographique arabe coûte cher
Revenons aux conséquences de cette situation pour la Nouvelle Arabie. J’en reviens ici encore à mon obsession durable du cheikh Adel Jubeir, dont le reste l’ami fidèle. Cet homme remarquable sait pertinemment que lui-même et son allié de cœur, le Prince Mohamed Ben Salmane, vivent sur un volcan. Ou plusieurs…
Premier volcan : l’explosion démographique de la péninsule arabique (notamment le Yemen et ses alentours qui représentent la moitié de la zone sous tutelle saoudienne). Il est exact qu’une majorité écrasante des élites de cette région est acquise à un dépassement révolutionnaire de l’intégrisme à consommation extérieure et à l’alliance avec les Frères Musulmans. En revanche le bastion conservateur qu’incarne encore le très âgé Roi Salmane, lui, n’est nullement acquis à cette véritable révolution libérale. Mon optimisme naturel ne va pas jusqu’à exclure un coup de tabac fomenté notamment par les derniers résidus néofascistes iraniens si présents au Yémen grâce aux intégristes Houthis qui ne sont hélas que le bras armé de Téhéran. Et cela même si on perçoit bien que l’émirat du Qatar, donne tous les signes d’un assagissement durable et d’un retour à la famille panarabe aux côtés des émirats et de Riyad qu’il n’aurait jamais dû quitter.
Une politique d’investissement à long terme
Deuxième volcan : la nécessité de coordonner une politique d’investissement à long terme vers des infrastructures communes qui englobent enfin le Koweït, Dubaï et le Qatar, dans une interconnexion totale avec le territoire saoudien.
Troisième volcan : le problème palestinien. En choisissant avec beaucoup de sagesse et de raison de renoncer à un rôle de premier plan en Palestine et en Jordanie, les Hachémites d’Amman ont sauvé leur peau et remis à l’Arabie Saoudite, à Adel Jubeir et au Prince Salmane, la gestion politique et économique du peuple arabe de Palestine afin d’y faire déguerpir les pasdarans intégristes et d’y favoriser le dialogue qu’ils vont très officiellement commencer à instaurer avec l’État d’Israël.
Le volcan le plus explosif d’Arabie
Ce dernier ouvrira une ambassade quelque part en Arabie Saoudite et peut-être aussi à Abu Dhabi. Tout cela coûtera bien cher, dans le cadre d’une unification des intérêts des Palestiniens citoyens d’Israël, des Palestiniens des territoires de Cisjordanie, des Palestiniens du Royaume de Jordanie et des Palestiniens de Gaza, aidés par une Égypte militaire, indispensable sur le plan politique, mais plus impécunieuse que jamais, malgré le peu de pétrole sans grande valeur qu’elle exploite aujourd’hui en Mer Rouge. Ce volcan-là est évidemment le plus explosif de tous et bien sûr le plus coûteux pour les caisses tellement sollicitées de l’Arabie Saoudite. Il y a beaucoup d’incertitudes, on le voit, dans les semaines de dé-confinement qui nous attendent. Mais il y a une certitude évidente : le roi pétrole est enfin nu !
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