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Les 4 clefs de la géopolitique pour 2020
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Au moment où la tension est à son comble entre l’Iran et les États-Unis après des attaques réalisées par les deux puissances, les marchés ont les yeux rivés sur le Moyen-Orient. Mais aussi sur les États-Unis avec la présidentielle de novembre prochain et la procédure d’impeachment de Donald Trump. Alexandre Adler vous donne toutes les clefs pour comprendre les principaux enjeux de cette année.
En ce début d’année et de décennie 2020, le monde entier attend, avec un mélange d’angoisse et d’espoir, un certain nombre de verdicts, de notre toute nouvelle époque. Et force est de dire que nous ne sommes pas déçus par la rapidité et la radicalité des choix qui s’égrènent devant nous ces jours-ci. Essayons comme exercice de début d’année de les énumérer peu à peu en confirmant certaines de nos angoisses. Mais aussi en intégrant les éléments de soulagement qui ne manquent pas de se produire à un rythme continu.
Les mollahs viennent d’abattre leur dernière carte
1°) La mort du chef des gardiens de la Révolution Qassem Souleimani. Cet homme, à la différence du triste Bagdadi, n’était pas une caricature de tueur sadique et désespéré. Mais un véritable combattant plutôt rationnel et incontestablement courageux qui avait décidé, au risque de sa vie de soutenir la dernière dictature multiforme des gardiens de la révolution, étendue - à la vérité - sur trois pays, qui rejettent de plus en plus le régime failli des mollahs héritiers de la révolution de Khomeimi. L’Iran est en effet aujourd’hui majoritairement rallié à la démocratie et pourrait très vite appeler au secours le fils du shah, que personne ne connaît vraiment à Téhéran. Quant à l’Irak, il est dominé de la tête et des épaules, par le grand ayatollah Sistani, iranien mais adulé par la population chiite et arabe de l’Irak qui n’écoute que ses sermons et sa dénonciation définitive du pouvoir théologique, au nom duquel toute démocratie est confisquée en Iran.
Ici, les mollahs viennent d’abattre leur dernière carte. Ils n’ont plus le moindre argent qui sert encore à financer les expéditions lointaines des Gardiens de la Révolution. Ils n’ont plus de partisans qui se sont dispersés aux quatre vents mais surtout se concentrent aux confins des territoires de l’Irak et de la Syrie, là où fût accueilli Daesch à la veille de sa faillite. Ils n’ont même plus d’idée, dans la mesure où leur leader religieux, le soi-disant Ayatollah Khameini est notoirement malade, presque imberbe en raison de son cancer et toujours aussi notoirement ignorant, ne jouissant pour toute formation intellectuelle que de son initiation précoce au KGB par des agents soviétiques de l’époque en mal de recrutement religieux.
Face à d’authentiques théologiens chiites, comme l’ayatollah Ardebili ou bien sûr le remarquable Sistani, dont les racines iraniennes le rattachent à l’Est du Pays, tout cela ne fait vraiment pas le compte. Et l’on comprend très bien que la révolution théologique a bien besoin à présent d’un véritable théologien pour refermer le cycle de toutes ces années de malheur. Et tout le monde aura compris que Souleimani, tué par un bombardement de représailles américain, laisse maintenant la place qui lui revient à Sistani. Ce dernier refermera la parenthèse chiite et religieuse, non pas pour restaurer la dynastie Pahlevi, mais bien plutôt pour la transcender au profit d’un Iran démocratique.
En attendant la chute d’Erdogan
2°). Si nous consentons encore à descendre une à une les nouvelles équations de 2020, nous dirons que les beaux jours du sinistre Erdogan touchent à leur fin inéluctable. Nos lecteurs le savent déjà bien : une majorité de Turcs est maintenant convaincue de se débarrasser de cette dictature islamique qui, après avoir gouverné ce grand pays européen avec un certain modernisme, celui du président Abdula-Gül, a fini par verser dans la débauche démagogique et populiste qui finit même avec le projet dément de créer un grand état kurde et islamiste à son service en démantelant les derniers restes de l’État turc. Au mépris de tout bon sens.
À présent, le retour à la normale est engagé par des militaires professionnels tout à fait respectables, mais échaudés par les pièges qui leur avaient été tendus pour les faire chuter définitivement. Cette fois-ci donc, les vieux amis de Gül et les militants pragmatiques de l’AKP font jonction avec toutes les forces démocratiques des peuples de Turquie (Kurdes et turques pour la première fois réunies). Essayons de nous projeter encore un peu dans l’avenir incertain mais enfin dégagé d’une Turquie devenue plus moderne que jamais.
Ce qui me frappe dans cette situation, c’est l’émergence perceptible de deux grandes figures féminines qui pèseront de tout leur poids dans la réintégration de la Turquie dans l’Otan qu’elle a récemment bafouée et auprès de l’Union européenne qu’elle méprisait au-delà de toute raison. Première figure, Umit Boyner, la patronne des patrons, dont la beauté et le courage en ont bluffé plus d’un à Istanbul. Tout le monde s’attend à lui voir jouer un grand rôle. Mais tout à côté d’elle, la non moins étonnante Meral, que tout le monde appelle par son prénom, et qui est venue du nationalisme turc le plus intransigeant, est aujourd’hui prête à gouverner avec les anciens marxistes du PKK qui se rallient à une forme de démocratie pluraliste qu’elle appelle de ses vœux. Cette réconciliation spirituelle du meilleur kémalisme turc et du meilleur marxisme prosoviétique aurait fait la joie du regretté Primakov qui passa sa vie à expliquer cette équation complexe à son chef Andropov, puis à Poutine, avant de disparaître.
Donald Trump face à l’incertitude
3°) Faut-il dans ces conditions craindre encore de nouvelles foucades incontrôlées de Donald Trump ? À l’évidence non. Donald Trump essaye encore avec courage et obstination de bénéficier de l’embellie de 2020 pour asseoir une nouvelle candidature dont il pense qu’elle pourrait lui permettre une réélection à l’arraché. Mais tout, dans son comportement, indique qu’il suit à la lettre les recommandations inspirées par son gendre Jared Kushner et sa fille préférée Ivanka. Signe avant-coureur, c’est ce couple remarquable qui représentera Donald Trump à Davos. Et l’on sait que Jared Kushner - qui assura avec bonheur la défense de son beau père inculpé - a déjà très officiellement formulé au début de l’année dernière, le véritable Plan B, consistant à désendetter d’un trait de plume, de tous ses drapeaux (corporate) les entreprises de Donald Trump au profit d’un nouveau départ assuré, par des contributions aussi anonymes que volontaires du véritable establishment américain. Ainsi que de ses valeureux amis du monde arabe péninsulaire : saoudien et émirati.
Muni ainsi d’une ceinture de sauvetage à toute épreuve, Donald Trump qui échappera à l’impeachment grâce à une solide majorité républicaine au Sénat, pourra tenter sa dernière chance, avec l’aide d’une nouvelle coalition présidentielle, dominée par des républicains modérés. Et pourquoi pas dès lors, une noire et une femme, constamment fidèle à George W. Bush, l’extraordinaire ancienne secrétaire d’État, Condoleeza Rice. Noire et scrupuleusement intègre comme ne le fut jamais Hillary Clinton. Franche et éloquente comme ne le fut jamais le tricheur Joe Biden. Non juive mais amie d’enfance de Bibi Netanyahu comme elle le fut avec son père, le pasteur et théologien protestant Rice, qui lui apprit aussi la grammaire hébraïque. Si une telle hypothèse finissait par prendre corps, la décennie 2020 serait aussi enfin saluée par la fin du temps des troubles à Washington même.
Une nouvelle confédération bédouine
4°) Qu’en serait-il des deux protagonistes fondamentaux de cette période ? Adel Jubeir et Emmanuel Macron ? Première immense surprise : après quelques soubresauts inévitables, nous allons assister à une baisse importante des cours du pétrole occasionnée par les demandes de financement de l’économie saoudienne et des émirats. Alors que la production va continuer à courir sur son erre en produisant des stocks qui devront être écoulés le plus vite possible et sans spéculation. Ni Jubeir ni le Cheikh Ben Zayed - qui devient le véritable président, de facto, d’une nouvelle confédération bédouine, laquelle renoue enfin avec un Qatar en voie de réconciliation avec ses vieux amis - ne peuvent se permettre de tergiverser trop longtemps pour jouer sur les prix. Alors que l’opinion arabe et l’Égypte attendent elles aussi des secours dont la clef réside dans la vente rapide des avoirs et la privatisation non moins rapide d’Aramco.
Quant à Emmanuel Macron, tout le monde aura bien compris que sa victoire stratégique est actuellement en vue, mais précarisée par le climat d’amertume et de défaite de tous ces grévistes, floués, appauvris et humiliés par l’insondable bêtise dont ils ont fait preuve. Au Président humilié et victorieux de faire preuve de magnanimité sans pour autant passer l’éponge sur les sanctions financières qu’ils ne manqueront pas de devoir acquitter. Mais dans un climat de rétablissement d’une certaine croissance où son épouse Brigitte Trogneux, aura fait montre, une fois de plus, d’une grande sagacité politique, tout le monde aura remarqué qu’une sorte de dyarchie s’est mise en place. L’avenir pourrait donc appartenir à deux hommes qui pourraient reprendre le rôle vacant de "père de la nation". D’une part, Alain Juppé, toujours paré de son intégrité vétilleuse et Jean-Yves Le Drian qui n’a plus à faire la preuve de sa sagacité indestructible.
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