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Vers la fin espérée d’Erdogan
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La Turquie d’Erdogan et la Russie de Poutine se sont affrontées directement dans le nord de la Syrie, jusqu’à ce qu’un cessez-le-feu intervienne en fin de semaine. Il reste que la tension reste forte dans la région. Mais comme l’explique Alexandre Adler ce nouveau coup de force du leader turc pourrait finalement précipiter sa chute, espérée tant à l’intérieur de son pays qu’à l’extérieur. Peut-être même assez vite !
Comme on pouvait s’y attendre, la retombée provisoire de la tension entre la Turquie et la Russie dans le nord de la Syrie avec un cessez-le-feu intervenu en fin de semaine nous préserve d’une nouvelle escalade. Même si celle-ci aurait abouti à une défaite militaire cinglante pour les Turcs. Certes on pourra trouver la réaction d’Angela Merkel, toujours très sensible au vote imprévisible des nouveaux citoyens allemands d’origine turque, à tout ce qui concerne de près ou de loin Ankara, compréhensible sinon acceptable.
Mais ici encore, on observera une nouvelle "ruse de la raison" puisque, on le sait, la hiérarchie militaire parfaitement rationaliste de l’armée turque souhaite se débarrasser une fois pour toutes d’Erdogan, en alliance avec le patronat éclairé de la Tusyad. Mais aussi – et là se trouve la véritable innovation – avec toute l’aile politiquement modérée du grand parti composite qu’est l’AKP, dont le véritable chef de file historique demeure Abdula Gül, beaucoup plus conservateur que contestataire, et qui souhaite réinsérer son parti, dans une démocratie turque apaisée, et garantie par son armée. Celle-ci demeurant populaire dans toute la population.
Deux femmes remarquables pour remplacer Erdogan
On l’aura compris, en termes de raisonnement politique, Erdogan qui a spectaculairement perdu les élections municipales d’Istanbul – la vraie capitale du pays qui lui a servi de tremplin pour la conquête du pouvoir – est actuellement très proche de l’échec et mat. Ses successeurs éventuels sont, du reste, deux femmes remarquables. D’une part la très nationaliste mais modérée Meral, qui rassure tous ceux qui craignent encore l’inévitable dialogue avec la minorité kurde, venue, il est vrai, de l’extrême gauche. D’autre part, venue du camp libéral conservateur, la remarquable Umit Boyner, qui emmène derrière elle, les nostalgiques du kémalisme et les partisans d’une vraie réconciliation tant avec les États-Unis qu’avec Israël, ses deux alliés historiques.
Il ne restait donc à Erdogan qu’une ultime fuite suicidaire en avant, pour sortir du piège actuel. Et en faisant roquer tous les pions de l’échiquier, il provoque une nouvelle et ultime donne politiquement très coûteuse. Erdogan, en effet, a choisi de sortir de tout le consensus véritable des Turcs, pour engager une politique kurde démente, consistant non seulement à se rallier, la puissante minorité présente en Turquie. Mais en faisant valser en même temps son alliance avec l’Iran des mollahs, il bouscule la nouvelle géopolitique islamiste.
Le rêve furieux d’un Kurdistan unifié
Tout simplement Erdogan a tiré la leçon de la disparition brutale du chef militaire des gardiens de la Révolution Kasem Souleimani. Mais aussi de ses associés, éliminés, les uns après les autres, par le regretté Meïr Dagan, qui nous a quittés en débarrassant la scène iranienne par le vide. Ce qui prépare la possibilité jusqu’alors inouïe, d’élections libres en Iran, que le fils du Chah, Reza Pahlavi, aurait même des chances de remporter en alliance tacite avec le nouveau chef d’un chiisme démocratique : le grand ayatollah d’Irak, Sistani. Lequel est déjà prêt à dénoncer son alliance avec l’aile intégriste du régime turc. C’est-à-dire avec Erdogan.
Devançant la catastrophe, Erdogan vient donc de se faire le champion et le paladin d’une réunification totale du Kurdistan, sous sa direction de plus en plus démente, en jouant ouvertement le démantèlement des territoires à majorité kurde de l’Iran - lesquels échappent déjà à tout contrôle du pouvoir de Khamenei à Téhéran - et d’y joindre les territoires kurdes de Barzani en Irak, ainsi que leur petit prolongement syrien. Les Kurdes qui haïssent de longue date tant l’islamisme que le chauvinisme turc d’Erdogan ne tomberont jamais dans ce piège et préfèrent leur alliance, même difficile, avec Washington et avec Jérusalem. Donc avec un Trump influencé par les Saoudiens. Et avec Netanyahu, devenu le grand interlocuteur des Russes de Poutine.
Une folie shakespearienne
Mais dans sa folie, véritablement shakespearienne, Erdogan n’en a cure et préfère mourir au combat que de capituler dans les mains d’une véritable union nationale turque modérée dont le véritable ciment sera, dans le retour à la normale, une armée de contingent, qui demeure la véritable garante de l’intérêt national à long terme d’Ankara. Cependant, la fin d’Erdogan, de par son propre fait sera difficile, peut-être même sanglante, certainement jalonnée d’ultimes péripéties où de vieux alliés intégristes arabes et persans joueront encore leur ultime partition pour gêner ceux qui se profilent.
Toutefois l’élection d’une nouvelle Turquie qui se profile verra émerger les Kurdes dans un état certes unifié, où la langue kurde aura le même droit de cité que le turc. Les Kurdes viennent aussi, à l’instar de la Turquie moderne, d’adopter l’alphabet latin pour mieux faciliter leur intégration à un État qui demeure le leur et où les mariages mixtes et la nouvelle distribution de la minorité kurde dans tout l’ouest moderniste du Pays, change profondément la donne. Grâce aussi à un Turgut Özal, dont la mère était parfaitement kurde et les convictions religieuses d’un soufisme libéral qui ne faisait que renforcer sa piété véritable. Dans un pays longtemps dominé par sa culture franc-maçonne, tout à la fois française et anglaise, répandue dès les années 1860 par la guerre de Crimée.
Le retour possible du Président Gül
Face à un tel barrage civilisationnel où se mêle le vieil héritage communisant des partis démocrates kurdes d’Iran, d’Irak et de Turquie, mais aussi les liens traditionnels instaurés par Ben Gourion dès les années 1950 entre Israël et un peuple kurde hostile au Nassérisme arabe et enfin le prestige de la famille Barzani qui battit un véritable état kurde en Irak, Erdogan se heurte à trop forte partie. Sa chute finale, avec l’aide d’une nouvelle opinion démocratique en Iran comme en Turquie, maintiendra la nouvelle alliance turco iranienne, qui fût aussi celle de Mustapha Kemal et de Reza Pahlevi dans les années 1930. Mais sur des bases enfin assainies.
Nous devons donc attendre avec vigilance, mais aussi avec une confiance croissante, la fin du triste épisode Erdogan. Laquelle permettra néanmoins l’intégration de l’aile modérée et conservatrice de l’AKP, emmenée vers une issue pluraliste et respectueuse des institutions par un Président Gül qui revient ainsi de loin.
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