Chroniques /
Chroniques
Chronique
L’aurore incertaine de l’Amérique
par
Alors que les États-Unis subissent de plein fouet les effets de la crise du coronavirus, avec une flambée immédiate du chômage et une forte récession en perspective, sans compter les débats sur la manière dont Donald Trump gère ce traumatisme, Alexandre Adler décrypte l’émergence d’un nouveau continent américain qui va du Canada au Mexique et qui est désormais plus teinté de catholicisme que du protestantisme des premiers pionniers.
De tous les mystères que recèle notre futur immédiat, tout aussi plein d’incertitudes que d’espérance, le destin de l’Amérique est, à n’en pas douter, le plus important. Disons même : le plus gros par la taille. Et tout, dans la destinée encore voilée de cet immense continent, demeure nimbé dans la brume des aurores encore incertaines.
Incertitudes tout d’abord géopolitiques tout à fait évidentes. Il ne fait aucun doute que le Canada ne cassera jamais vraiment entre Montréal et Toronto, mais conservera son point indépassable de rencontre à Ottawa, siège de l’État fédéral. Et même à Vancouver, véritable terminaison, encore canadienne d’une métropole nord-américaine en formation, qui s’étend en réalité jusqu’à Seattle et à Portland de l’autre côté d’une frontière de plus en plus théorique et de moins en moins réelle.
Une entité à majorité catholique
Mais la question est de savoir aussi ce qu’il faut réellement penser du troisième terme de la nouvelle communauté nord-américaine que nous baptisons "en franco québécois véritable" d’ALENA, c’est-à-dire de communauté nord-américaine. Un espace dont la frontière géographique ultime semble bien devoir être le Canal de Panama lui-même, aujourd’hui redevenu – nolens volens - un protectorat nord-américain beaucoup plus pacifié, qu’il ne l’était encore voici dix ans. Dans cette grande Amérique du Nord, un fait géopolitique évident, tant il est massif, commence à émerger en pleine lumière. Si la Nouvelle Amérique du Nord demeure plus que jamais protestante – même matinée de judaïsme libéral – elle est d’ores et déjà une entité à majorité catholique.
Le Catholicisme d’origine irlandaise aujourd’hui en pleine insurrection après les révélations accablantes des péchés, à présent confessés de son clergé, est à la recherche d’une religion épurée, de moins en moins distincte, dans le climat d’œcuménisme actuel, du protestantisme moderne. Le catholicisme d’origine italienne, puis à présent "latino", provenant à New York de Porto Rico, autochtone au Texas et émigré du Mexique ainsi que de l’Amérique Centrale est en passe de transformer à vue d’œil l’ancienne foi romaine. Très exactement comme cela se produit aussi pour le néocatholicisme d’origine irlandaise en un mélange d’évangélisme messianique et d’austérité quasi protestante.
Miami, seconde capitale d’un continent réunifié
Le Pontificat, pour la première fois, latino-américain, d’un Pape François, profondément marqué par son expérience à la tête de la mégapole de Buenos Aires, achève de parfaire cette transformation. Laquelle inclut aussi l’effondrement actuel de l’idéologie chaviste et anti-Washington, de pays voisins et jumeaux comme le Venezuela, la Colombie et l’Équateur, qui, arborant quasiment le même drapeau, ne songent plus à un avenir séparé de l’Amérique Latine et de l’Amérique du Nord.
Le pétrole vénézuélien, qui permit les folies tout à la fois gauchistes et néofascistes des partisans de Chavez et de son triste successeur, le conducteur d’autobus Maduro ne vaut désormais plus assez cher. Et tout le monde a compris que le démantèlement du savoir pétrochimique vénézuélien et l’émigration massive des véritables élites du Pays, comme ce fut déjà le cas à Cuba, dès les débuts de la révolution communiste de Fidel Castro et Che Guevara, ont fini par faire de Miami, l’une des plus importantes métropoles de l’Amérique moderne et la détentrice des véritables fonctions de seconde capitale, d’un continent réunifié de langue espagnole et d’esprit anglo-saxon qui s’étend à l’ensemble de l’hémisphère occidental.
Une transformation sociale
Ces faits géopolitiques incontournables ne sont nullement imputables à tel ou tel personnage de la vie politique du nouveau continent réunifié, quand bien même des personnalités hors du commun, comme Obama, Trump ou le défunt Chavez (mais pas un seul mexicain d’envergure) y jouèrent certaines partitions fondamentales. Mais derrière les individus, dont le rôle n’est nullement négligeable, la véritable transformation est d’abord anonyme et massivement sociale.
Un nouveau consulat tous les mois. C’est ainsi que me décrivit la très charmante conseillère du Président du Mexique de son activité diplomatique constante lorsque j’eus la chance de la rencontrer à Mexico. Les consuls mexicains ont toujours été présents en force dans les États du Texas ou de la Californie. Mais aujourd’hui Mexico ouvre des postes à Madison (Wisconsin), à Minneapolis pour ne pas parler de Seattle, au profit de nouveaux émigrants originaires du Mexique et destinés, grâce à la politique éclairée de George. W. Bush, et de son épouse Laura, à devenir rapidement de nouveaux citoyens des États-Unis enfin légalisés. Ici le pays légal est en train de rejoindre le pays réel qui ne peut pas vivre sans la contribution de ces nouveaux immigrants.
Une construction aléatoire mais solide
Mais parmi les nouveaux nord-américains qui émergent ainsi chaque jour, ceux qui sont installés dans ces régions encore à peu près vides d’habitants qui s’étendent de l’est de la Californie à l’ouest de l’État de New York, sont en train de bâtir la nouvelle Amérique de demain. Une Amérique où la langue anglaise fera bien meilleur ménage avec la langue espagnole tout aussi admise. Comme dans l’Empire romain, la cohabitation longtemps pacifique du latin et du grec des philosophes et des judéo-chrétiens après l’apostolat de Saint Paul.
Cette Amérique Nouvelle ne pourra que surprendre le monde, et avant tout sur le plan géopolitique. Plus faible en apparence que la vieille Amérique, si sûre de son bon droit, cette construction aléatoire se révélera bientôt beaucoup plus solide, si elle conduit à marche forcée à l’unification d’un continent encore à reconstruire de bout en bout. Et ici, l’incroyable destinée de Donald Trump, s’apparente de manière frappante à celle, tout aussi surprenante, de Richard Nixon dans les années 1970.
Réconcilier les Américains avec eux-mêmes
Nixon avait tout réussi, y compris de réconcilier son Amérique modernisée avec une Chine en grand désarroi où Mao Tsé Toung avait fait montre de son autorité pour imposer une réconciliation avec l’Amérique que personne jusqu’alors n’avait jugé pensable. Et pourtant, ce choix de Mao fut décisif dans la fin de la guerre froide où la Chine maintiendra cette option nord-américaine pour faire tomber le communisme soviétique qu’elle redoutait encore. Mais déjà l’Amérique rejetait les méthodes paranoïaques d’un Nixon pourtant très habile. Et imputait à Henry Kissinger, qu’elle maintint à la tête de sa diplomatie, encore pendant les quatre années de la Présidence Ford. Kissinger fut ainsi le véritable président non déclaré au comble du désarroi. Et il paye encore à la fin de son grand âge, cette présidence, qui jamais ne fût proclamée en tant que telle. Alors que Nixon finit par reconquérir l’estime générale en raison de ses intuitions visionnaires pour l’époque.
Aujourd’hui, l’histoire se réécrit pour un Trump, dont la politique économique, est largement plébiscitée dans l’opinion, alors que les Américains considèrent déjà que le Président américain s’est trompé sur le climat comme sur les mesures sanitaires à prendre quelles que soient le coût final d’une politique de santé indispensable. Ils attendent, pour cette seule raison, de nouvelles candidatures qui ne sont pas encore déclarées. Les démocrates, toujours trop à gauche, n’auront jamais la possibilité de construire une candidature surprise idéologiquement honorable, mais politiquement inepte. Et seule une candidature surprise venue du camp conservateur modéré pourra s’imposer au dernier moment. Afin de réconcilier les Américains avec eux-mêmes. Et l’Amérique avec son nouvel environnement continental. Quel changement en perspective !
Reproduction et diffusion interdites sans autorisation écrite
du même auteur
de la semaine
Chronique / Bernard Spitz
Chronique / Une stratégie industrielle européenne, enfin ?
13/03/2020 - 09:30
Chronique / Agnès Verdier-Molinié
Chronique / Une goutte d’eau dans notre océan législatif
11/03/2020 - 09:30

