Chroniques / Amélie Blanckaert
Chroniques
Amélie Blanckaert
Chronique
Cet été ou le bonheur de lire
par Amélie Blanckaert
Notre chroniqueuse Amélie Blanckaert - qui décrypte pour WanSquare le pouvoir des mots et les mots du pouvoir - recommande de profiter de l'été pour lire. Car lire, c’est se détacher quelques heures du fil de l’actualité pour apprendre, comprendre, prendre du recul, ressentir, savourer, s’évader, rêver, critiquer… en un mot augmenter sa vie, comme l’auteur nous rend plus grands, plus riches, plus complexes.
Imaginez.
Imaginez la reine d’Angleterre demandant au Président de la république française en plein banquet officiel à Windsor : "Maintenant que nous sommes en tête à tête (…) je vais pouvoir vous poser les questions qui me tracassent au sujet de Jean Genet[1]", le "dramaturge chauve" comme elle le surnomme. La soirée promet d’être longue.
Imaginez le maire de Bordeaux faisant inscrire sur les poutres du plafond de son bureau ses 56 citations préférées, de l’Ecclésiaste à Sextus Empiricus : "Je ne conçois rien. J’observe. J’examine".
Imaginez une femme condamnée à mort qui aurait la vie sauve après 1 001 nuits parce qu’elle sait raconter les histoires.
Ce qu’ils ont en commun ?
Qu’ils s’appellent Sa Majesté la Reine[2], Michel de Montaigne ou Shéhérazade, tous ont le goût de lire, la passion des histoires.
En cet été 2020, cet amour des textes s’affirme et se revendique.
Après trois mois de perte, le marché du livre a connu un formidable regain de vitalité au mois de juin, avec une hausse de 22 % de son chiffre d’affaires par rapport à juin 2019, d’après Livres Hebdo.
Et le Syndicat de la librairie française de surenchérir : "la fréquentation des librairies et les commandes ont triplé depuis le 11 mai dernier, avec une forte proportion de nouveaux clients".
C’est dire que les livres ont le vent en poupe.
Mais lire quoi et pourquoi ?
Lire les classiques ! Et pourquoi pas ?
Car on a souvent plus de plaisir à les lire à l’âge mûr qu’au pas forcé en classe de troisième, sommé d’étudier Polyeucte de Corneille. De quoi en décourager plus d’un !
Italo Calvino a des mots très fins pour qualifier la richesse de ces textes qui traversent les âges au-delà des modes et font partie de notre héritage commun. "Toute lecture ou relecture d’un classique est une découverte… car c’est un livre qui n’a jamais fini de dire ce qu’il a à dire."
C’est ainsi qu’on peut lire Les Essais de Montaigne à l’infini en avouant n’en n’avoir jamais épuisé le sens et faire chaque fois de nouvelles trouvailles. C’est ainsi qu’on peut rire avec lui autant qu’apprendre, tant sa culture est vaste et éclectique et sa liberté de ton savoureuse.
Tout comme Proust est jubilatoire et non pas seulement magistral. Mais pour cela, il faut s’aventurer dans La Recherche du temps perdu, oser pousser la porte du temple, franchir le cap des premières pages, se familiariser avec la musique des phrases et admettre que parfois – souvent – le sens nous échappe.
À l’heure où la géographie se resserre, les classiques nous ouvrent des horizons insoupçonnés.
C’est la promesse d’un extraordinaire voyage qui peut combler nos besoins de repère.
La liberté de lire
Mais le bonheur de lire, c’est aussi désacraliser le livre et s’autoriser à tout découvrir : des contemporains comme des classiques, des romans comme des essais de toute nationalité, des poèmes comme des bandes dessinées qui sont aujourd’hui la deuxième lecture préférée des Français.
Quel bonheur de pouvoir jongler entre le recueil de nouvelles Fictions (1944) de Borges, la bande dessinée Pablo (2012) de Clément Oubrerie et Julie Birmant qui nous donne à voir les premières années de Picasso ou le petit opus brillant de Delphine Horvilleur : Comment les rabbins font les enfants (2017).
La véritable jouissance réside, à mes yeux, dans cet éclectisme choisi où le lecteur curieux ne cesse d’emprunter des chemins qui bifurquent.
Dans son livre Comme un roman, Daniel Pennac a fort bien résumé les droits imprescriptibles du lecteur :
- Le droit de ne pas lire
- Le droit de sauter des pages
- Le droit de ne pas finir
- Le droit de relire
- Le droit de lire n’importe quoi
- Le droit au bovarysme (maladie textuellement transmissible)
- Le droit de lire n’importe où
- Le droit de grappiller
- Le droit de lire à haute voix
- Le droit de nous taire.
À ce décalogue du lecteur décomplexé, s’ajoute un onzième droit que le professeur Pierre Bayard nomme malicieusement l’art de "parler des livres qu’on n’a pas lus".
En invitant le lecteur à ne pas avoir honte de ne pas connaître un texte, il nous incite avec humour à inventer notre propre bibliothèque, à réécrire des histoires et à écrire notre propre histoire.
N’est-ce pas là le vrai bonheur du lecteur : faire travailler son imaginaire, devenir soi-même auteur ?
Lire, ce n’est pas tant se faire passer pour un intellectuel, tels ces "biblioposeurs" - selon l’expression de la sociologue Julia de Funès - qui ont affiché une bibliothèque en fonds d’écran durant le confinement.
C’est se détacher quelques heures du fil de l’actualité pour apprendre, comprendre, prendre du recul, ressentir, savourer, s’évader, rêver, critiquer… en un mot augmenter sa vie, comme l’auteur (du verbe augere : "augmenter") nous rend plus grands, plus riches, plus complexes.
La puissance des livres
Cette puissance indescriptible du livre, des textes et des histoires coïncide avec notre époque, quoi qu’on en dise.
L’offre culturelle est immense certes et les distractions sans nombre.
Mais jamais le livre n’a été à ce point à portée de main.
En France, le livre papier au prix unique est accessible à tous, que ce soit dans les supermarchés, dans les bibliothèques et médiathèques (notre pays en compte plus de 16 0000 !) ou dans nos librairies.
On ne le dit pas assez : la France possède l’un des réseaux de libraires les plus denses au monde avec 3 300 librairies indépendantes. Un miracle, si l’on compare avec nos voisins étrangers. Savourons cette exception culturelle française et soutenons ces passeurs extraordinaires qui nous font aimer les livres !
Ces mêmes indépendants, fortement concurrencés par Amazon, ont renforcé, grâce au confinement, leurs ventes en ligne, développant comme les librairies Fontaine des systèmes de click & collect et se regroupant sous un même portail – librairiesindependantes.com – pour aller à la rencontre des lecteurs à l’ère numérique.
Pour la première fois de l’histoire, le lecteur peut lire partout et à tout instant.
Au livre commandé d’un click s’ajoute la facilité de lire sur Kindle - si, si, on s’y fait et le catalogue ne cesse de croître ! - sans compter l’immense luxe de pouvoir accéder à un chapitre d’une obscure thèse de Harvard de 1 500 pages sur internet. Quelle économie de temps et d’argent si l’on songe au parcours titanesque qu’exigeait autrefois pareille trouvaille : un aller-retour Paris-Boston, un parcours du combattant pour pénétrer dans ladite bibliothèque sans être universitaire ou agréé et d’interminables heures pour trouver l’information tant recherchée.
Ce luxe numérique est une réalité, tout comme le livre d’occasion à un coût souvent dérisoire sur leboncoin.fr, ou le livre gratuit qu’offrent ces bibliothèques de fortune aux coins des rues de Paris, de l’île d’Yeu ou de Tel Aviv. Telle une résurgence de l’esprit médiéval du don contre don, de plus en plus nombreux sont ceux qui échangent leur livre dans ces bibliothèques de rue où les lecteurs nouent une conversation secrète.
Que dire enfin de cette merveilleuse application Audible qui permet d’écouter plus de 400 000 livres lus pour moins de 10 euros par mois ? Se promener en forêt ou faire son jogging, tout en découvrant la remarquable biographie de De Gaulle toute juste parue sous la plume de l’historien Julian Jackson, est désormais une réalité. Savourer l’intégralité de Guerre & Paix en parcourant à pied les Pyrénées… 54 heures de bonheur, qui dit mieux ?
Quant aux histoires, tel Monsieur Jourdain faisant de la prose sans le savoir, nous les savourons dans les livres comme dans les séries qui peuplent Canal + ou Netflix. Nombre d’entre elles sont des récits remarquablement construits, remarquablement écrits.
La série australienne Stateless nous plonge dans la vie de migrants en attente de visas, la série sud-africaine Trackers est une adaptation remarquable du roman policier de Deon Meyer et la série allemande Unorthodox nous fait le récit bouleversant d’une quête de liberté dans une mise en scène que les classiques n’auraient pas désavoué.
Derrière chacun de ces chefs-d’œuvre, se cachent des show runners, ces maîtres de l’écriture de séries, qui dirigent une écurie d’écrivains pour que chaque épisode soit de la qualité du précédent.
Ainsi, quel que soit le canal, la forme ou l’objet, les histoires, encore & encore, nous relient, nous captivent et nous bousculent.
Que savourer dès lors cet été ?
Lire le Pléiade de Rimbaud dans un transat, parce que cette collection a été créée pour emporter des œuvres complètes en voyage, et parce que le monde s’éclaire sous les pas de l’homme aux semelles de vent ?
Relire les Piliers de la terre de Ken Follet pour se rappeler ce que veut dire construire une cathédrale, à l’heure où Notre Dame s’apprête à vivre un nouveau chapitre ?
Ou écouter Sapiens sur Audible, sur la plage et à vélo, parce qu’on ne l’a pas lu, avouons-le, même s’il trône depuis cinq ans dans notre salon !
Comme il vous plaira, dirait l’ami Shakespeare…
Soyons primesautiers, rétorquerait Montaigne : "Si ce livre me fâche, j’en prends un autre et ne m’y adonne qu’aux heures où l’ennui de rien faire commence à me saisir."
Une chose est sûre, ajouterait Jules Renard : "Quand je pense à tous les livres qui me restent à lire, j’ai la certitude d’être encore heureux".
Quelle que soit la lecture, elle sera bonne.
À toute heure, n’importe où, sur un lit, face à la mer ou sous un arbre,
par les soirs bleus d’été ou les soleils d’hiver.
À la bonne heure !
[1] Jean Genet (1910-1986), écrivain controversé, est l’auteur des Bonnes (1957), entre autres pièces, recueils de poèmes et romans.
[2] Telle que l’imagine Alan Benett dans ce livre savoureux qu’est La Reine des lectrices (Paris, Denoël, 2009).
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