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Chroniques / Amélie Blanckaert

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Amélie Blanckaert

Chronique
Symptômes du Covid ou coïncidences ? Quand la fièvre des mots sonne les trois coups
par Amélie Blanckaert

Quand Elon Musk rêve d'abolir le langage, grâce à un implant dans le cerveau… Quand le Président Polonais enregistre un rap raté à destination du personnel soignant… Quand Michel Onfray lance son Front Populaire avec le soutien de la droite de la droite… Revue de la fièvre médiatique de ces derniers jours par Amélie Blanckaert qui recommande d'aller refroidir ces esprits échauffés dans la caverne de Platon.

03/06/2020 - 09:30 Temps Lecture 12 mn.

"Lorsque les experts ne sont plus crus, ils sont cuits" disait Pierre Dac.

Le sénateur Malhuret tient peu ou prou le même langage lorsqu’il dénonce avec verve cette multitude d’experts qui a fleuri au printemps de la pandémie : "les grands experts très assurés, les petits experts qui manquent d’expérience sur Zoom et dont on ne voit que le menton et les lunettes en gros plan, les soi-disant experts qui répètent ce qu’ils ont entendu une heure avant sur une autre chaîne ou à la radio et enfin les faux experts qui lancent des cracks en espérant faire le buzz." De ce classement critique et amusé, il forge un théorème qui dit tout haut ce que beaucoup pensent tout bas : " Plus il y a d’experts, moins on comprend."

Des experts qui se trompent… passe encore ! Et il y en aura d’autres. Mais que dire de certaines déclarations extravagantes, comme si le Covid après J 60 avait frappé les esprits d’un nouveau coup ? Un coup de chaud, un coup de trop, un coup de flou. Les symptômes varient. Mais la fièvre des mots, elle, emballe le thermomètre.

 

Le coup de chaud d’Elon Musk

 

Il n’y a pas que Donald Trump pour faire des saillies médiatiques extraordinaires et s’essayer à des recommandations scientifiques martiennes.

Comment oublier le coup des UV et du détergent injecté directement dans le corps comme remèdes au virus ? "It would be interesting to check that" insiste le président américain, de sa moue légendaire. Sa conseillère scientifique - Docteur Deborah Birx - en reste littéralement bouche bée… tandis que Trump, en bon génie des Carpates, plaidera plus tard le sarcasme.

Connu pour son esprit visionnaire et ses initiatives avant-gardistes – de PayPal à Space X, en passant par Tesla, Solar City et Hyperloop - Elon Musk est une illustration vivante de la phrase de Mark Twain : "Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait". Avec Musk, le rêve d’aller sur Mars se précise, la voiture électrique fait rêver et les brevets de Tesla deviennent accessibles au grand public.

Grandeur d’un entrepreneur génial ou coup de com d’un mégalomane ? Si l’audace est une qualité nécessaire pour innover, elle connaît aussi ses limites.

C’est ainsi que l’entrepreneur en série a partagé pendant le confinement une perspective qui lui est chère : abolir le langage. Une proposition largement reprise par les réseaux sociaux à l’heure où une simple discussion peut transmettre le virus…

Abolir le langage, vraiment ? Mais pourquoi et comment ? Grâce à un implant dans le cerveau conçu par sa société Neuralink, Musk nous permettrait de communiquer sans plus ouvrir la bouche.

Le bénéfice ? Un échange de données d’un cortex à l’autre, compressibles et décompressibles à l’envi, pour une extraordinaire vitesse de transmission et un nombre démultiplié d’informations. Une prouesse technologique dont seul l’ordinateur est capable, nous explique le spécialiste de l’Intelligence Artificielle.

Derrière la prédiction – la technologie devrait aboutir d’ici 5 ans – l’idée sous-jacente est le fantasme d’un langage parfaitement clair et utile, où chaque phrase aurait une fonction définie. Demander, promettre, remercier, donner signe de vie et de présence même… tout pourrait être encodé, et les (grands) esprits communiqueraient dans une transparence totale. Elon Musk serait-il un grand romantique ?

Le fait est que cette utopie n’est pas nouvelle. Déjà au XIXe siècle, le Prix Nobel de littérature Maurice Maeterlinck ne voyait dans le téléphone qu’un gadget puéril, voué à disparaître dès que les progrès scientifiques et médicaux nous auraient permis de maîtriser la télépathie. La science avait pour lui une acception très large et les médiums voisinaient dans sa bibliothèque avec les physiciens et les biologistes. Plus de médiums chez Musk et un déplacement notoire : c’est le langage et non l’outil qu’il s’agit de détruire pour les cyborgs en puissance que nous sommes devenus.

L’ambition est élevée… d’autant que s’il y a bien une leçon à tirer de cette crise, c’est le besoin universel de parler, le réconfort de redire et relire des mots déjà sus, la nécessité de partager nos doutes et de nous interroger… Bref, le fait que les hommes échangent bien plus que des données.

À l’heure où l’action est entravée, les mots prononcés sont plus que jamais des liens, des actes. Et si la parole est complexe, c’est précisément parce que la pensée l’est aussi, au sens étymologique du terme : riche, c’est-à-dire rationnelle et irrationnelle, mouvante, matière à interprétation et à débat.

 

Le coup de trop de Duda

 

Dans un tout autre style, ne ratez pas le rap raté du Président ultra-conservateur polonais ! Un rap ? Quelle idée ! Disons plutôt un dérapage ou un coup de trop. Rappelons le contexte.

Afin de récolter des fonds pour le personnel soignant, des rappeurs polonais lancent en avril dernier un défi ouvert à tous : enregistrer seize vers sur un fond sonore de son choix, poster la vidéo sur YouTube et donner le nom de quatre nouvelles personnes qui devront relever le défi.

Hashtag de l’opération : #hot16challenge. Le buzz est immédiat. En 3 semaines, les vidéos de plus de 2000 artistes attirent plus de 260 millions de vues sur YouTube et permettent de récolter deux fois plus de fonds que prévu (2,5 millions de zlotys, soit 550 000 euros).

Un succès national jusqu’à ce que le Président Andrzej Duda s’en mêle et dérape… en publiant une vidéo sur le compte YouTube de la Présidence de la république.

Et quelle vidéo ! Elle vaut son pesant d’or. Sa teneur ? Un refrain sibyllin que Duda répète en boucle : "Ils ne demandent pas ton nom ; combattent l’ombre aiguisée de la brume". Personne n’y comprend rien. Mais ce n’est pas tout : un regard grave et lourd, une bande-son anxiogène, un cadrage mal choisi, une posture raide, les mains rivées sur son téléphone…

Quoi qu’en disent les béotiens, n’est pas rappeur qui veut ! Et la critique est unanime. "C’est quoi, ce délire avec l’ombre aiguisée de la brume ?" lit-on parmi les commentaires en cascade. Le rap du Président fait "pschitt" et le somme de s’expliquer.

S’essayer à de nouvelles façons de communiquer est une démarche intéressante. Mais jouer les rappeurs en cravate pour séduire un électorat plus jeune méritait bien quelques répétitions de plus… ou plutôt de s’abstenir.

 

Le coup de flou de Michel Onfray

 

Autre manifestation de la fièvre : l’ambiguïté.

On le savait maître ès provocations volubiles. Mais là, quel coup de flou !

Le tonitruant Michel Onfray vient d’annoncer la création d’une nouvelle plate-forme : Front populaire. Drôle de nom pour une revue dont l’essentiel des soutiens s’affichent déjà à la droite de la droite ! Léon Blum doit s’étouffer dans sa tombe.

D’autant que l’enseignant ratisse large. L’objectif annoncé est de "fédérer les souverainistes de droite, de gauche et, surtout, d’ailleurs – à savoir ceux qui ne se reconnaissent pas dans le jeu politique bipolarisé, donc manichéen. Nous voulons contribuer au débat d’idées qui n’existe plus depuis des années, explique au Monde Michel Onfray. Nous souhaitons faire de telle sorte que des notions comme “peuple”, “populaire”, “nation”, “souverainisme”, “protectionnisme” ne soient pas des insultes mais des prétextes à débattre."

Soit. Mais cette volonté affichée d’échapper au système pour faire éclore une troisième voix n’est-elle pas un bel effet rhétorique ?

Sous couvert de mots différents et d’un accent de liberté séducteur, les propos de Michel Offrais rappellent étrangement les sirènes de l’extrême droite. La rhétorique est nouvelle. Le fond ne l’est pas. Mais une chose est sûre : du Front national de le Pen au Front populaire d’Onfray, reste le front !

Coup de chaud, coup de trop, coup de flou…

En cette ère troublée, les mots cavalent. Et le penchant à parler sans filtre ou sur un ton nouveau pour être le premier et récolter le plus de like est une tentation inquiétante qui pourrait bien se répandre.

Une parole forte, lapidaire, sûre d’elle-même et populaire a de toute évidence de quoi plaire et contaminer.

 

Alors, comment parer les coups ?

Face à ces trois symptômes, quels remèdes pour faire baisser la fièvre ?

 

Tentons une "prescription" médicale :

  • Revenir aux faits et à l’analyse du contenu
  • Se taire avant de parler
  • Faire le choix de la profondeur et de la retenue façon Merkel, plutôt que de céder immédiatement à l’exagération façon Macron.
  • Ne pas prendre des vessies pour des lanternes.

Et si la fièvre persiste après trois jours, faire une petite halte dans la caverne de Platon où la température est fraîche.

Là, peut-être, nous aurons la tête froide, pour distinguer l’apparence de la réalité, faire le tri des formules et des idées, discerner les mots faciles sous des oripeaux séduisants et faire le choix de réconcilier la parole et les faits. C’est un coup à tenter.

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