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Triste présidentielle américaine
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Le match qui aura lieu le 3 novembre prochain opposera le si peu charismatique Joe Biden au si excessif Donald Trump. La première puissance américaine méritait un vrai débat d’idées plutôt qu’un combat de coq dans une période aussi incertaine et face à une récession historique. Même si, comme l’affirme Alexandre Adler, des surprises sont toujours possibles.
Alors que l’humanité entière fait l’expérience de sa première unification réelle et plutôt inquiétante, nous n’avons pas vu approcher à une si grande vitesse, une élection présidentielle américaine inévitable et décisive. Mais les choses en la matière n’en demeurent pourtant pas là. Toutes les règles bien établies de la vie politique américaine et du processus de désignation fondé sur des primaires qui finissent par représenter une sorte de premier tour, ont également volé en éclats - non pas sous la forme d’une catastrophe - mais plutôt d’une série de coups de pouce indécelables.
C’est donc ainsi que se sont produits en rafale une série de désistements qui ont fini par rendre à la fois de plus en plus simple et de moins en moins lisible, la compétition dans les deux camps en présence, que l’on hésitera à qualifier de "démocrate" et de "républicain". Du reste, la plupart des vedettes en cause n’appartenaient à l’un quelconque de ces deux partis.
C’est une évidence dans le cas de Bernie Sanders : l’homme n’a jamais été inscrit au Parti Démocrate. Mieux même, il s’est toujours autodésigné comme "socialiste". Ce qui, en Amérique, équivaut à une étiquette communiste ou communisante à laquelle son engagement syndical l’avait préparé de longue date. Élu par la coalition des "bobos" les plus extrêmes du petit Vermont, il a fini par un apparentement purement technique au groupe démocrate du sénat. Lequel, lui-même, finissait par tourner de plus en plus à gauche. Mais jamais Sanders n’a appartenu au parti Démocrate.
Pas de leadership dans le Grand Old Party
La démonstration peut se poursuivre avec les autres grands favoris de la primaire. Maire très populaire de la mégapole new-yorkaise, Michaël Bloomberg a toujours appartenu à l’aile ploutocratique et modérée du parti Républicain. Il ne s’est éloigné de sa formation d’origine que pour mieux incarner un électorat new-yorkais, sensible à ses convictions de centre gauche. Partisan malgré son attachement très réel à l’État d’Israël, à la nécessité d’un bon compromis avec les Palestiniens. Convaincu de longue date de la nécessité d’une couverture de santé décente – ce qui le mettait en porte à faux – avec la plupart de ses amis républicains. Partisan d’une politique de rééquilibrage des périphéries pauvres de sa ville (Brooklyn, le Queen’s et même Staten Island) le maire de New York a depuis longtemps brouillé les cartes de son appartenance républicaine et peut très légitimement se présenter aux électeurs comme un indépendant. Son désistement de dernière minute montre là aussi, la mutation sidérante que nous traversons.
Quant à Donald Trump, lui-même, on observera que ses engagements entrepreneuriaux, notamment dans son territoire natal de Brooklyn, en ont toujours fait, comme il s’en est vanté lors de sa campagne un candidat financé tant par les républicains que par les démocrates. Et il ne s’est enrôlé dans le grand parti conservateur, dans le seul but de décrocher l’investiture républicaine. Alors que le mouvement du "Tea Party" avait rendu le GOP durablement incapable de faire émerger un leader acceptable pour les nombreux centristes de la droite américaine.
Le faible track-record de Joe Biden
En somme, si les Américains demeurent attachés à la nécessité d’une compétition ouverte entre deux candidats principaux, issus des deux grandes formations, ce dualisme hérité du modèle britannique, a toujours toléré des mutations parfois surprenantes. Et c’est bien ce qui se passe en ce moment. Certes la désignation de Donald Trump pour un second mandat ne présente pas le moindre doute. Ou plutôt, les sondages du président sortant demeurant de plus en plus médiocres, malgré ses succès, on assiste plutôt à une remontée pourtant improbable d’une candidature démocrate qui rééquilibrerait la campagne et laisserait alors aux électeurs un choix plus ouvert.
C’est ici que tout se complique vraiment. Joe Biden, qui fût le plus que médiocre vice-Président de Barack Obama au cours de ses deux mandats successifs, est à présent certain de figurer dans la finale. Et il demeure, pour beaucoup de raisons, authentiquement populaire et vulnérable. Passons sur ses envolées rhétoriques dues à des plagiats attestés et qui ne sont, que des péchés véniels. Mais il y a pire. C’est l’incapacité du Vice-Président sortant à avoir incarné un début d’indépendance vis-à-vis d’Obama, ou une distance vis-à-vis des options gauchiste et pro arabes qui ont caractérisé les huit ans d’exercice de l’ancien président. Sur ce point le "track-record" de Joe Biden ne pourra jamais convaincre un électeur américain, même écœuré par le style Trump et désireux de faire mordre la poussière à ce dernier. Tout est donc presque joué pour permettre à l’arraché à Trump d’accomplir un second mandat.
Un air de Nixon chez Trump
Mais ici faut-il faire entrer en ligne de compte une deuxième loi inexorable de la vie politique américaine. Certaines situations se répètent de façon frappante. Mais la répétition apparente se termine par une variante très différente du modèle initial. Ici tout le monde ne peut que penser à l’échec du deuxième mandat de Richard Nixon. Certes, le président sortant avait réussi un exploit sans précédent en matière internationale, avec l’aide de Henry Kissinger. Mais, ayant réconcilié l’Amérique avec son ennemi historique, Mao lui-même, Nixon n’aurait pu que triompher. Ce qu’il fît pour dix-huit mois seulement. Déjà blessé à mort par le scandale stupide du Watergate.
De la même manière Trump a réussi aussi bien que Nixon en Chine. Il a soigneusement évité toute provocation inutile vis-à-vis de l’Iran sur les bons conseils de l’homme fort saoudien, Adel Jubeir. Il a aussi, malgré sa démagogie anti-latino, maintenu le Mexique à bout de bras rendant impuissant tous les vieux partisans du chavisme, défaits les uns après les autres par leur incompétence et leur incohérence. Il a même évité d’aggraver les mauvaises relations qu’il pouvait avoir avec la Chine, tout en flattant la Russie de Poutine et donné le sentiment que derrière ses tweets et ses injures grossières, il n’avait pas d’ennemi véritable sur la scène internationale, en dehors de ses alliés occidentaux qui le détestent franchement, mais n’ont aucune intention de s’affronter à lui, dans la réalité.
Mouvements de menton isolationnistes
Mieux, ses campagnes continuelles pour rapatrier sur le territoire national le maximum d’activités économiques, sacrifiées pour des raisons de coût, lui valent un début d’unanimité, que son successeur aura bien du mal à remettre en cause. L’Amérique utilisera donc ses nombreux excédents financiers, qui proviennent du redressement conjoncturel actuel, à fabriquer américain. Et ceci aura raison de toutes ses rodomontades.
Mais précisément, l’opinion, convaincue du bien-fondé de certains de ses mouvements de menton isolationnistes a déjà zappé sur ce qui lui semble à présent essentiel : le bien-fondé des mises en garde de nombreux adversaires sur la réalité du réchauffement climatique, sur les catastrophes naturelles à répétition que ce changement génère un peu partout, et sur la légitimité d’une politique inclusive et d’un flux migratoire inévitable dans l’Ouest et le Centre des États-Unis. Et là, il ne s’agit pas de l’électorat latino, encore que deux candidats républicains aient émergé, l’un en Floride, Marco Rubio et l’autre, Ted Cruz, qui incarnent une alternative républicaine qui finira par apparaître, dans quatre ans, tout à fait crédible. C’est ce que Laura Bush avait déjà compris en militant pour l’électorat évangélique.
Un jour, une présidente noire…
Enfin dans cette élection, qui ne ressemblera à aucune autre, une sorte de loi inexorable veut que les Américains décident à un rythme imprévisible d’abolir les règles écrites ou non écrites qui interdisent à tel ou tel d’être président des États-Unis. Première levée de cet interdit, un catholique romain, John Fitzgerald Kennedy. Deux autres interdits devraient être levés : un président juif mais ce ne sera pas Bloomberg. Et une présidente, mais ce ne sera pas Hillary Clinton, convaincue d’association avec ses deux amies pakistanaise et iranienne. Ce qui a fini par faire peur au FBI. C’est la raison pour laquelle j’ai toujours pensé que Condoleeza Rice, noire, très indépendante, très fidèle à son engagement républicain, avait toutes les chances, si elle le voulait, depuis l’université de Stanford où elle est aujourd’hui Chancelière de présenter une candidature surprise.
Mais il se trouve qu’une seconde candidate vient d’émerger par surprise. Il s’agit de la première sénatrice républicaine noire qui a lutté avec beaucoup de détermination contre la discrimination raciale et manifesté vis-à-vis du machisme de Trump un mépris indiscutable. Il lui est parfaitement possible de se faire désigner au dernier moment, et de devenir ainsi la première présidente républicaine de l’Histoire. Mais tout comme Condoleeza Rice qui reprendrait ici le même rôle que Henry Kissinger en son temps. Au point de devenir la véritable reine sans couronne d’une Amérique élargie. Dans la mesure où c’est en effet une entité politique et non économique qui succédera au Nafta et pourrait bien trouver en Madame Rice son impératrice véritable. Une chose est certaine : Rien ne sera plus jamais comme avant.
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