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Chroniques / Bernard Spitz

Chroniques
Bernard Spitz

Chronique
De Foch à “Mercron”
par Bernard Spitz

On a coutume - à juste raison - de dire que l’Europe n’avance que par la crise. Est-ce quand elle se retrouve confrontée à la plus grave crise économique de son histoire qu’elle va avancer plus vite et plus loin que jamais ?

02/06/2020 - 09:30 Temps Lecture 10 mn.

Il y aurait une certaine logique à le penser. Pourtant les chances de parvenir à un tel résultat semblaient bien faibles, voilà encore quelques semaines. Le fonds de relance proposé par une dizaine de pays en mars avait été écarté. Le Premier ministre italien ne cachait pas son pessimisme à ses interlocuteurs, tout en s’affirmant combatif. Dans ces mêmes colonnes, ont été retracés les dialogues tendus entre le Premier ministre espagnol et ses homologues du Nord de l’Union lors des sommets européens passés. Il avait fallu tout le talent de médiation du petit Luxembourg pour préserver une approche commune, même si son ambition demeurait limitée. Le blocage semblait total entre tenants de la solidarité et défenseurs de la frugalité gestionnaire, entre partisans d’une démarche politique intégrée et adversaires du fédéralisme…

 

Une guerre de tranchées ?

 

Justement, on peut voir une sorte de remake de la tactique de celui qui n’était alors que le Général Foch, adjoint de Joffre, pendant la bataille de la Marne, dans l’offensive déclenchée par Angela Merkel et Emmanuel Macron. Le bilan de la situation économique de l’Union était sans appel : pertes de 5 à 10 % de PIB, chômage massif, commerce international en attrition, voix populistes s’élevant partout. Face à ces difficultés, que faire ? Foch avait répondu par une formule restée fameuse : "pressé fortement sur ma droite, mon centre cède, impossible de me mouvoir, situation excellente, j'attaque".

Angela Merkel et Emmanuel Macron ont fait pareil. Devant le risque d’enlisement, ils sont passés à l’attaque en adressant le 17 mai une proposition "pour le redressement économique de l’Europe" : le "plan Mercron", comme on l’appelle en Allemagne, tel le message de Foch, s’adressait directement au quartier général, c’est-à-dire cette fois à la Commission Européenne. Avec ce miracle qui est le cœur même du projet européen : quand les deux principaux protagonistes sont alliés et non plus adversaires : ce qui était impossible - en l’espèce ici, une dette mutualisée dans le cadre d’une Union de transferts financiers - devient réalité. Le projet de la Commission retient en effet le "plan Mercron" et va même plus loin : 500 milliards de subventions directes aux États remboursés par le budget européen au prorata de la richesse de chacun et non de ce qu’il a reçu, auxquels s’ajoutent 250 milliards de prêts sans intérêt. Ces montants s’ajoutent ainsi au budget européen, aux 540 milliards de prêts déjà décidés au niveau de l’Union et aux 1 000 milliards injectés par la BCE.

 

Des chiffres inouïs, à la hauteur de la crise subie.

 

Certes, beaucoup d’inconnues subsistent : sur la répartition de la manne de subventions à distribuer, sur les modalités d’attribution, sur les critères de conditionnalité, sur l’infrastructure financière qui va supporter ces opérations…

Reste que nous vivons un moment de bascule et que cette bascule, démentant les pronostics contraires, se fait du bon côté. C’est tout le sens du mot crise, dont l’étymologie n’évoque pas le "drame" mais bien "l’instant de la décision". L’instant de la décision ? Nous y sommes !

Comment un tel dénouement a-t-il pu se produire ? Indubitablement grâce au travail du président français et de la chancelière allemande, qui ont su trouver les mots, les actes et le timing indispensables pour lancer le projet. Il conviendra d’y associer dans quelques semaines la présidente de la Commission, si elle parvient à faire adopter son plan.

Trois autres éléments doivent être soulignés car ils ont pesé lourd : l’engagement des milieux d’affaires européens, la méfiance des Allemands envers la toute-puissance et… last but not least, le Brexit

 

1°) L’engagement du business a montré la voie

 

La tribune remarquée signée par les dirigeants du Medef, de la Confindustria et du BDI en avril a illustré avec éclat que vu depuis la fenêtre des créateurs de richesses et d’emplois, c’est-à-dire les entreprises, l’intérêt de tous les Européens était aligné. Au-delà des visions dogmatiques, le pragmatisme leur a fait réclamer aux gouvernements une politique solidaire et donc une action généreuse des plus riches au profit des autres. Tous sont bien conscients de la situation régressive des échanges mondiaux. Au moment où le commerce international ralentit, la tension entre Chine et États Unis qui s’ajoute à la crise sanitaire a créé une spirale négative sur tous les exportateurs européens.

Une Europe en récession serait désastreuse pour nos économies, à commencer par les plus exportatrices d’entre elles, qu’elles soient à l’intérieur de la zone Euro où à l’extérieur, telle la Suède qui fait 70 % de ses exportations en Europe. Les montants avancés par les patronats dans leur texte sont ceux du plan de la Commission, ce qui montre qu’il y a une compréhension réciproque des enjeux. D’autant qu’au-delà des trois pionniers, leurs homologues Espagnols et Néerlandais soutiennent la même nécessaire solidarité.

 

2°) L’Allemagne se méfie de sa propre toute-puissance

 

L’histoire est trop proche, trop sensible pour faire abstraction des dangers d’une position dominatrice en Europe. L’organisation politique et démocratique de l’Allemagne en a tiré les conséquences après la guerre comme sa prise de distance vis à vis des opérations militaires, indépendamment de son intégration dans l’OTAN. L’intégration de l’Est a nécessité des contrepoids dont la création de l’Euro. La santé économique et financière du Pays, amplifiée par le succès de la gestion de sa crise sanitaire amenait à une Europe sous fort leadership germanique dont les Allemands eux-mêmes ne veulent pas. La décision de la Cour de Karlsruhe a été la goutte qui a fait déborder ce vase. Comme évoqué il y a quelques semaines dans ces mêmes colonnes, cette décision était en effet de nature à faire éclater la zone euro.

La plus haute autorité allemande défiant la Cour de Justice de l’Union ainsi que la BCE en menaçant la Bundesbank de condamner ses interventions, c’était une bombe posée aux pieds des dirigeants de la zone euro. Une bombe qui a commencé, dès sa communication, à faire tic-tac. Une forte remontée des taux pour les emprunts italiens ou espagnols aurait en effet été insupportable. Nul doute que cela a compté dans la réaction de la Chancelière et sa décision de lancer un signal politique fort, à peine un mois avant son arrivée à la tête de la présidence de l’Union. L’éclatement de la zone euro n’est en effet ni de l’intérêt des Européens, ni de celui des Allemands.

 

3°) Le Brexit a laissé les Britanniques en dehors du jeu

 

Et cela change tout. Imaginons un Boris Johnson Premier ministre - où même une Theresa May voire un David Cameron - prenant part à la discussion aujourd’hui dans les sommets européens. Il y a fort à parier que le camp des radins ou frugaux, comme l’on voudra, aurait trouvé un solide soutien et modifié ainsi le rapport de force. Avec toute la considération que l’on doit avoir pour nos partenaires, remarquons que ces gêneurs de la mutualisation solidaire pèsent peu dans l’économie de l’Union et encore moins dans la zone euro dont ne font partie ni le Danemark, ni la Suède.

À eux quatre, ils sont 42 millions, c’est moins que l’Espagne. Avec le Royaume-Uni, ils seraient près de 110 millions. D’autant que l’Autriche est gouvernée par une coalition avec les Verts, traditionnellement plus enclins à la mutualisation que la CDU allemande. Ne sous-estimons pas pour autant leur capacité de résistance : ils s’étaient déjà opposés - sous la houlette de Mark Rutte le Premier ministre hollandais - avec succès, à un accord franco-allemand il y a à peine deux ans sur la politique budgétaire. Nul doute qu’ils sauront vendre à l’arraché leur signature, en contrepartie d’une part bonifiée de la manne de subventions octroyées. C’est de bonne guerre et promet son lot de réunions et sommets nocturnes à venir.

Peu importe : comme le disait Jacques Delors, l’Europe c’est comme une bicyclette. Il faut qu’elle avance pour ne pas tomber. Elle avance de nouveau, c’est l’essentiel

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