Chroniques / Bernard Spitz
Chroniques
Bernard Spitz
Chronique
On a souvent besoin d’un plus petit Européen que soi !
par Bernard Spitz
L'Eurogroupe s'est finalement mis d'accord sur un plan d'aide aux économies européennes de plus de 500 milliards d'euros, qui fait intervenir le MES et la BEI. Un accord qui fait, encore une fois l'impasse sur les "coronabonds". Si bien que les Italiens ont annoncé qu'ils ne signeraient pas cet accord, lors du prochain conseil européen. Pourtant l'Europe peut dire "Merci" au Luxembourg qui a été très courageux dans ces négociations.
L’Europe joue son avenir dans sa réponse à la crise du Coronavirus. Pour peu que les réflexes nationaux la bloquent, que les populations se disent "finalement l’Europe ne sert à rien", que certains soient frustrés d’avoir trop payé tandis que d’autres seraient vexés d’être traités en citoyens de seconde classe… le résultat politique prévisible serait désastreux.
Dans ces moments décisifs, on guette l’attitude des principales puissances, celles qui engagent les plus importants flux financiers : l’Allemagne d’abord, naturellement, et la France, puis l’Espagne, l’Italie, les Pays-Bas. Ces cinq-là pèsent à eux seuls 85 % du PIB de la zone Euro. Le quotidien espagnol El Pais, retraçant les principaux échanges du Conseil européen et de l’Eurogroupe, s’est ainsi concentré sur les têtes d’affiche : la chancelière allemande, le Président de la République française, le président du Conseil italien, le Président du gouvernement espagnol, le Premier ministre néerlandais.
De fortes contraintes politiques
Tous sont soumis à de fortes contraintes politiques. Le gouvernement espagnol est minoritaire ; la coalition allemande souffre, comme peine en Italie l’alliance entre le Parti Démocrate et 5 étoiles ; la majorité en France est confrontée à l’opposition à la réforme des retraites et aux élections municipales ; aux Pays-Bas, le chef du gouvernement et son ministre des finances, membres de partis différent, rivalisent de fermeté vis-à-vis de l’opinion.
Tous sont soumis à des impatiences sociales, aux incertitudes de la situation sanitaire, aux critiques des leaders populistes, aux menaces qui pèsent sur les échanges commerciaux comme aux risques futurs des mouvements migratoires. Tous ont de vraies interrogations sur les modalités économiques et financières de sortie d’une crise sans précédent… Tous enfin doivent agir avec prudence dans la remise en cause des règles de droit, que ce soit au sein de l’Union ou sur le plan national : ainsi le gouvernement allemand ne peut-il prendre le risque d’une opposition de la cour de Karlsruhe sur la mutualisation de la dette. Et l’on mesure les dangers en termes de liberté individuelle des modalités de contrôle du confinement.
Et si on relisait La Fontaine
C’est dans ces moments où tout paraît bloqué entre les contraintes des uns et le manque de vision des autres que la lumière nous vient de… La Fontaine et de son introduction à la fable "Le Lion et le Rat " : Il faut, autant qu’on peut, obliger tout le monde ; On a souvent besoin d’un plus petit que soi.
Obliger tout le monde, c’est tenir compte des contraintes légitimes de chacun. Rien n’est pire qu’un débat où celui qui fait un geste est attaqué pour sa faiblesse et celui qui dit non, loué pour sa fermeté. Or chaque gouvernement est face à des oppositions prêtes à jouer sur les réflexes nationalistes pour enflammer contre lui les réseaux sociaux. Le "plus petit que soi", celui qui, comme dans la fable, a aidé les grands États à se dégager des filets de leurs contradictions, c’est… le Luxembourg.
Avec un PIB de 60 milliards il ne pèse que moins de 0,5 % de l’ensemble de la zone euro… Pourtant, son rôle a été clé. D’abord, c’est l’un des fondateurs de l’Europe, ce qui n’est pas rien. C’est un pays qui a pris une position claire d’emblée, en signant avec huit autres membres la lettre adressée avant le Conseil européen du 23 mars à Charles Michel, le Président du Conseil Européen, en faveur "d’instrument de dette commun émis par une institution européenne pour lever des fonds sur le marché (…) au profit de tous les États membres (...) pour faire face aux dommages causés par le coronavirus". Son gouvernement - une coalition originale entre libéraux, socialistes et verts - s’est accordé sur une position volontariste pour l’Europe. Pour cela, il n’a pas hésité à s’écarter de la position néerlandaise, son plus important partenaire au sein du Benelux.
Bien noté et favorable aux " coronabonds "
C’est enfin et surtout le seul des pays signataires de la lettre des neuf favorables aux "coronabonds" à être triple A, avec un endettement de seulement… 20 % de son PIB. Cette notation est un argument clé, face à ceux qui critiquent le principe même de l’aide aux pays du Sud. Voilà en effet le pays le mieux noté de la zone euro qui adhère à l’idée que lorsque la crise menace toute l’Union, il importe d’être solidaire avec elle, même si cela signifie à l’avenir payer plus cher pour financer sa dette. Et qui soutient que les dépenses engagées à cause du virus n’ont rien à voir avec le financement des dettes passées accumulées du fait des politiques budgétaires des pays membres. Le meilleur élève financier de la classe a ainsi pu servir de modérateur tant lors du Conseil Européen que lors de l’Eurogroupe.
Rien, évidemment, n’aurait été possible financièrement sans un accord franco-allemand, le lion de la fable. Le Luxembourg en jouant son rôle de partenaire, a contribué à favoriser patience et longueur de temps, ce dont nous aurons collectivement bien besoin pour mettre en place les nouveaux instruments financiers qu’appelle le Fonds de relance pour mutualiser les futurs investissements. Des vertus qui, comme le conclut La Fontaine, font plus que force ni que rage.
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