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Les amateurs russes et le Griveaux-Gate
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Derrière la chute de Benjamin Griveaux il y a un pseudo-artiste russe et sa compagne passionnée par la Russie de Poutine. De là à penser, comme le Président de la République, qu’une puissance étrangère s’est immiscée dans la vie politique française, il n'y a qu’un pas. Mais Alexandre Adler nous explique qu’il s’agit d’une initiative isolée des services secrets russes et non pas de la volonté de Vladimir Poutine qui cherche à créer une nouvelle relation de confiance avec Paris.

22/02/2020 - 09:30 Temps Lecture 12 mn.

La semaine qui s’achève a conduit à une crise politique et morale sans précédent de la vie politique française dans son ensemble et de l’assise politique, pourtant réputée solide de la Présidence Macron elle-même, atteinte dans la personnalité déjà contestée de l’un de ses paladins les plus connus tout autant que méconnu, le malheureux Benjamin Griveaux qui n’aurait jamais escompté une telle notoriété. Mais, là où le rebondissement ne frappe pas seulement le système politique français, c’est la révélation voulue immédiate de la mise en cause à travers un personnage comique, Piotr Pavlenski qui possède aussi des traits manifestement psychotiques, d’une implication directe des amis de Vladimir Poutine. Implication qui provoque déjà depuis Moscou un véritable scandale mondial, révélateur de pratiques barbouzardes tout à fait surprenantes tout autant que peu professionnelles d’un ancien KGB lequel, par le passé, ne nous avait pourtant pas habitué à tant d’inconscience professionnelle.

 

Sic transit gloria KGB

 

Car l'aspect le plus complexe de cette affaire à tiroirs aussi surprenante qu’inconsidérée a sans doute trait aux réactions furieuses de Moscou, qui ont conduit de nombreux acteurs de cet épisode tragi-comique à remettre en cause l’autorité d’un Vladimir Poutine, qui n’en a certes jamais manqué, mais pas au point de faire sous ce prétexte à peu près tout et n’importe quoi. Mais commençons dans cet épisode si complexe par isoler d’emblée ce que nous savons déjà. 

Tout commence avec les ennuis répétés que la Russie subit avec force répétition d’une Union européenne de plus en plus hostile à sa politique et emmenée dans cette voie par des lobbys anti-Moscou très actifs en Angleterre, et à travers certaines influences américaines dans l’Allemagne d’Angela Merkel. Laquelle se méfie instinctivement de Poutine, après avoir subi pendant toute sa jeunesse la dure influence du KGB sur une Allemagne de l’Est aux ordres et qui conserve de cette époque un ressentiment durable envers Moscou. Ressentiment qui n’effleure nullement des Allemands de l’Ouest, comme aujourd’hui Ursula von der Leyen, qui en ont été toute leur vie heureusement préservés.

 

Les vieilles méthodes Andropov

 

De même que Poutine infligea un beau jour au pauvre Nicolas Sarkozy un petit résumé biographique de certains de ses problèmes personnels dont le malheureux chef d’Etat français se sortit en présentant tous les symptômes d’une ébriété incontrôlable qui n’était en réalité que le choc psychologique que Poutine lui avait déjà inconsidérément infligé avec autant d’imprudence que d’arrogance. En somme l’amateurisme excitable de Poutine s’était déjà donné libre cours, là où un prédécesseur mieux armé se serait prudemment abstenu malgré l’agacement que pouvait produire un Nicolas Sarkozy spontané mais parfois maladroit. Eh bien, toutes ses répétitions anciennes se sont retrouvées avec usure dans la crise actuelle. 

On sait que Mikhail Gorbatchev avait imposé dès son avènement un tournant déjà voulu par son véritable prédécesseur, Youri Andropov, et qui consistait à ne plus combattre le rassemblement européen autour de Bruxelles et de la Commission européenne, mais au contraire de le favoriser de manière à imposer, avec l’aide de la France mitterrandiste qui y était gagnée, une véritable convergence de l’Europe communautaire et de l’Union soviétique autour "d’une maison commune européenne". Laquelle rapprocherait ainsi l’est et l’ouest du continent sans la puissante pression à l'époque toujours valide d’une alliance infrangible entre Washington et Londres. Pour l’essentiel cette orientation europhile de la nouvelle Russie resta intacte avec l’aide du vieux communiste français Guy Braibant - aujourd’hui décédé - sous Gorbatchev mais aussi avec Eltsine et se poursuivit grâce à la victoire inespérée de Poutine sur son vieux rival du KGB Primakov sans discontinuité aucune.

 

Une aide multiforme apportée par les services secrets

 

Puis vinrent les avanies répétées qu’Angela Merkel et même Emmanuel Macron qui la suivait alors infligèrent de conserve à leur prétendu partenaire russe, le faisant condamner plus souvent qu’à son tour par les instances de Bruxelles qui assortissaient ces avanies de sanctions financières régulièrement humiliantes. Un beau jour, l’encore jeune Vladimir Poutine dont la réputation de combattant tenace, courageux et agressif plait à tous les russes - sans véritable exception -décida de mettre un holà, mais purement tactique, à ces soufflets répétés d’Européens décidément trop russophobes et attisés dans leur impertinence par les menées alors conjointes de Washington et de Londres. Son raisonnement peut se résumer ainsi : "Puisque ces messieurs de l’Europe communautaire s’amusent à nous humilier tous les jours nous allons, moi Poutine, et derrière moi la Russie toute entière, mettre toute notre énergie à soutenir les nombreux adversaires de l’Europe communautaire qui ne manquent pas de s’agiter un peu partout en Europe et plutôt que de les calmer comme le faisait le bon mais naïf Gorbatchev, nous allons au contraire les exciter pour qu’enfin les Européens comprennent combien il peut leur en coûter de nous nuire aussi systématiquement". 

D’où l’aide multiforme apportée par des services russes réorganisés autour du renseignement intérieur, le FSF, au profit de l’euroscepticisme, de l’hostilité permanente à l’Europe manifestée par Trump et ses réverbérations chez les Anglais Cameron et Osborne, chez les eurosceptiques d’Allemagne de l’Est tentés par l’extrême droite néonazie elle-même manipulée par des agents russes, sur les eurosceptiques français de manière à aider les menées de Marine Le Pen et de sa nièce Marion Maréchal et même sur les socialistes espagnols ou portugais que l’on peut inciter à remettre en cause les vieux compromis qui en leur temps avaient permis à Santiago Carillo de rentrer en Espagne ou aux communistes portugais d’être débranchés dans leur tentative dictatoriale hostile à Mario Soares. Tout d’un coup ces sagesses ibériques laissaient place à des ressentiments d’époque républicaine qui pouvaient à terme gêner Madrid et Lisbonne.

 

Un contexte franco-russe différent

 

Or, depuis lors, Emmanuel Macron a radicalement changé son fusil d’épaule et autorisé, comme le savent nos lecteurs, un rapprochement franc et massif avec la Russie qui implique que la France, en paiement de sa bonne volonté, pourra compter sur l’appui de Moscou avec la levée des sanctions qui pèsent encore sur la Russie. C’est là où intervient l’activisme de Vladimir Poutine car il est bien, par l’emprise dont il dispose sur le FSB, l’auteur de diverses provocations anti-européenne si tactiquement légitimes. Pour faire comprendre à Paris comme à Berlin que la Russie peut aussi contrarier une politique qui lui est trop hostile, il devait dans l’esprit de tous les bons spécialistes de la France (et il n’en manque pas chez les Russes) aboutir à une sorte de "retour au gorbatchévisme" c’est-à-dire à la réinstauration d’une convergence russo-européenne où une France, décisive sur le plan géopolitique, mais inquiète comme tous les autres Européens de la nouvelle montée en puissance allemande laquelle peut manœuvrer. 

Alors pourquoi un réseau FSF d’amateurs stupides et caricaturaux, dont bien sûr l’élément principal est l’ancienne maîtresse de Griveaux, très probablement elle aussi recrutée dans le même réseau russe pseudo-antieuropéen qui a fourni complaisamment, soi-disant par dépit amoureux, le film incriminant contre le vieux fidèle du président et quelques copains eux-aussi pré-recrutés de la France insoumise et des réseaux le Pen, ont-ils été lâchés comme une véritable meute de chiens sur un Emmanuel Macron qui n’a donné depuis plusieurs mois aucun signe d’hostilité envers la Russie, bien au contraire. La seule réponse que Macron a délibérément déclenchée à Moscou c’est de rendre visible que Poutine n’a tenu aucun compte du rapprochement franco-russe et continue à activer un réseau d’amateur débiles à son plus grand détriment.

 

L’incompétence des nouveaux services russes 

 

Certes, il est très vraisemblable que le régime russe continuera à sauver la face du fils adoptif de Youri Andropov et le laissera nous jouer la comédie de sa maîtrise totale de tous les sujets, même ceux qui fâchent. Mais Emmanuel Macron en s’adressant directement à Moscou comme responsable de tout le "Griveaux gate" s’adresse aussi à la véritable direction collective informelle qui va à présent prendre les décisions de mettre un coup d’arrêt une fois pour toute à l’amateurisme débile des Russes à présent inculpés à Paris, des Allemands qui viennent d’être dénoncés par Angela Merkel comme les manipulateurs de l’euroscepticisme néonazi qui lui nuit et des Anglais eurosceptiques qui s’efforcent encore de mettre des croche-pieds à un Boris Johnson qui, nos lecteurs le savent aussi, n’a jamais cessé de tout faire pour rétablir la crédibilité européenne de Londres en alliance avec la stratégie d’Emmanuel Macron à Paris. 

La morale de cette histoire : la trop grande latitude laissée à des services secrets incompétents qui avaient perdu au passage le sens du sérieux et du tragique acquis pendant la guerre froide aboutit à de véritables lapsus ou à l’invasion d’agendas personnels qu’aucune grande puissance ne devrait se permettre à un moment où l’humanité entière s’efforce de sortir ensemble des problèmes du présent lesquels grâce à une Arabie post saoudite réformatrice, à un Israël pragmatique et à une Amérique qui se désintéresse enfin du reste du monde. Le monde est pourtant proche d’une solution globale que nous espérons tous.

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