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L’Arabie Saoudite en état de choc
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Depuis une dizaine de jours le Royaume saoudien vit des turbulences importantes, comme l’explique Alexandre Adler. D’une part avec la chute des prix du pétrole suite à l’éclatement de l’axe Riyad-Moscou. Au moment même où l’Arabie Saoudite connaît d’importantes difficultés financières. D’autre part avec le coup de filet organisé par le prince « MBS » sur quatre membres de la famille royale, suspectés d’organiser un possible coup d’État.
Nous sommes d’évidence confrontés à une série de crises tout à la fois économiques, géopolitiques et pour finir conspiratrices qui investissent l’ensemble du Moyen-Orient. Avec un point de focalisation au cœur du pouvoir saoudien lui-même. Mais qui se répand de proche en proche sur les réalités les plus voisines que sont l’Iran, la Turquie, particulièrement affectée comme nous l’avons vu la semaine dernière par les foucades d’Erdogan, et même à présent le Pakistan et l’Afghanistan en proie à des révisions déchirantes.
Il va de soi que parvenu à ce point de "surfusion" plusieurs grands acteurs internationaux, tels que la Russie, la Chine et bien sûr l’Amérique, pour ne pas parler des grands pays pétroliers que demeurent la Colombie et le Venezuela, connaissent eux aussi l’impact des décisions actuelles. La méthode d’analyse s’impose par conséquent d’elle-même : commencer par démêler ce qui est d’ores et déjà certain et établi, pour suivre progressivement par ce qui semble le plus hautement probable et terminer, avec toute la prudence nécessaire, par ce qui reste de l’ordre du conjectural.
Éviter à tout prix une guerre accidentelle
Il y a un élément de certitude indiscutable, et celui-ci concerne les stratégies pétrolières et macroéconomiques de la première puissance mondiale en matière d’hydrocarbures : le royaume saoudien est étroitement lié à ses deux alliés fondamentaux que sont les Émirats Arabes Unis et le Koweït. L’émirat dissident du Qatar et son voisin immédiat de Bahreïn ont fini, par la diplomatie prudente du cheikh Adel Jubeir, à se rallier discrètement au consensus global. Et cela, sans pour autant donner le sentiment de capituler ou d’abdiquer face aux pressions constantes de l’Iran, grand voisin du Nord, et de l’Arabie Saoudite, grand voisin du Sud. Sans allumer la mèche d’une explosion qui pourrait être fatale à l’émirat de Bahreïn, à majorité chiite, mais dont la dynastie demeure sunnite et tenue à bout de bras par le protecteur saoudien.
Il est clair que la stratégie de l’actuel homme fort du Royaume Saoudien, Adel Jubeir, est tout entière centrée sur la nécessité d’éviter à tout prix une guerre accidentelle qui ne ferait qu’accélérer une situation déjà hautement volatile. Le nouveau groupe dirigeant saoudien a en effet toutes les raisons de prêcher la paix dans la Région parce qu’il n’a économiquement pas le choix d’une stratégie alternative. L’Arabie Saoudite ne peut tout simplement plus assurer, par la gestion de sa rente pétrolière, le bien-être subventionné d’une population qui n’a cessé d’augmenter et qui ne trouve plus sur place les emplois qu’il était autrefois possible d’assurer à chacun. Sans parler de la santé gratuite et des études assurées à de nombreux Saoudiens en Égypte ou en Amérique du Nord.
Les intégristes sur la défensive
Il faut comprendre qu’à la différence de ce qui se passe ailleurs, dans le monde arabe, et chez le voisin yéménite en particulier, à Riyad, ce sont les intégristes et les djihadistes qui se retrouvent sur la défensive. Et leurs adversaires, sans qu’il soit pour l’instant question d’une élection libre, qui ont le vent en poupe. Dernière certitude : depuis deux ans et l’explosion de l’affaire Kashoggi à Istanbul, une véritable provocation s’est développée, tout à la fois contre le Prince MBS, qui faisait jusqu’alors figure de successeur désigné du Roi Salmane. Mais surtout contre Jubeir qui se refusa obstinément à couvrir de ses mensonges la réalité d’une provocation du vieux Roi et faillit, pendant tout un temps, être destitué.
Ici l’intervention directe des Britanniques, suscitée par le Prince Charles lui-même, qui suivait de très près l’évolution saoudienne, fut décisive pour imposer un renversement du verdict et le rétablissement acrobatique de Jubeir. Celui-ci, dès lors, pilote une longue offensive pour imposer une réforme politique globale du Royaume lui-même. Il est même probable que depuis deux ans, le Prince MBS ait dû, tenir de plus en plus compte des priorités de Jubeir, malgré l’engagement pris publiquement de sanctionner les Gardiens de la Révolution pour des attentats commis sur le sol saoudien. Alors que ni Jubeir, ni le patron de l’allié émirati Cheikh Ben Zayed ne souhaitaient fournir le moindre prétexte à des Iraniens avec lesquels Jubeir continue le dialogue en toute discrétion.
Un endettement croissant
Il est donc faux de prétendre que MBS est aujourd’hui le véritable auteur du grand coup de tabac intervenu à Riyad même, pour frapper une série de rivaux du Prince héritier, mais dont la politique semble aujourd’hui plus proche qu’on ne l’imagine du groupe dirigeant. En somme, comme au Parti Socialiste de François Hollande et de ses émules, l’ennemi principal semble être devenu celui qui est le plus proche.
Pourquoi ? Même dans l’hypothèse bienvenue d’une reprise brutale du moteur chinois et d’un rétablissement des ventes d’hydrocarbures saoudiens en Asie, la situation mondiale demeure marquée, à moyen terme, au moins, par des stocks, très importants, que le royaume des lieux saints doit liquider rapidement dans la perspective des économies d’énergie. Et cela, alors que l’endettement croissant des budgets saoudiens rend indispensable la rentrée de recettes avant que les prix baissent davantage. D’autant qu’une poussée démocratique en Iran ramène sur le marché les mêmes stocks iraniens et azerbaïdjanais pour ne pas parler des Russes qui ont déjà déclaré tout de go qu’ils n’observeraient plus, dans la ruée d’aujourd’hui, le moindre parallélisme avec les ventes saoudiennes. Au risque de perdre, eux aussi, les capitaux disponibles, que leur ouvrent les accords passés avec Emmanuel Macron pour lever enfin les ultimes sanctions qui frappent encore une Russie qui a besoin de doper sa croissance sans attendre une remontée artificielle des cours. D’autant que celle-ci devient, à court terme, impossible.
Il reste à comprendre pourquoi le pouvoir saoudien, c’est-à-dire Adel Jubeir, désormais réconcilié avec MBS lui-même, mais bien résolu à aider le plus possible un changement de régime en Iran, semble s’en être pris, à un groupe bien précis de princes saoudiens de la famille royale, qui ne sont plus du tout garantis dans leur statut élevé, tant la situation semble aussi volatile.
Mise à l’écart du Prince Nayef
Le Prince Nayef était bien connu de tous les observateurs pour un intégrisme wahhabite bien connu, qui lui valait, à l’extérieur, le soutien de tous les partisans des Frères Musulmans, parmi lesquels les deux frères Kashoggi, citoyens saoudiens, depuis les années trente, mais sympathisants de l’Allemagne hitlérienne, avant et pendant la guerre mondiale, contrairement à la monarchie d’Ibn Saoud. Laquelle subventionnait l’intégrisme islamiste hors des frontières, mais maintenait l’alliance avec Washington en matière stratégique. Sans jamais encourager la moindre campagne d’isolement d’Israël.
En faisant assassiner l’un des frères Kashoggi, mais non les deux, les barbouzes proches de l’actuel Roi Salmane ont voulu abattre les ambitions hâtives de MBS et les visées à long terme d’un Jubeir. Car dans tous les postes qu’il a occupés, ce dernier n’a cessé de dialoguer positivement, avec le chef des pragmatiques iraniens, Zarif, qui, enchaînait à la même époque les mêmes postes de responsabilité, notamment à Washington.
Le royaume des conjectures
Nous entrons à présent au sein du royaume des conjectures. Le groupe que l’on a arrêté appartient entièrement à la famille du défunt Roi Abdallah, qui fût, le premier inventeur de la "perestroïka saoudienne" avant ses patrons actuels. Marginal dans la famille royale, Abdallah, imposa sa position de roi contre tout le reste de la famille, qui n’osa pas contrecarrer un ordre de primogéniture de plus en plus fragile. Au risque d’un règlement de comptes sanglant. Mais les enfants d’Abdallah, eux, n’ont plus la même légitimité que leur père, alors que l’application stricte de la primogéniture permettait encore au dernier fils présentable du Roi Ibn Saoud, le Prince Salmane, de s’installer sur le trône.
Dans le compromis initial, il était pourtant question que l’on souhaite cette étape intermédiaire en nommant un octogénaire, dont la santé n’avait rien d’évident, et que l’on se décide à sauter d’une case, en désignant un Prince héritier de la nouvelle génération, qui ne pouvait être que MBS. Bien que dans l’ordre d’aînesse, il ne figurait pas au premier plan. Pourtant, le Prince Ben Nayef, fils aîné du Roi Abdallah, comptait de nombreux partisans en Amérique, où, Henry Kissinger se départit de sa prudence habituelle en faisant l’éloge du Prince, en raison de ses convictions anti-islamistes.
Une profonde redistribution des cartes
La même remarque vaut pour son oncle par alliance, le Prince Saoud, dernier fils du roi fondateur de la dynastie et qui revenait d’un véritable exil en Angleterre, où il ne s’était pas caché pour critiquer MBS à cause de son rôle dans l’affaire Kashoggi, et avait couvert, la constitution d’un véritable arsenal clandestin que les enfants du Roi Abdallah avaient constitué dans le but de créer un contrepoids au tandem MBS-Jubeir.
Derrière cette affaire, il se profile aussi les décisions stratégiques adoptées par l’équipe au pouvoir qui implique la privatisation d’Aramco et l’entrée dans son capital de puissances amies, dont la Chine. Ce qui ne plaît ni la Russie de Poutine, ni l’Amérique de Trump. Même chose pour les appels d’offres faits à de nouveaux amis, jusqu’ici écartés, au profit de la seule banque Goldman Sachs. Ici nous touchons à la vraie politique mondiale, à la redistribution des cartes que la nouvelle Arabie Saoudite est en train de provoquer. Nul doute que cette affaire nous concerne au premier chef. De même que l’ensemble du capitalisme mondial.
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