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Chroniques / Bernard Spitz

Chroniques
Bernard Spitz

Chronique
Quand la diplomatie économique fait du bruit
par Bernard Spitz

À quoi sert la diplomatie économique ? En régime de croisière, elle permet à la parole des entreprises d’accompagner les décideurs politiques, en restant dans leur sillage. Mais dans les périodes de grands changements, quand des divergences se font sentir entre pays et parfois à l’intérieur de chaque pays, elle peut faire du bruit et jouer un rôle d’éclaireur ou de facilitateur. C’est ce qui se passe aujourd’hui dans l’Union Européenne, avec comme dernière illustration en date, la déclaration commune des patronats néerlandais et italiens.

15/07/2020 - 08:45 Temps Lecture 10 mn.

La chanson italienne qui aurait dû être présentée au Concours Eurovision 2020 aux Pays-Bas s’intitulait "Fai Rumore", ("fais du bruit"). À défaut d’avoir été chantée par son interprète Diodato à Rotterdam – le Corona Virus a tout annulé - elle semble avoir inspiré les patronats des deux pays. Ceux-ci viennent de signer le 9 juillet un accord qui fait du bruit en Europe… sauf chez nous où l’on a trop l’habitude de ne s’intéresser qu’au couple franco-allemand. En dépit du peu d’écho qu’il a reçu en France, cet acte de diplomatie économique pourrait pourtant être décisif pour l’Union.

Il a fallu la Présidence de Geoffroy Roux de Bézieux au Medef pour donner toute sa dimension à la diplomatie économique, sur le plan multilatéral comme sur celui des relations bilatérales, les deux étant complémentaires, en Europe comme dans le reste du monde.

Sur le plan multilatéral, on en a mesuré l’intérêt l’an dernier à Aix, lorsque les patronats des sept pays invités par le Medef, ont signé un accord avec l’ensemble des représentants des syndicats. Ce texte fait désormais référence en matière de croissance inclusive comme de responsabilité sociale et environnementale. Approuvé notamment par l’US Chamber of Commerce et repris par la Round Table qui associe les plus grandes entreprises américaines, il a ainsi ouvert la voie aux gouvernements. L’opposition de l’administration Trump en a retardé le suivi mais les prochaines élections américaines permettront peut-être de rattraper le temps perdu. En tout état de cause, les trois membres européens du B7 (France, Allemagne et Italie) auxquels s’ajoutait le Royaume-Uni, ont fait preuve de solidarité donnant à ce texte d’ores et déjà un statut de référence sur la politique sociale au sein de l’Union européenne.

 

Des points d’application décisifs

 

C’est justement en Europe que la diplomatie économique trouve en ce moment ses points d’application décisifs. Défensivement et offensivement.

Défensivement pour éviter les dérapages et rattraper les bévues politiciennes. Il y a deux ans lorsque le ministre italien di Maio avait eu la funeste idée d’aller venir saluer et encourager sur notre propre sol des éléments extrémistes des gilets jaunes, le gouvernement français avait – à juste titre — vivement réagi. Notre ambassadeur en Italie avait été rappelé, un geste sans précédent depuis la seconde guerre mondiale. Tout contact officiel était gelé. Or quelques semaines plus tard, était prévu en France le forum économique franco-italien qui, chaque année, réunit les principaux dirigeants économiques des deux pays. Le président du Medef et son homologue de la Confindustria italienne lancèrent un message dans la presse française et italienne pour signifier que ce qui nous unissait économiquement était plus structurant et fort que les gesticulations politiques visant à nous opposer. Que par conséquent, le forum se réunirait comme prévu ; et que si les ministres des finances voulaient venir, ils étaient cordialement invités. Résultat : Bruno Le Maire et Giovanni Tria étaient là, des avancées significatives furent annoncées et les projets de business communs ont pu se poursuivre et prospérer. Le rôle de la diplomatie économique peut être aussi offensif, avec une efficacité tangible. On l’a mesuré à l’occasion de la déclaration commune début mai du Medef, à nouveau, avec la Confindustria et cette fois le BDI allemand de Dieter Kempf. Les trois organisations avaient déjà échangé sur la situation de l’Europe en décembre dernier à Rome, rencontrant alors le Premier ministre Conte, ce qui leur avait permis de constater leur vision commune. Cela, c’était avant la crise du Corona Virus. Aussi, lorsque celle – ci a provoqué les dégâts que nous savons et que l’Europe apparaissait encore divisée sur les solutions à adopter, la déclaration intitulée "Relance européenne : solidarité, soutenabilité, numérique" réclamant "une réponse majeure de politique publique" a marqué les esprits et ouvert la voie.

 

Un rôle de facilitateur

 

Cette déclaration exprimait en effet le point de vue commun des entreprises des trois plus grandes économies de l’Union sur les sujets les plus sensibles alors en débat. Ils disaient l’urgence d’une relance qui devait être "d’une ampleur économique sans précédent" ; elle supposait la création d’un fonds européen de relance "fondé sur un juste équilibre entre prêts et subventions" ; un degré élevé de solidarité budgétaire était nécessaire, en d’autres termes les mieux lotis devaient aider les autres ; il ne fallait en aucun cas alourdir la charge fiscale ou administrative des entreprises ; et les priorités politiques (souveraineté, technologie, transition énergétique)  devaient être réaffirmées.

Quelques jours plus tard, la déclaration franco-allemande, le plan "Mercron" marquait un accord politique précisément sur ces 5 points qui divisaient les membres depuis des mois. Le débat avait été vif, on s’en souvient, au sein des Conseils européens, entre États du Nord et du Sud ; et même en Allemagne où la CSU marquait son hostilité de principe à toute mutualisation de la dette. Il serait exagéré de penser que cette prise de position à elle seule aura changé le cours des événements. Il reste néanmoins qu’elle a ouvert une voie dont la chancelière Merkel s’est servie, parce qu’elle en a senti l’intérêt pour son pays et pour l’Europe. La diplomatie économique a ainsi joué un rôle de facilitateur.

C’est aussi ce qui vient de se passer il y a quelques jours entre les patronats italiens et Néerlandais. Chacun le sait, les Pays bas sont les chefs de file du mouvement des pays dits "frugaux" ou "radins". Bref qui font de la résistance au plan Mercron qu’ils estiment à la fois trop coûteux, trop déséquilibré au profit des pays du Sud, pas assez exigeant sur le plan des réformes et des conditions d’emploi, etc… Et chacun sait, aussi, que dans ce plan, l’Italie a vocation d’être le principal bénéficiaire quantitativement, donc le plus demandeur.

 

La diplomatie économique ouvre la voie au politique

 

Le gouffre politique entre la position des uns et des autres aurait pu se retrouver au niveau des entreprises. C’est le contraire qui s’est produit. La déclaration du 9 juillet signée par Carlo Bonomi le nouveau président de la Confindustria et Hans de Boer qui achève son mandat à la tête du VNO-NCW néerlandais, met en effet les pieds dans le plat en prenant position sur tous les sujets sensibles du moment, quitte pour cela à s’écarter des positions de leurs gouvernements.

Les priorités sont affichées d’emblée dans cette déclaration, les mêmes que celles du texte franco-italo-allemand de mai : la crise sanitaire et pour l’avenir : le climat, le numérique et la souveraineté économique. Le besoin de solidarité au profit des plus touchés est mis en avant, ce qui veut bien dire que le patronat néerlandais soutient la cause des pays du Sud. Mieux, la proposition de la Commission est soutenue sans ambiguïté. En termes de conditions imposées – un thème sensible pour les frugaux - la concession est faite de veiller à éviter les dépenses inutiles, "un accroissement inconsidéré des dettes nationales aux dépens des générations futures" et – message à l’intention des États de l’est de l’Europe, le "respect des valeurs et du modèle de l’Union". "Aucune entrave au marché unique ne saurait être tolérée", de même que le recours à de nouvelles taxes frappant les entreprises. Enfin l’urgence est rappelée, et le Conseil européen instamment invité à "adopter le plan avant les vacances d’été."

La diplomatie économique peut ainsi ouvrir la voie au politique. Or justement, le lendemain de cette déclaration se rencontraient les deux Premiers ministres, Giuseppe Conte et Mark Rutte. Un Rutte que la prise de position du patronat hollandais arrange, dans la mesure où elle lui offre une nouvelle marge de manœuvre : entre son ministre des finances, plus frugal encore, et le représentant des entreprises qui met en avant l’intérêt économique du pays, une voie s’ouvre donc qui ne peut qu’être un solide appui dans la perspective du prochain Conseil Européen.

France, Allemagne, Italie, Pays-Bas, demain l’Espagne avec en perspective un grand forum économique franco-espagnol à Paris et d’autres… Quand l’Union européenne avance avec ses entreprises, la diplomatie économique l’accompagne et la soutient.

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