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L’éternel retour de l’Amérique raciale
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Au moment même où les États-Unis renouaient avec la conquête spatiale en envoyant des astronautes dans l’espace, comme à la fin des années soixante, le meurtre d’un noir par des policiers blancs a déclenché des émeutes raciales dans tout le Pays. Au point que plusieurs grandes villes, dont Washington, soient obligées d’instaurer un couvre-feu. Pourtant Alexandre Adler montre à quel point le sort des noirs américains a profondément changé en l'espace de cinquante ans.
Décidément, nous nous retrouvons une fois de plus s’agissant de l’Amérique dans le récit de l’éternel retour. Souvenons-nous en effet de la terrible année 1968 qui vit à la fois l’assassinat de Martin Luther King, mais aussi de Bobby Kennedy, alors même que l’électorat démocrate était en train de valider dans l’enthousiasme sa conversion aux idées de gauche les plus déterminées cinq ans seulement après la mort tragique de son frère… et la convention démocrate tenue à Chicago qui fut complètement subvertie par des émeutes organisées alors par l’extrême gauche antiraciste et anti-establishment. Lesquelles provoquèrent un véritable plébiscite populaire en faveur du candidat de la droite républicaine Richard Nixon dont l’élection annonçait déjà le tournant conservateur des années 1970.
L’année 1968 évoque le climat délétère et de plus en plus violent que nous traversons en ce moment même à quelques mois d’une élection présidentielle où Donald Trump jouera pour la dernière fois sa dernière chance de renouvellement de son mandat présidentiel. La fin de la présidence Trump, à laquelle tant d’Américains aspirent déjà, serait donc une nouvelle rigolade dont nous avons déjà eu un premier avant-goût avec les conseils "désopilants" du docteur Trump en matière de thérapie à l’eau de javel pour la prévention du Covid-19 sans parler de ses recettes en matière de réchauffement climatique. Mais s’agissant de la mort tragique et atroce du malheureux George Floyd, personne n’a le cœur à rire.
Donald Trump issu d’une famille raciste
Commençons donc tout d’abord par faire justice de toutes les "fake news" dont on nous abreuve depuis le commencement de cette tragédie. Non, le Minnesota ouvrier est typiquement nordiste, au point que les immigrés blancs en provenance du Canada y sont nombreux. Et Toronto, sa véritable capitale politique de l’autre côté de la frontière, depuis que Detroit dans le Michigan a déposé son bilan sans qu’Obama ne puisse rien faire pour le secourir lorsqu’il était président. Le Minnesota est un état dont la police est sans aucun doute aussi déplorable que tant d’autres dans les cinquante états de l’Union. Mais certainement pas gangrenée par le mythique Ku-Klux-Klan. Certes en 1968 il ne fait pas de doute que le même KKK faisait encore la loi, notamment dans les forces de l’ordre. Toutefois ce ne fut jamais le cas au Minnesota dont le gouverneur actuel appartient au centre gauche du parti démocrate et a commencé par révoquer les policiers brutaux, sans exclure une vague de mise à pied à mesure que montait partout dans le pays une colère populaire.
Il est également évident que la famille de Donald Trump, et notamment son propre père, n’a jamais personnellement appartenu - comme on le dit dans tous les buzz des réseaux sociaux actuels - au KKK. Si le père Trump était sans aucun doute raciste et populiste comme l’est encore son propre fils, il était en revanche new-yorkais jusqu’au bout des ongles et sans aucun doute beaucoup trop indulgent envers l’Allemagne hitlérienne. Mais de là à partager l’antisémitisme et le racisme qui régnait sans partage en Allemagne à l’époque il y a encore beaucoup à démontrer, sans parler de l’autre facette non moins prégnante chez le Président Trump : son origine écossaise et presbytérienne qui ne le situe pas dans un environnement raciste aussi virulent.
Une sympathie présidentielle pour le vote des "prolos"
La triste vérité politique de Donald Trump est tout simplement qu’il pense et recherche le vote de sa base dont il a toujours été particulièrement proche, les "prolos" de Brooklyn où sa famille a préféré élire domicile plutôt que dans les quartiers huppés de Park Avenue à Manhattan. De la même manière le locataire de la Maison Blanche adopte le catch américain qu’il subventionne et a toujours manifesté un goût obsessionnel pour les reines de beauté de race blanche, toujours choisies dans des minorités d’origines slaves ou hongroises. Comme en témoigne l’origine slovène de son actuelle épouse Melania. Laquelle semble partager une certaine répugnance pour son mari officiel ce qui la rapproche d’une majorité croissante du corps électoral.
Reste que dans cet étrange pays qu’est l’Amérique où tout finit par se dire et se savoir de tous les côtés on sait parfaitement que sa fille Ivanka et son époux Jared Kushner se sont agités depuis le début de l’année 2019 pour permettre au Président sortant un départ très honorable et confortable, dès lors qu’il accepterait de renoncer à l’investiture républicaine et à toute possibilité de réélection pendant qu’il en est encore temps. D’abord tenté par la proposition qui comportait d’évidents avantages politiques et financiers, Trump s’est finalement ressaisi et a fini par répondre qu’il tenterait de toutes les manières sa chance dans un premier temps, quitte à jeter l’éponge à la dernière minute. Il est vrai que Donald Trump a investi toute sa vie dans la prospérité de son entreprise et, qu’à tout prendre il accepterait pour finir par préférer la présidence de sa société à une présidence des États-Unis qu’il aura exercée moins mal qu’on aurait pu le craindre pendant un mandat complet.
Une minorité noire encore dépassée par les hispaniques
Cela étant établi, reste à comprendre sérieusement pourquoi la situation actuelle de l’Amérique sur le plan racial demeure toujours aussi tragique dans le vécu de beaucoup. Trois considérations s’imposent aujourd’hui : D’abord, la situation spécifique de la communauté afro-américaine. Certes ceux-ci, y compris d’origine cubaine ou portoricaine, qui préfèrent se faire dénombrer dans les recensements comme hispaniques, ne sont plus du tout la seconde dénomination "raciale" en Amérique depuis que les hispaniques l’emportent de loin sur les noirs afro-américains. Cela équivaut d’ailleurs si on y ajoute la petite minorité des descendants d’Amérindiens nationaux qui ont opté pour ce statut. On peut donc dire aujourd’hui que les citoyens américains et les illégaux en voie de naturalisation assurent un statut de deuxième dénomination "raciale" aux Amérindiens. La création d’un super-État qui inclurait à terme le Canada voisin et même le Mexique ne ferait que renforcer encore cette étonnante réalité.
Ensuite, la promotion sociale spectaculaire d’une véritable élite noire, qui sans atteindre des chiffres aussi impressionnants qu’on le souhaiterait, n’en a pas moins réussi, d’une manière ou d’une autre à entrer dans toutes les carrières. Des médias les plus populaires avec la grande Oprah Winfrey aux acteurs les plus aimés comme Morgan Freeman ou Denzel Washington, cela fait belle lurette que les vedettes noires ne sont plus les faire-valoir de leurs partenaires blancs. Et cette considération s’attache même à d’autres exemples. Dans le domaine du barreau ou des grandes entreprises et dans les fortunes qui dépassent le million de dollars. Il n’y a maintenant dans la communauté noire pas que de grands champions sportifs. Le mouvement est sans aucun doute encore insuffisant mais la tendance est bien réelle.
La famille, ancrage des communautés noires
Enfin, il reste la considération la plus douloureuse et qui continue à faire étonnamment mal. Le nombre alarmant des victimes se retrouve majoritairement dans des familles noires paupérisées et monoparentales. Faisons tous ce constat du caractère profondément protecteur et salvateur de la solidarité des familles même élargies et ce des deux côtés de l’Atlantique. À côté de certains couples branlants il y a toutes ces familles en Amérique, souvent multiraciales, qui ont victorieusement tenu le choc du confinement. Bien entendu toutes ses femmes abandonnées précocement par leur partenaire avec des enfants naturels peu protégés sont les premières touchées et pas par le racisme ambiant mais par leur détresse très réelle un peu partout. Il s’agit là d’un argument pour justifier le choix stratégique de Barack Obama d’assurer une priorité à la couverture maladie universelle. Commencée en tragédie de grande ampleur nous pourrons donc espérer que l’actuelle crise raciale que traversent nos amis américains se terminera pour de bon en "tragédie optimiste".
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