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Quel avenir pour le Royaume-Uni après le Brexit ?
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Le Brexit est officiel depuis quelques heures. L’Europe se voit amputée de 15 % de sa puissance. Mais Alexandre Adler nous explique que le Royaume-Uni reste une puissance géopolitique importante, grâce aux confettis du Commonwealth, grâce à ses liens privilégiés avec Pékin et grâce à l’assurance que Londres restera la principale place financière en Europe.
La proclamation solennelle du Brexit est loin de résoudre les problèmes existentiels fondamentaux de l’Europe. Mais comme toujours, lorsqu’un événement, longtemps attendu, et supputé finit par se produire, un évitable bond qualitatif a lieu : certaines virtualités, bien connues de tous se réalisent alors et l’effet de choc et de chaleur, longtemps attendu, provoque tout de même des mutations considérables qui peuvent aller de la guérison spectaculaire à l’aggravation brutale de certains problèmes. Tel est bien le cas du Brexit, maintenant effectif pour l’ensemble du monde britannique.
Ce monde britannique n’est plus tout à fait celui que contemplait encore un Winston Churchill encore au début des années 1950. Le Commonwealth n’est plus en raison de la mutation irréversible du Canada et de l’Afrique du Sud. Au Canada, en effet, l’alliance avec l’Amérique et le Mexique (le Nafta) a eu raison des derniers attachements sentimentaux de Toronto, Vancouver, pour ne pas parler de Montréal, redevenue une ville francophone bien plus tournée vers New York que vers le reste du Canada. Comme le prouve à tous l’éblouissante carrière panaméricaine de notre grande Céline Dion. Plus juridiquement le rapatriement définitif de l’instance de cassation de Londres à Ottawa marque la première étape de cette défection canadienne, qui, à terme, et sans doute sous la pression de l’anarchie mexicaine plus au sud, forcera les trois membres fondateurs du Nafta à adopter une jurisprudence américaine inspirée de celle de la Cour Suprême actuelle.
Le cas de l’Afrique du Sud
En Afrique du Sud, le mouvement est en réalité le même : si Nelson Mandela a très sagement reconduit son nouveau pays, dont l’apartheid l’avait provisoirement exclu du giron du Commonwealth, permettant même son paradoxal élargissement au Mozambique de Dona Machel, il s’agissait de la récompense de la fermeté antiraciste tardive de Londres et de l’attachement sentimental de Nelson Mandela à un empire britannique qui détestait déjà l’hégémonie afrikaner et pro allemande de la majorité de la communauté blanche. Mais aujourd’hui, c’est d’abord vers l’Amérique et sa puissante communauté noire, ainsi que ses touts aussi puissants lobbys antiracistes que l’Afrique du Sud se tourne en priorité. Ce sont les mânes et l’esprit de Martin Luther King qui représentent pour les dirigeants libéraux de l’ANC, comme Cyrill Ramaphosa, la source d’inspiration politique majeure. Ici la dérive des continents rattache à présent sur le plan géopolitique l’Afrique du Sud et ses satellites au Nouveau Monde américain et non à l’ancien britannique.
Reste néanmoins le monde Australasien (Australie, Nouvelle Zélande et tous ses États indépendants du Pacifique Sud), que convoite aujourd’hui l’expansion chinoise, tout comme elle considère les possessions françaises aujourd’hui décisives que demeure Tahiti, notre présence aux Nouvelles Hébrides et le nickel Calédonien. Mais l’Australie, toute "dollarisée" qu’elle soit, est finalement restée fidèle à ses liens privilégiés à la métropole britannique. En partie sous l’influence de la toujours anglicane et polynésienne Nouvelle-Zélande où la tradition maorie est enfin revenue en force grâce à la bravoure et aux chants de guerre des prodigieux all Blacks.
L’Australie toujours fidèle à Londres
Tout se passe ici comme si toutes les lignes de détermination traditionnelle étaient simultanément en train de s’inverser de la manière la plus favorable. La Nouvelle-Zélande influence positivement la réhabilitation, en pleine réalisation spirituelle, de la minorité aborigène autrefois largement méprisée et qui se déracialisent, grâce au mélange intervenu par les nombreux mariages mixtes ainsi que l’apport d’une petite émigration noire en provenance de l’Afrique du Sud et de l’île Maurice et qui est déjà digérée par la minorité aborigène. À ce stade, l’Australie contemporaine, tout en demeurant très majoritairement protestante a aussi fait droit à une majorité catholique très puissante originaire des deux Irlande.
Aujourd’hui la réconciliation totale des catholiques, des protestants et des aborigènes en Australie est en train de préserver les chances d’une Irlande réunifiée à terme et fidèle, sinon à l’Euro, au moins à son appartenance pleine et entière à l’union européenne et nécessairement à un Commonwealth reconfiguré qui est évidemment l’une des ambitions de bon sens d’un Boris Johnson, fils d’un fonctionnaire européen, et soucieux d’imposer petit à petit un alignement pragmatique de la livre sterling et de la monnaie européenne.
Une relation privilégiée avec Pékin
Le cercle vertueux est loin de s’arrêter là. L’Australie et son dollar sur lequel s’aligne au centime près le dollar néo-zélandais est en effet modifié par la Banque Centrale au gré des variations du yuan chinois. Ce qui en fait le mètre étalon des variations du PIB de Pékin et la mesure réelle de la croissance chinoise. Or, c’est l’influence déjà perceptible de cette Australie-là sur la Grande-Bretagne qui a conduit Londres à décrocher de la stratégie américaine d’isolement de Pékin et reconduit le cavalier seul britannique qui date des années cinquante. À l’époque où la France ne reconnaissait encore, jusqu’en 1965, que le régime de Taïwan. À cause de la parole maintenue de Mao Tsé Toung, dès la seconde guerre mondiale envers les Britanniques, la Chine s’était abstenue de toucher un cheveu de l’influence britannique à Hong Kong choisissant tout comme Churchill la voie du pragmatisme et du bon sens.
Une élite toujours tournée vers l’Europe
Voici donc l’Angleterre en passe de renouer avec sa connexion chinoise dans une certaine tradition britannique et hongkongaise mais qui la rapproche du point de vue français lui-même. France et Grande-Bretagne ne sont pas aujourd’hui seulement intimement liées par le tunnel sous la manche et la convergence vers Londres de l’Eurostar et du Thalys bruxellois. Elles le sont aussi par une ambition européenne commune de leurs élites économiques et financières. Se réalise ainsi la mutation géopolitique la plus radicale que l’on put imaginer : le choix par Londres, sous l’influence d’une Irlande, en voie d’unification et d’une Australie qui préfère ses liens avec la Chine à ceux qu’elle entretient avec l’Amérique de Trump, d’une convergence avec une France qui, elle aussi, grâce à Emmanuel Macron, balaye les vieux tabous, comme celui de l’Otan exagérément pro turque, et la politique financière de Berlin exagérément monétariste. Reste pour Londres et Paris à obtenir la levée des dernières sanctions avec la Russie et l’alignement du rouble sur un panier de monnaies européennes dont la Livre Sterling pour apaiser les craintes d’une place financière de Londres qui demeurera plus que jamais la capitale financière post Brexit.
L’électorat de Londres, quoi qu’il arrive, constitue d’ores et déjà, jusqu’à Douvres et Brighton au sud, un bloc proeuropéen au cœur de l’ensemble britannique où l’habileté manœuvrière et humoristique de Boris a fourni jusqu’à présent la combinaison de gaz hilarant et d’anesthésique réel dont l’opinion britannique avait bien besoin pour conjurer ses pulsions francophobes et irlandophobes. À cela, le militantisme européen des Écossais, qui retrouvent l’ancienne francophilie traditionnelle à Edinburgh, est également un excellent adjuvant pour limiter les pulsions séparatistes de l’Écosse profonde. Après tout, à Glasgow, même si les deux équipes de football catholiques et protestantes, demeurent opposées et rivales, Sean Connery, l’icône indépassable des catholiques écossais vient tout de même d’accepter un titre d’anoblissement qu’il avait toujours refusé par principe. Tout arrive pour le bien et de manière simultanée dans la Grande-Bretagne de Boris Johnson. Décidément rien ne paraît impossible en ce moment. Même le meilleur est bienvenu. Bien joué Boris. Et pour le dire avec Hegel bien joué vieille taupe.
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