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Des mystères turcs à l’explosion de Beyrouth
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La rentrée géopolitique focalise toutes les attentions au Proche-Orient et notamment entre une Turquie de plus en plus menaçante et guerrière et un Liban où tout est à reconstruire. Alexandre Adler nous explique comment ces deux pays ont, d’une certaine façon, partie liée.
Bien des problèmes géopolitiques sur notre planète semblent déjà en voie de résolution, depuis l’Amérique latine tourmentée jusqu’à la Russie, toujours un peu mystérieuse dans ses prises de décision quelque peu aléatoires. Mais le coefficient d’incertitude de loin le plus fort nous est donné aujourd’hui par une Turquie de plus en plus incertaine, et de plus en plus violente, dont les actions, un peu partout dans la région, semblent défier le simple bon sens et conduisent la France d’Emmanuel Macron vers une confrontation de plus en plus explicite avec le gouvernement d’Erdögan.
Il va de soi qu’une fois enclenché ce processus de crise, les retombées immédiates tant sur l’Iran voisin que sur le Hezbollah libanais ne laissent guère de doute. Il s’agirait là, à la veille d’une élection présidentielle américaine particulièrement incertaine, d’une goutte d’eau qui pourrait faire déborder le vase de l’équilibre de plus en plus précaire du Moyen-Orient dans son ensemble. Et si, après la recherche délibérée de provocations régionales en Libye, Erdögan n’avait-il pas choisi délibérément un nouvel affrontement dans le but de fausser une opinion turque, certes hésitante, mais toujours sensible par son nationalisme impénitent, à tout ce qu’elle pourrait percevoir comme une humiliation insupportable ?
Erdögan et son opposition intérieure
Mais commençons par la stratégie régionale qu’Erdögan cherche à imposer à une opinion turque de plus en plus partagée. En réalité, tout commence par le véritable piège mafieux qu’avait tendu voici trois ans le président turc à ses nombreux adversaires, et notamment à une haute hiérarchie militaire qui le déteste et se préparait à le renverser au profit d’élections générales qu’Erdögan, déjà minoritaire au suffrage universel, ne pouvait que perdre. La conjonction enfin réalisée d’islamistes modérés qui ne faisaient confiance qu’à l’ancien président Abdullah Gül d’une part, et d’un patronat éclairé d’autre part, qui était prêt à se rassembler derrière une nouvelle candidate nationaliste mais démocrate, que tout le monde en Turquie appelle déjà de son prénom : Meral, ne pouvait que conduire à une nouvelle formule d’union nationale excluant Erdögan du jeu politique.
Une autre personnalité féminine remarquable, la présidente du patronat local, la Tusyad, Umit Boyner, était évidemment requise pour assurer la cohabitation du vieux nationalisme turc et des islamistes modérés au nom d’une transition tout à la fois électorale et ouverte pour la première fois à l’adversaire héréditaire de tous les patriotes turcs : les kurdes de Turquie. Ces derniers, en effet, ont toujours manifesté des sympathies communistes actives qui rendaient toute expression de la minorité kurde (près de 20% de l’électorat national répartis aujourd’hui sur tout le territoire jusqu’à Istanbul) incompatible avec les intérêts fondamentaux de l’État turc, "un et indivisible".
La question kurde en voie de règlement
Or, dans une conversion spectaculaire au réalisme politique, les représentants, notamment au Parlement, du mouvement kurde, ont pour la première fois déclaré qu’ils ne luttaient plus pour la séparation du reste de la Turquie, mais acceptaient désormais un statut de minorité nationale avec une extension des droits de la langue kurde mais une présence sans problème à l’intérieur de l’État turc. À partir de là, un compromis historique nouveau devient acceptable pour tout le monde, y compris les nationalistes turcs comme Meral Askener ou Umit Boyner. En somme, l’aventurisme d’Erdögan tombait à terme comme une peau morte, et s’ouvrait la perspective d’un printemps d’Istanbul où les vieilles rigidités du passé laissaient place à une nouvelle Turquie pluraliste.
Face à une telle menace, Erdögan a donc joué la provocation totale, tirant même un trait sur son alliance stratégique avec les islamistes iraniens dont il pense, non sans raison, que leur avenir est de toute manière compromis et le basculement en faveur de la démocratie, à Téhéran, de plus en plus probable. Du coup, Erdögan, en poussant jusqu’au bout les limites de la perversion politique, se fait à présent le champion d’une sorte de séparatisme kurde radical, en appelant toutes les minorités kurdes, en Iran, en Irak, et même en Syrie, à se rallier au nouvel aventurisme turc qui en est venu à promettre à ces kurdes pro-islamistes une sorte de révolution religieuse qui s’étendrait à tous les voisins de la Turquie au bénéfice du nouvel aventurisme d’Ankara.
La difficile équation libanaise
Certes, dans le collimateur d’Erdögan, on distingue tout de suite les Kurdes démocrates d’Irak dont le chef tutélaire Barzani est l’ennemi juré du nationalisme turc ; et l’on voit aussi qu’une partie de l’opinion turque, malgré le mépris que lui inspire encore la provocation d’Erdögan, demeure réticente - en raison des souvenirs de gloire de l’Empire ottoman - à condamner résolument le président turc en pensant qu’il réussit ainsi à bafouer tous les partenaires et rivaux de la Turquie et à établir une sorte d’hégémonie régionale précaire. Mais pas au point de tout casser. Or, beaucoup de Turcs, à la base de la société, ne voient pas du tout d’un bon œil l’arrêt de l’exploration des zones pétrolières voisines de la Grèce ainsi que de Chypre et finissent par souhaiter au moins un match nul au profit d’Erdögan.
Et c’est ici qu’Erdögan rejoint allègrement la difficile équation libanaise. Certes, depuis la liquidation physique par l’aviation américaine, mais totalement renseignée par le renseignement israélien, le Hezbollah au Liban est devenu un canard sans tête dont les chefs, depuis la mort malheureuse de Soulaïmani, sont contraints de changer tous les soirs de domicile, et les menaces de liquidation physique de plus en plus réalistes. Or, la situation du Liban est déjà en train de basculer au profit d’une véritable normalisation démocratique du pays où, tout en laissant la porte ouverte à une présence du Hezbollah libanais, la réalité d’une coalition laïque et chrétienne laisse présager un début de règlements spectaculaires au profit d’un véritable pluralisme libanais.
La faillite annoncée de la dictature islamiste
Certes, la présence militaire d’une armée turque toujours formellement membre d’un OTAN qui a perdu toute réalité effective, permet encore à Erdögan de promettre à ses partenaires libanais du Hezbollah, mais surtout à ses alliés de plus en plus minoritaires à Téhéran de rester leur allié le plus solide. En somme, nous assistons à une simplification redoutable qui pourrait conduire la coalition internationale à organiser la faillite simultanée des trois survivants de la dictature islamiste.
Ce qui se traduirait, primo, par la chute, à Téhéran, de Khamenei lui-même, dont l’état de santé politique semble déjà aussi délabré que son état général, puisqu’on sait que le président iranien a déjà annoncé son cancer et son refus de thérapie énergique. Secundo par l’effondrement, en Irak même, des derniers adversaires d’un quasi-État kurde autonome dirigé par Barzani. Et tertio par la liquidation d’une posture militaire turque dont les chefs de l’armée attendent très explicitement la faillite.
L’avenir du chiisme en question
Ce ne serait que justice que de permettre à la grande coalition turque en gestation la revanche de la grossière provocation qui semblait avoir réussi de manière si surprenante à Erdögan. Mais, comme on le sait depuis si longtemps, il est possible de tromper un partenaire de manière continue ou plusieurs adversaires l’espace de quelques instants. Mais on n’a jamais vu un personnage comme Erdögan aujourd’hui parvenir à tromper tout le monde tout le temps.
À quand le verdict final ? nous le saurons bientôt, mais c’est en tout cas la raison de l’admiration modérée mais profonde que l’on peut éprouver pour le bonapartisme, certes audacieux mais parfaitement rationnel, que le président Macron est en train de déployer au service du pluralisme libanais et de la restauration de la démocratie en Turquie comme en Iran. Et c’est là ce que l’on peut souhaiter de plus fondamental pour toute la région, mais aussi bien au-delà. Dieu bénisse la laïcité turque, le pragmatisme iranien, et la révolte anti-Khamenei, dont le grand Ayatollah al-Sistani est aujourd’hui la véritable icône en Irak, comme en Iran, comme au Liban. Il y va ici de l’avenir du chiisme lui-même.
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