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Comment Pékin gère sa victoire
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À l’occasion de la pandémie de coronavirus qui est partie de son territoire, la Chine a réussi à prendre le dessus sur son partenaire américain au sein de l’ordre international. Pékin n’en reste pas moins modeste. Car comme l’explique Alexandre Adler, le pouvoir chinois a trois cailloux dans sa chaussure : Hong Kong, Shanghai et le Tibet. Et Xi Jinping, aussi puissant soit-il, reste surveillé de très près par Moscou.
Commençons par un poncif : la Chine s’est bel et bien éveillée. Et compte tenu des difficultés présentes de l’Amérique, elle est même en passe de devenir, dans cet attelage à deux, le partenaire, sinon le plus riche, en tout cas le plus dynamique du nouveau système bipolaire qui domine notre monde au sortir de la grande Pandémie. Cela veut-il dire, pour autant, que la Chine serait d’ores et déjà la puissance hégémonique du moment ?
Sur ce point, Staline avait forgé de toutes pièces l’expression "vertige des succès" dans les lointaines années 1930 mais qui pourrait bien servir aux dirigeants chinois actuels devant le spectacle trompeur de leur victoire sur la Pandémie. Xi Jinping a montré en tout cas une grande détermination, un mépris des conventions les plus ancrées et un désir bienvenu de soigner par priorité son peuple, alors qu’il connaissait parfaitement l’esprit de sacrifice et l’indifférence à la souffrance dont tant de monarques chinois ont utilisé les vertus évidentes. Mais cela ne résout en rien tous les problèmes qui s’ouvrent pour l’instant à lui.
Les élites de Hong Kong restent insaisissables
Et pour commencer le climat insurrectionnel permanent qui anime la province autonome de Hong Kong (avec tout à côté Macao) et même par inévitable contagion la grande métropole cantonaise qui vit de longue date en symbiose culturelle avec l’ancienne enclave Britannique et en partage depuis toujours le même climat rebelle. Aujourd’hui, ce ne sont pas les administratrices et administrateurs ultimes, formés à l’école du droit britannique jurisprudentiel, qui peuvent véritablement incarner la même figure héroïque que leurs devanciers. Mais, comme nous l’avons déjà écrit dans ces colonnes, Hong Kong triomphe aujourd’hui de manière irréfutable de sa grande rivale Shanghai.
La population de Hong Kong est donc plus que jamais rebelle et annonce déjà, tels nos gilets jaunes, des manifestations contre le régime. Mais ces élites sont insaisissables, puisqu’elles dirigent le mouvement en toute quiétude et par internet de ses exils alternatifs depuis Singapour, la Malaisie, l’Australie, l’Angleterre bien sûr et la place financière de Londres. Ainsi que le Canada auquel elle a fait don de la première chef de l’État en titre d’origine chinoise qui ait revêtu la dignité de Gouverneure générale canadienne.
Shanghai se pose en rivale de Pékin
Xi Jinping sait que l’on ne doit pas essayer de détruire un ennemi qui s’est déjà rendu invisible et insaisissable. Hong Kong a donc gagné : son système juridique l’emportera durablement dans tous les contrats de droit civil sur les engagements factices et éminemment vulnérables conclus par la République Populaire à Pékin comme à Shanghai. C’est ainsi la première vulnérabilité qui gêne la nouvelle hégémonie de l’Empire du milieu dans la mesure où il est assujetti à un droit international d’origine britannique qu’il ne peut pas contrôler et qui s’inspirera chaque jour davantage de la jurisprudence américaine de la Cour Suprême.
Si l’on se tourne maintenant vers Shangaï on constate que la Chine si puissante en apparence n’y trouve pas non plus de grandes consolations. Tout d’abord parce que cette mégalopole, qui devient la véritable rivale de Pékin, est en passe de venir elle aussi la poudrière de la contestation politique, face à sa rivale politique du Nord. Dans ce cas, c’est la contagion entrepreneuriale que diffusent les sièges sociaux de toutes les grandes entreprises japonaises, mais surtout coréennes présentes sur le marché chinois qui se combine avec les grandes entreprises privées nationales. Ainsi en est-il de Huawei qui utilise le bras de levier de Shanghai pour transformer à vue d’œil la Chine elle-même.
La méfiance moscovite à l’égard de Pékin
Ce sont du reste ces entreprises purement nationales qui sont à l’origine d’un abandon des priorités chinoises à l’exportation vers le reste du monde au profit du développement d’un marché national de plus en plus autosuffisant dans tous les domaines de la haute technologie. Ces entreprises investissent à présent le matériel ferroviaire, la métallurgie de haute précision et tous les domaines qui utilisent l’oligopole des "terres rares" ainsi que la prospection pétrolière de plus en plus située en mer de Chine.
Reste la surprise stratégique la plus importante qui nous vient de Russie. Pour cela, un petit rappel historique est nécessaire. La Russie contemporaine depuis la prise de pouvoir par Youri Andropov est enfin dirigée par des hommes d’État d’origine juive et qui s’en cachaient à peine. Après une période un peu complexe, on retrouve avec Poutine la même "présence juive" à laquelle le peuple russe, est particulièrement indifférent depuis de nombreuses années. Mieux même, Poutine multiplie aux yeux médusés des juifs russes eux-mêmes des gestes parfois irréfléchis de sympathie juive et israélophile. Il est également vrai qu’avec son homologue Bibi Netanyahou il s’est forgé une sorte d’amitié profonde entre deux brutaux qui s’apprécient lorsqu’ils concoctent ensemble leur politique syrienne et iranienne.
Le Tibet garde la main sur le bouddhisme mongol
Le problème, c’est que l’entourage de Poutine aime beaucoup moins la Chine que lui-même ne l’aime. Si le domino mongol indépendant est investi, il va de soi que la suite concerne le Tibet d’où provient toute l’éducation intellectuelle du bouddhisme mongol. Certes, la Chine qui a réalisé l’exploit de faire monter le TGV à Lhassa ne relâchera jamais son contrôle sur le plateau tibétain. Mais tout comme Hong Kong, il y a belle lurette que le Dalaï-Lama, dont l’état de santé demeure très satisfaisant, a choisi de se réfugier en Inde. Au total c’est l’insaisissable Tibet qui a investi le bouddhisme mongol.
Les chinois, maintenant qu’ils assument le rôle du patron, se sont bien gardés d’humilier de la même manière leur nouveau petit frère russe afin de ne pas créer le même ressentiment qu’ils avaient éprouvé. Et ils ont eu bien raison de procéder ainsi pour tenir Washington en respect.
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