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Chroniques / Bernard Spitz

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Bernard Spitz

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Vers l’Europe des paiements…
par Bernard Spitz

L’Europe économique et financière bouge à grande vitesse. Sur le plan institutionnel, bien sûr, alors que commence la présidence allemande. Sur le plan des opérateurs privés aussi, à travers des innovations structurantes dont l’EPI pour « European Payment Initiative » est l’un des symboles les plus novateurs et les plus puissants.

08/07/2020 - 08:45 Temps Lecture 9 mn.

Le Covid-19 a déclenché des révolutions macroéconomiques qui ont conduit à l’abandon des piliers Maastrichtiens du système et à la création d’une relance financière mutualisée entre membres. Désormais, une étape majeure de la révolution microéconomique se profile : seize des principales banques de la zone euro viennent d’annoncer au début du mois leur intention de procéder à la mise en œuvre, d’ici à 2022, de l’initiative européenne des paiements ". Un projet si rafraîchissant qu’il a failli s’appeler "PEPSI " pour "Pan European Payment System Initiative" avant de revenir au plus sage EPI en Anglais (IEP en Français). Une décision importante, capitale même parce qu’elle montre que sur des projets économiques majeurs, l’Europe franchit les obstacles qui l’empêchaient jusqu’à présent d’agir.

La preuve la plus évidente que les temps ont changé est que cette même idée, présentée il y a 10 ans sous le nom de "plan Monnet", avait connu l’échec. Il s’agissait déjà à l’époque de créer un système de carte bancaire paneuropéen pour briser le duopole de Visa et MasterCard. Le projet avait capoté à cause de la position de la Commission d’alors sur le système et les taux d’interchange (le montant payé par la banque du commerçant à la banque du consommateur lors d'une transaction par carte bancaire). En effet, la Commission avait refusé d’examiner le dispositif, attendant que les opérateurs privés dépensent des milliards en infrastructure nécessaires avant de se prononcer. Une rigidité de principe, inaudible pour toute entreprise sensée. De surcroît, la présence de nos amis britanniques n’avait pas aidé…

 

Un système de paiement paneuropéen

 

Une décennie plus tard, la volonté politique qui avait tant manqué est présente pour lancer un système de paiement paneuropéen, fondé sur la technologie des transactions instantanées. Et cette fois la DG Concurrence ne bloque plus tout, mettant dans ce domaine comme dans beaucoup d’autres – enfin - un peu d’eau dans son vin.

Quel rapport entre ce grand projet industriel européen au niveau bancaire et le Covid-19 ? Sur le plan sanitaire, rien. En revanche beaucoup, dès lors qu’il est question de souveraineté économique.

Le projet européen des banques s’inscrit en effet dans le droit fil des réponses à trouver aux multiples questions posées par la crise actuelle, dans la restauration de notre indépendance commerciale, économique et financière. Le besoin de restaurer celle-ci à l’échelle du continent s’est désormais imposé comme enjeu politique majeur dans tous les domaines. Celui des produits industriels, bien sûr, notamment dans le secteur de la pharmacie. Celui des nouvelles technologies, capital à l’ère de la 5G et de l’Intelligence Artificielle. Et donc aussi celui des services, notamment financiers, à l’heure où les États-Unis et la Chine tentent d’imposer un rapport de force qui n’a rien à voir avec la recherche d’un "level playing field", c’est-à-dire de conditions équitables de concurrence. À ce sujet, Burkhard Balz, membre du directoire de la Bundesbank et Sylvie Goulard, sous-gouverneur de la Banque de France ont écrit que : "dépendre de prestataires non européens pourrait mettre en péril la souveraineté européenne".

C’est ce qui a motivé un certain nombre d’opérateurs bancaires – 16 banques dans 5 pays — à imaginer un système européen de paiement, qui permettra aux Européens de payer à travers toute la zone euro comme s’ils effectuaient un paiement domestique, sans passer par les réseaux extra-européens, que ce soit de cartes de paiement, de systèmes propriétaires intégrés aux grands opérateurs américains ou chinois de téléphonie et d’e-commerce, ou encore de crypto monnaies.

 

Une volonté de souveraineté économique

 

Récemment, Facebook avait alarmé les Européens et notamment la France avec son projet de crypto monnaie libra. Les autorités financières et politiques, y compris lors du G7 Finances de Chantilly, avaient vivement réagi. "Le libra soulève des risques pour les consommateurs et les entreprises. Et aussi un risque systémique, à partir du moment où il y a 2 milliards de consommateurs", avait déclaré en septembre dernier Bruno Le Maire, en référence au nombre d’utilisateurs de Facebook. La Banque Centrale Européenne et la Commission avaient accéléré la réflexion autour d’une Europe des paiements devant les risques d’atteinte à la concurrence, en anticipant l’intégration du service aux messageries WhatsApp, Instagram et Messenger, ou pour transférer des capitaux en utilisant la technologie de la blockchain.

Depuis deux ans, le sujet d’un véritable système paneuropéen des paiements était donc posé. Seize établissements viennent de se mettre d’accord : les principales banques françaises, BNP Paribas, Crédit Agricole, Société générale, Crédit mutuel, BPCE et La Banque postale, et dix établissements allemands (dont Commerzbank et Deutsche Bank), espagnols (BBVA, Santander, CaixaBank), italien (UniCredit), belge (KBC) et néerlandais (ING). Désormais réunis au sein d’une société, ces partenaires vont construire un grand projet informatique central pour doter d’un système unique l’ensemble de la zone euro d’ici 2022.

Qu’est ce qui va changer ? Aujourd’hui, lorsqu’un Français règle un achat par carte bancaire dans un autre pays de la zone euro, la transaction transite par les compagnies américaines Visa ou MasterCard – qui perçoivent au passage une commission –, et les fonds parviennent sur le compte du commerçant deux jours plus tard en moyenne. "La grande innovation, ce sera de permettre de régler partout en Europe, sept jours sur sept, 24 heures sur 24, de manière instantanée, c’est-à-dire que la somme sera créditée en 5 secondes", ont expliqué à l’AFP les concepteurs du projet. Le paiement instantané fonctionnera aussi bien pour le paiement de personne à personne (par le biais d’une application sur smartphone) que pour les paiements par carte bancaire, grâce à une infrastructure de règlement compensation plus moderne.

EPI est donc une sorte de "projet du troisième type" en Europe : bien qu’initiative privée, elle est destinée à répondre à un souci d’intérêt général et de souveraineté économique, avec le soutien des institutions européennes. Une voie nouvelle s’ouvre ainsi à l’heure où l’Union cherche à bousculer les habitudes, à rattraper son retard dans le numérique et à marquer vis-à-vis de ses concurrents sa volonté de souveraineté économique.

Un EPI n’est-il pas aussi l’abréviation qui désigne un "équipier de première intervention" en cas d’incendie ? Si les Européens décident d’organiser la prévention avant le déclenchement de l’incendie, c’est une bonne nouvelle pour la sécurité financière et l’indépendance de l’Europe.

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