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Les Corée se hâtent lentement vers la réunification
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La disparition du dictateur nord-coréen depuis plusieurs semaines, dont on ne sait s’il est mort, s’il est gravement malade ou s’il est prisonnier de sa sœur, relance le scénario d’une réunification avec la Corée du Sud avec l’assentiment de la Chine. Mais à Séoul, et en dépit des pressions américaines, les dirigeants anticipent une disparition de la frontière de manière très progressive, explique Alexandre Adler, à la différence de ce qui s’est passé en Allemagne il y a trente ans.

16/05/2020 - 09:30 Temps Lecture 13 mn.

Dans la conjoncture mondiale qui se dessine peu à peu comme au lever d’un matin encore embrumé, mais dont les contours sont déjà discernables, une première certitude nous frappe, à peu près sans conteste : l’émergence incontestable d’une Asie orientale puissante et même parfois trop sûre d’elle-même. Ce véritable empire du Milieu, que l’on a hâte d’assimiler à la Chine actuelle mais qui, de toute évidence inclut aussi son environnement immédiat. C’est-à-dire, les deux péninsules symétriques et puissamment sinisées par leur culture fondamentale, la Corée et le Vietnam.

Pourtant, entre les deux entités cousines, rien de tel en réalité, puisque le Vietnam a réussi sa réunification dès 1975, au terme d’une guerre sanglante qui fût d’abord une guerre civile entre Vietnamiens de gauche et de droite. Tandis que la Corée demeure à ce jour toujours divisée, au moins en apparence, entre deux entités de surface apparemment comparable. Même si la Corée du Sud, véritable puissance émergente de l’Asie Industrielle devient aujourd’hui incomparablement supérieure à sa jumelle septentrionale. Tandis que l’agglomération de Séoul rejoint à présent son avant-port d’Inchon, fait figure de véritable métropole régionale, presque au même titre que Pékin et Shanghai.

 

La régence annoncée de Madame Kim

 

Mais tout ceci n’est encore qu’une apparence, plus trompeuse encore que toutes les autres. Dans la mesure où, d’une part la réunification semble quasi faite. Par ailleurs, tout comme les trois royaumes historiques traditionnels de l’ancienne Corée, la nation est en réalité divisée non pas en deux, mais en trois entités véritables. Enfin, son véritable leader potentiel ou plutôt sa véritable dirigeante dans le futur provient de Pyong Yang et non de Séoul et n’est autre que la propre sœur de Kim Yong Un. Ce dernier, dont l’état de santé l’empêche désormais de diriger le Pays. À moins qu’il n’ait déjà été précipité dans l’escalier par une main secourable. Ce dont personne ne pleurera, ni en Chine, ni au Japon, ni bien sûr en Corée du Nord, où il avait déjà liquidé sommairement son oncle. Puis deux de ses propres frères, dans des attentats barbouzards qui rappellent les mœurs de Néron privée d’Agrippine.

La régence déjà annoncée de Madame Kim est accueillie dans le soulagement général. Et il est d’ores et déjà clair que de nombreuses bonnes volontés lui seront accordées, sans autre examen, notamment par Washington. Dans la mesure où Donald Trump, était parvenu à boucler, avant les jeux olympiques d’hiver de cette année, un compromis presque complet d’encadrement du nucléaire nord-coréen par le déploiement d’une équipe olympique déjà commune des deux Corée et un engagement sérieux de limitation presque totale de l’usage de son arme nucléaire… Ce qui ne l’a nullement empêché, pour des besoins pressants, de financement extérieur, d’envoyer techniciens et ingénieurs militaires en Iran. Ces derniers ont, de fait contaminé, leurs alliés stratégiques du Moyen-Orient, qui sont devenus l’épicentre régional de la pandémie. Ainsi se rit de ces troubles manœuvres une Providence qui punit les méchants sans que la communauté nationale n’ait eu à faire le moindre geste.

 

La question de la Mandchourie

 

Mais revenons à nos trois Corée. Il existe en effet une Corée tacite, qui, depuis 1949, ne prononce plus son nom, mais que l’on trouve véritablement dans le territoire chinois. Une peu d’histoire. Lorsqu’à la fin des années 1920 l’empire japonais, qui avait englouti en totalité la péninsule coréenne, qu’il avait assimilée à son propre territoire métropolitain, tout en faisant du dernier empereur de Corée un dignitaire de second rang, la dynastie japonaise de Yamato, qui règne encore à ce jour à Tokyo, l’annexion de la Mandchourie chinoise devint instantanément l’objectif stratégique numéro un des chefs militaires japonais. Et bien sûr du jeune empereur Hiro-Hito, tout aussi hostile, à l’alliance de fer avec Hitler que son armée lui proposait comme inévitable, tout en étant aussi nationaliste que ses divers rivaux.

C’est ainsi que le pouvoir japonais transforma les trois provinces du nord mandchou en une zone d’expansion et organisa le transfert de toute une population d’ouvriers et de cadres coréens en Mandchourie, faisant du nord de cette vaste région chinoise une zone de population coréenne dense et homogène. Jusqu’aux approches du grand port industriel de Lüda, l’ancienne Port Arthur du début de ce siècle.

 

Les traces de la Guerre de Corée

 

Or, par conviction antijaponaise profondément ancrée, ces Coréens de la frontière chinoise sont devenus des communistes fidèles jusqu’à la mort à Mao Tsé Tong et prêts, lors de la Guerre de Corée des années 50-54 à combattre et à encadrer les "volontaires chinois" qui sauvèrent la face de Kim Il Sung, le dictateur communiste coréen affidé depuis toujours de Staline et très mal considéré par un Mao qui ne cessa jamais de lui reprocher de l’avoir embringué dans un affrontement sanglant et dangereux avec Washington. Au moment même où l’Amérique de Truman était prête à accorder un compromis durable à la nouvelle Chine communiste que beaucoup voyaient encore comme un élément symétrique de la Yougoslavie de Tito.

Au total les Coréens chinois gardèrent de cet épisode obscur une confiance raisonnée de Mao et surtout de Chou En Lai et de Deng Xiao Ping par la suite, qui considéraient ces mamelouks de Pékin, comme des militaires chinois particulièrement fiables et jamais comploteurs. À la différence d’un Ling Piao. Au total, le général coréen Cho Namqui, fit figure à la fin du vingtième siècle de sage attitré de l’appareil militaire chinois et se vit confier par Pékin la responsabilité totale de tout le dossier Nord-Coréen ainsi que de la mise sous tutelle progressive de Kim Il Sung et de son fils Kim Jong Il, qui ne cessèrent jamais, en tant que pervers polymorphes, d’attiser les vieux courants néostaliniens à Moscou pour faire miroiter aux Russes la possibilité toujours ouverte d’une alliance de revers avec la Corée du Nord. Tout comme le fit le Vietnam réunifié, choisissant le divorce total avec la Chine réformatrice de Deng et l’alignement démentiel sur l’Union Soviétique déjà en perdition.

 

Des lignes aériennes désormais régulières

 

Mais comme la dialectique historique nous réserve des surprises bouleversantes, trois évènements vont rebattre le jeu des deux Corée séparées. D’abord, la famine persistante et catastrophique de la Corée du Nord va finir par avoir raison de la solidité du régime. Incapable de nourrir sa population, le régime nord-coréen a dû tolérer la fuite d’une bonne partie de sa population vers les campagnes où elle a fini par reconquérir dans d’indicibles souffrances la possibilité de se nourrir en cultivant des lopins de terre. Avec dans le même temps des secours fournis par l’allié Chinois, qui estimait ne pas pouvoir tolérer un effondrement du régime voisin.

Bien entendu, dans cette nouvelle dialectique, la première frontière qui s’ouvrit ne fut jamais la ligne de démarcation à Pan Num Jon fermée par les soins du contingent américain. À la différence de la frontière chinoise, par laquelle pénètrent encore aide alimentaire, secours technologique et déplacement de sino-coréens. C’est donc par ce sas de décontamination de la frontière nord que la Corée du Nord s’est mise à gagner son voisin du Sud par des lignes aériennes régulières, sans le moindre obstacle. Aujourd’hui, on ne compte plus les membres de l’élite nord-coréenne qui ont fui, sont rentrés à Séoul et ont irrigué la compréhension de l’élite sud-coréenne.

 

Les nostalgies autoritaires de la droite sud-coréenne

 

Vient alors le troisième étage de la fusée : les représentations du monde des Sud-Coréens. De cela, on doit créditer le travail incessant de ces missionnaires catholiques irlandais de l’armée américaine qui ont su évangéliser, mieux que leurs collègues protestants, et ont fini par nourrir un esprit contestataire opposé au vieil esprit réactionnaire du général Park Junghee, dont la fille, Madame Park, incarne encore les nostalgies autoritaires de la droite sud-coréenne. Mais malgré l’ascendant de celle-ci, les grands conglomérats sud-coréens dont Hyundai et Samsung souhaitent instamment s’émanciper de toute dépendance envers l’ancienne métropole japonaise et la nouvelle américaine. On l’a compris : la Corée du Sud industrielle mise tout son développement sur ses avantages technologiques qu’elle entend valoriser par le grand marché chinois et une coopération avec les nouveaux géants chinois du digital.

 

La revanche du vieux Hegel

 

En résumé, c’est la fine fleur du capitalisme sud-coréen qui a choisi l’alliance chinoise et subventionné la gauche coréenne dont le premier leader historique était tout à la fois un catholique fervent et un Prochinois résolu. De quoi donner le tournis à tous les schémas de l’après-guerre froide. Après avoir été trop loin dans une politique d’apaisement avec la Corée du Nord, la gauche sud-coréenne a fini par entraîner le pays tout entier dans une nouvelle géopolitique. Et celle-ci débouche à présent sur le tournant inévitable dans lequel toute l’élite sud-coréenne voulait éviter : une réunification précipitée à l’allemande.

Des émissaires américains sont allés sonder des dirigeants sud-coréens et chinois sur l’avenir de la Corée du Nord. Ils ont obtenu comme réponse qu’il fallait maintenir un semblant d’état nord-coréen pendant au moins dix ans. Tout le monde était donc bien d’accord, sauf la dialectique historique. La folie meurtrière de Kim Jong Un aura précipité cette réunification et la régence de sa sœur va entraîner la puissante économie sud-coréenne dans la naissance d’une véritable puissance géopolitique. Tout aussi indépendante du Japon si proche que de la Chine si amicale. Comme le disait ce bon vieux Hegel : "bien joué vieille taupe !"

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