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Quelle dissuasion nucléaire face aux états-voyous ?
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Après le discours d’Emmanuel Macron rappelant les nouveaux paramètres de notre dissuasion nucléaire dans un monde traversé par davantage de menaces, Alexandre Adler nous rappelle les enjeux de cette force de dissuasion et alerte sur la multiplication des acteurs mondiaux ayant désormais accès à la force de frappe ultime.
La peur panique, et pour cette même raison, salutaire, de l’anéantissement de la planète par l’arme nucléaire a été la seule obsession d’Albert Einstein. Notamment à partir de 1950 environ lorsqu’il eut commencé à comprendre que la plus célèbre équation de sa carrière scientifique (E= MC2) était réversible comme toutes les équations du premier degré à deux inconnues. Et que "MC2", le produit d’une masse critique par le carré de la vitesse de la lumière pouvait aussi engendrer expérimentalement "E", c’est-à-dire une masse d’énergie fantastique capable de pulvériser la planète par de l’énergie produite avec un composé instable. Comme la célèbre eau lourde dont Frédéric Joliot-Curie et son épouse eurent la preuve expérimentale dés 1937, c’est-à-dire lorsqu’Hitler commença à réaliser sa véritable ambition démente, l’apocalypse qui devint guerre généralisée avec l’aide du Japon impérial et la fuite du plus grand savant italien Enrico Ferni en raison des toutes récentes lois raciales mussoliniennes qui le contraignirent – comme juif italien – à l’exil en Amérique.
Einstein savait bien que grâce à son prestige, il finirait par obtenir le rendez-vous crucial avec Franklin Roosevelt, peu après Pearl Harbour, qui conduisit Washington à mettre en branle le projet Manhattan. Lequel aboutit, grâce à Oppenheimer, à l’expérience fondamentale de Los Alamos et à son utilisation par deux fois, en août 1945, de la nouvelle arme à Hiroshima et à Nagasaki. Einstein se tint, pour tout ce qui lui resta de vie sur terre, comme le grand coupable qui avait ouvert la boite de Pandore et pensait très sérieusement que cette arme transcendantale qui avait servi par deux fois, servirait encore une troisième, qui, cette fois-ci, anéantirait pour de bon – ou presque – l’humanité toute entière.
Les anticipations d’Einstein
Là encore Einstein avait raison, fût-ce à titre posthume, lorsqu’en 1962, américains et soviétiques frôlèrent de justesse un tel échange nucléaire avec des arsenaux déjà surpuissants de part et d’autre qui auraient abouti à la vitrification de New-York et Washington, à l’annihilation de l’Ile de Cuba et à des chocs en retours qui n’auraient épargné ni Moscou ni Leningrad. Mais, comme rien de tout cela ne se produisit, c’est aussi de ce moment que naquit la fin de la guerre froide et le début de la désescalade nucléaire dont les théories de la dissuasion sont originaires : information réciproque des deux camps avec installation d’un téléphone rouge, plafonnement de la quantité d’armements nucléaires disponibles à un seuil le plus bas possible donné par la certitude non probabiliste de la destruction mutuelle assurée et garantie réciproque que la menace d’emploi tendait de manière asymptotique vers le non-emploi, permettant ainsi, pour les deux nouveaux clients du club atomique : la France du Général de Gaulle et la Chine de Mao de s’intégrer dans le Club sans le déstabiliser.
Les fondements de la dissuasion française
La France en particulier, pays cartésien par excellence, où les militaires qui défilent en tête le 14 juillet sont des polytechniciens binoclards destinés, pour les meilleurs d’entre eux au corps des Mines ou des Ponts, et quelques-uns à la fabrication de l’arme nucléaire. Ceux-là bénéficièrent du travail de Bertrand Goldschmidt, Yves Rocard et Robert Dautret, de leurs expériences anglo-américaines au laboratoire Ferni de Chicago, puis à Los Alamos sous la supervision du grand Niels Bohr. Tout cela pour aboutir à la théorie canonique de la dissuasion que russes et américains allaient enfin adopter tacitement, sans pour autant jamais dire qu’ils devaient son axiomatisation à la France gaulliste.
Ici, selon la parabole évangélique, les derniers, les français, devenaient conceptuellement, les premiers en faisant du non-emploi de principe, la base même de la crédibilité de l’emploi éventuel en dernière instance de l’arme de la terreur tant redoutée par Einstein. Pendant ce temps-là les plus grands savants russes qui n’avaient jamais cessé de trembler face à la folie de Staline avaient fini par concevoir une sorte de putsch éclairé des véritables élites scientifiques qui, progressivement, devaient permettre de retirer la bombe aux militaires et à des trublions politiques pour finir de la laisser à l’apogée de la perestroika… à Sakharov lui-même, le véritable père de la Bombe H où les russes avaient devancé les américains.
La disparition du risque de vitrification
Or, il en va ici du destin des hommes comme des vicissitudes du temps, cet équilibre parfait franco-russo-américain est aujourd’hui entièrement subverti par une série fatale de percées technologiques et de menaces nouvelles qui rendent enfin la dissuasion nucléaire de plus en plus aléatoire et son utilisation de plus en plus probable à nouveau.
Quatre points essentiels sont en effet à considérer :
- La grande percée technologique de la bombe à neutrons et en aval de nouvelles avancées technologiques. En supprimant les effets catastrophiques du souffle et de la chaleur, tout le monde sait, y compris les israéliens, l’Iran, et la Corée du Nord, fabriquer une arme neutronique, toujours aussi meurtrière, mais dans l’illusion de la réduction de sa létalité. Dialectiquement on a abaissé le seuil nucléaire et donc reconstitué ipso facto la probabilité d’emploi de l’arme. Pourquoi se gêner si l’on est désormais sûr de ne pas faire exploser la planète entière dans un hiver nucléaire irréversible ?
- Ainsi s’éloigne aussi l’autre menace nucléaire récente, que représenterait la menace d’une explosion nucléaire délivrée dans la stratosphère qui, épargnant la planète, proprement dite, pourrait provoquer des chocs électromagnétiques si intenses qu’ils entraineraient une panne générale de tous les systèmes et un désarmement de la plupart de nos défenses, y compris celles fondées sur la force de frappe. Sans avoir recours à l’arme nucléaire, les israéliens et les américains ont déjà progressé dans ce domaine avec l’usage d’armes classiques, fondées à partir du TNT, par provoquer des dommages très considérables. Ce qui fût la tentative israélienne de bloquer la marche iranienne au nucléaire par un combiné de guerre électronique et de bombardements surprises des armes nordcoréennes introduites en Syrie et en Irak grâce aux gardiens de la révolution iraniens.
Les inconnues coréennes et iraniennes
- L’entrée en lice d’une arme atomique qui sera coréenne bien mieux que nordcoréenne menace elle directement le cinquième membre du premier club nucléaire de 1965, la Chine, aujourd’hui dirigée par Xi Jinping. Tout le monde connait le vieux dicton chinois "un seul empereur dans le Ciel" qui signifie ici que compte tenu du renoncement japonais, toujours très précaire à fabriquer l’arme qui a provoqué Hiroshima, la Chine continue à disposer de la seule arme nucléaire en Asie. Mais cela est loin d’être vrai : Une Corée désormais réunifiée et alliée stratégique de Pékin sur le plan technologique, notamment en aéronautique ne peut qu’imposer à Xi Jinping son arme atomique que la Corée du Nord lui a déjà promise. Et que tous les chinois préfèrent à l’accès inévitable d’un Japon toujours hostile à l’arme nucléaire. Par ailleurs, c’est aujourd’hui un empire japonais qui renonce enfin à l’hégémonie qui imposera son passage à un stade nucléaire minimal et défensif.
- Et là, avec une bombe indienne qui ne manquera pas de séparer en deux la bombe pakistanaise instable et très incomplète en une transmission technologique directe à l’Iran, luimême débarrassé des mollahs les plus nocifs, mais aussi à une armée pakistanaise qui cherchera une entente difficile avec la technologie indienne, elle-même boostée, par l’aide israélienne, nous aboutirons à l’existence instable de dix bombes opérationnelles dans le monde. Avec des probabilités d’emploi inédites, sous la forme d’une nucléarisation de notre satellite lunaire, qui fait partie du grand projet de la route de la soie chinoise.
Bref nous voilà désormais avec dix ou plutôt onze bombes. Les cinq classiques de 1965 avec une Angleterre désormais émancipée sur le plan géopolitique de son partenariat total avec la dissuasion américaine, plus les cinq nouveaux : Israël, l’Inde, le Pakistan et avec lui l’Iran qui arrive à la maitrise technologique de l’arme, et la Corée. Sans compter la militarisation peut-être multilatérale de l’astre lunaire à travers une station spatiale et deux programmes : l’un américain à Cap Kennedy et l’autre franco-russe à Kourou. Et ici tout est encore à réinventer pour domestiquer une arme nucléaire qui rebondit à notre détriment.
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