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Chroniques / Amélie Blanckaert

Chroniques
Amélie Blanckaert

Chronique
Un impossible discours d’État
par Amélie Blanckaert

Dans sa chronique mensuelle, Amélie Blanckaert, souligne les difficultés propres au "discours public" en cette période "quand l’affirmation est impossible et le silence interdit". Puisque toute parole risque d'être contredite, essayons de profiter de cette période "pour rebâtir le nid, pour mieux habiter notre maison commune, pour mieux nous retrouver, et pour nous mettre beaucoup plus à l’écoute de tout ce qui cohabite avec nous."

04/05/2020 - 09:30 Temps Lecture 6 mn.

Acte I : Confinement.

Acte III, scène I : Après-demain

 

 

"Tomorrow and tomorrow and tomorrow !" lance Macbeth, avant de s’écrier, apprenant la mort de sa femme : "La vie n’est qu’un fantôme errant, un pauvre comédien (...) s’agitant une heure sur la scène, une histoire dite par un idiot, pleine de fracas et de furie, et qui ne signifie rien."

 

 

Comme Macbeth, sous des cieux différents, nous traversons l’épreuve de la vulnérabilité.

 

 

Nous croyions tout maîtriser : l’histoire, la vie, la nature même !

Nous sommes aujourd’hui comme ces jouets du destin, ces "joueurs joués", ces "puissants débiles" pour reprendre les mots d’Edgard Morin.

Victimes d’une crise dont nous recherchons encore les causes (une fuite de laboratoire ?) tant l’humilité des faits nous surprend dans notre course (un malheureux pangolin ?), nous voilà soudain hésitants, privés de sens, soumis à la question par tant de questionnements qui demeurent sans réponse.

Des Prométhée qui doutent, pour paraphraser Jacques Julliard.

Des oisillons qui se sont crus des aigles.

Notre assurance a pris un sacré coup dans l’aile.

Et nous voici aujourd’hui, avouons-le, freinés dans notre envol, frustrés dans nos possibilités d’action, faute d’une confiance suffisamment forte en l’avenir. Cette confiance que nous aimerions tant placer dans les scientifiques supposés "savoir" et les politiques supposés "savoir faire".

Ces derniers nous offrent tantôt le silence prudent de la réflexion, tantôt la parole "par provision" d’un Premier ministre, sommé de parler et de guider, quand l’affirmation est impossible et le silence interdit.

Ironie tragique, dirait-on au théâtre !

Tâche ô combien difficile, pourrait-on convenir d’une voix humble.

Et s’il est toujours légitime de craindre les errances d’un pouvoir, nous sommes aussi pris de court par un discours d’État avouant tant d’inconnues.

 

 

Que faire alors de cette parole nécessairement provisoire, tant ce virus continue de défier nos certitudes, matin après matin, soir après soir ?

 

 

S’il est vital pour la démocratie de débattre et de s’interroger, s’il est tentant – et beaucoup s’y livrent déjà – de rechercher après coup les inévitables contradictions d’une parole politique temporaire, gare toutefois à ces babillards qui parlent au futur et ne jurent que par la dialectique du tout ou rien.

Hérons péremptoires qui dédaignent déjà les changements. Ou oiseaux de malheur, Cassandre au cri sinistre, qui prophétisent d’un mot ou d’une phrase – "La confiance est morte" – une crise telle que l’on ne s’en relèvera pas.

Le Covid-19, il est vrai, nous rend étonnamment bavards. Et s’il est bon de parler, il faut savoir le faire à bon escient, foi d’animal !

 

 

Car avouons-le ! Hic et nunc, nous sommes en mal de mots.

 

 

Décrire nos lendemains n’est-il pas un peu tôt ?

La sidération, la vulnérabilité, l’empathie, le deuil, l’inquiétude, le doute même… se passent souvent de longues phrases. Et face à la crise qui gronde, l’analyse et l’action ne doivent-elles pas devancer l’affirmation ?

Que d’hypothèses encore chaque jour contradictoires ! Porteurs sains du virus hier, les enfants en seraient peut-être demain les premières victimes ?

Dans ce contexte qui donne raison à Socrate – "Tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien" – nous pouvons, tout au plus, conjurer les silences du présent, par des réflexions, propositions, ou, plus modestement, quelques vœux pour l’après.

 

 

Après-demain peut-être.

 


La tempête qui agite la terre entière nous contraindra, espérons-le, à revoir nos priorités.

Car le temps qui vient se devra d’être solidaire ou ne sera pas.

Car si le vent perdure, il faudra retrouver le nord et mieux jauger le sud, inventer d’autres trajectoires, créer des équipages plus soudés.

Car sur nos bateaux ivres, nous aurons besoin de capitaines qui voient loin et redessinent le cap.

Car l’Europe ne pourra plus se contenter d’être un nom ou un club divisé et devra prouver sa raison d’être.

Car le défi sera de se réinventer, de créer de nouvelles règles et plusieurs scénarios.

Car la famille, la maison, le village sont des mots qui résonnent à nouveau.

Pour rebâtir le nid, pour mieux habiter notre maison commune, pour mieux nous retrouver, nous devrons sans doute, comme l’enjoint Didier Sicard, nous mettre beaucoup plus à l’écoute de tout ce qui cohabite avec nous : les plus forts et les plus fragiles, le monde animal et même ce virus installé pour un temps que l’on ne connaît pas.

C’est pourquoi, comme le dit Bill Gates, chercher des solutions ensemble et pour le bien commun, plutôt que de vouloir régner en solitaire et en maître, est non seulement une bonne chose, mais c’est intelligent.

Après-demain offre donc une myriade de possibles et l’histoire n’a pas dit son dernier mot.

À nous de l’écrire et d’ouvrir grand la porte !

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