Chroniques / Amélie Blanckaert
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Amélie Blanckaert
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Faux débat
par Amélie Blanckaert
Amélie Blanckaert, dans sa chronique mensuelle sur les mots du pouvoir et le pouvoir des mots, décrypte pour les abonnés de WanSquare le premier débat ayant opposé Joe Biden à Donald Trump
"L’un des plus violents de l’histoire américaine" a titré Le Monde. "Chaotique" et "tendu" a souligné France Inter. "Un pugilat" et "un cauchemar pour la démocratie" ont surenchéri Les Échos. Les critiques sont légion pour qualifier le premier débat Trump-Biden, perçu déjà comme l’un des pires de l’histoire américaine. Et si nous allions jusqu’à parler de faux débat, tant Trump esquive le dialogue et l’affrontement d’idées ? Une absence de débat sur lequel il n’y a rien à dire et tant à dire, tant il est confondant.
Débat or not débat ?
Certes, il existe dans l’histoire des démocraties occidentales des débats qui n’ont pas eu lieu. Prenons la France par exemple.
On se souvient tous de Chirac refusant le débat avec Le Pen en 2002. Un choix judicieux tant ce dernier n’en aurait fait qu’une bouchée sur le bûcher de la rhétorique !
En 1965 déjà, De Gaulle refusait de débattre avec Mitterrand, mais pour d’autres raisons. Il le méprisait cordialement. Et De Gaulle étant convaincu d’incarner la France, pouvait-on débattre avec la France ?
Mais à l’époque – autre temps, autres mœurs – les débats présidentiels au royaume de Molière n’existaient pas (il faudra attendre 1974 avec le débat Giscard-Mitterrand).
Et le Général a toujours admis l’opposition, au point de se retirer à chaque désaveu de sa politique : favorable à un exécutif fort, il se heurte au parlement et démissionne en 1946. Engageant lui-même son mandat sur un référendum (la réforme du sénat et la régionalisation) en 1969, il se retire aussitôt lorsque le "non" l’emporte.
Outre-Atlantique, le débat présidentiel télévisé est plus ancien (1960, avec le duel Kennedy-Nixon, à la faveur du premier qui passe beaucoup mieux à la télévision), la répartie très travaillée et l’attaque beaucoup plus communément admise.
De l’attaque à la confusion
Mais aujourd’hui, la situation est toute autre. Il serait insuffisant de parler de débat houleux. C’est bien plutôt un débat impossible, une contradiction dans les termes, un faux débat qui a eu lieu à l’Université de Cleveland (Ohio), à 35 jours des élections américaines.
Passe encore pour l’insulte et les échanges de noms d’oiseau de part et d’autre. On comprend l’exaspération de Biden dès le début du débat ("Ferme ta gueule, mec") face à un Trump qui ne cesse de l’interrompre pour le contredire, maniant à l’envi ce que les dialecticiens appellent la figure de la persécution.
On sait Trump champion de l’attaque ad personam (celle qui s’en prend directement et personnellement à l’autre, contrairement à l’attaque ad hominem qui s’en prend au statut). Et il récidive en attaquant Biden sur ses études, sur son fils et même sur ce qu’il n’aurait pas fait… à coups de formules méprisantes et faciles. Comment s’en étonner après 4 ans d’insultes permanentes du 45e Président américain qui en a fait son sport favori ?
Mais il y a plus grave. Bien plus grave.
Ce n’est pas tant l’attaque ici qui mine et domine le débat dans une ambiance de cour d’école, que la confusion et l’embrouille systématique, grandissante, inquiétante de Trump au fil des minutes.
Alors que tous les sujets de fond sont abordés (la Cour suprême, la gestion du Covid, la crise sociale, les violences policières, le racisme, le déroulé des élections…), tous sont balayés, détournés, parasités par les interventions de Trump qui se complaît dans un déni systématique de la réalité, comme si les faits n’existaient pas.
Avec lui, plus de vérité qui vaille. Tout est affaire d’opinion et tout est contestable.
Lorsque Biden invoque les conseils des scientifiques qui appellent à porter un masque pour limiter les risques de contagion du Covid, la seule réponse de Trump est : "Ils ont également dit le contraire".
Jouant de l’embrouille systématique et du doute, il prend chaque fois le contrepied de son adversaire lorsqu’il affirme après l’évocation par Biden des 220 000 morts américains : "J’ai sauvé des vies. Il y aurait eu beaucoup plus de morts, si je n’avais pas fait ce que j’avais fait".
Face à l’évidence d’une crise sanitaire mal gérée, Trump proclame l’exact contraire et verse systématiquement dans l’autoglorification, sans fondement ni argument.
Signe des temps ? Une dérive des réseaux sociaux – qui est d’ailleurs l’outil de communication préféré de Trump - où l’on fait croire que toutes les opinions se valent et que la vérité n’existe pas ?
Manipulation machiavélique d’un homme décidé à gagner, quoi qu’il en coûte ?
Ou folie d’un homme qui lorsque les faits ne lui conviennent pas, choisit de leur tordre le cou et invoque la théorie du complot ?
C’est aussi le propre de l’idéologie militante pure et dure qui proclame sa toute-puissance et refuse toute opposition, au mépris du réel : "Si le soleil brille pour les capitalistes, nous détruirons le soleil", disait Trotsky avec aplomb. Et Trump qui n’est pas à une contradiction près pourrait faire sien ce propos du roman 1984 de George Orwell : "La guerre, c’est la paix ; la liberté, c’est l’esclavage et l’ignorance, c’est la force".
Face au discours cohérent et articulé de Biden qui suit une ligne de dénonciation claire (Trump n’a pas de stratégie), la logorrhée du Président sortant qui conteste tout, renverse tout et mélange tout parasite le débat. En découle une sorte de diarrhée verbale désarmante, comme lorsqu’il parle de New York et du football américain, puis des avions, des vaches et de ses investissements dans le débat sur l’énergie.
De la stratégie du doute à l’insinuation
Au royaume du jusqu’au-boutisme et de la confusion, tout est permis. Et Trump ne s’en prive guère.
Lorsque le journaliste Chris Wallace de Fox News invoque les tensions raciales aux États-Unis et demande au Président s’il est prêt à condamner les suprémacistes blancs qui commettent des crimes racistes, tels que les Proud boys, Trump esquive la réponse et détourne l’attaque par une contre-attaque de la gauche radicale.
Pire, il appelle ce groupuscule néofasciste fondé en 2016 et qui lui est favorable à 99 % à se replier et à se tenir prêt : "Proud boys, stand back and stand by". Sous l’injonction contradictoire, se fait entendre une incitation à peine masquée à la violence. Et le lendemain du débat, Trump osera répondre à un journaliste, évoquant la polémique engendrée par son appel : "Je ne sais pas qui sont les Proud boys".
Maître ès volte-face, alternant mensonge et menace, Trump n’a peur de rien et s’érige en champion de la rhétorique en la désossant de tout contenu.
Et lorsqu'il ne choisit pas la contre-attaque frontale ou le maniement des contraires, il verse dans un procédé encore plus dangereux : l’insinuation.
Il en use et abuse au terme du débat comme un point d’orgue à son one man show. C’est ainsi qu’il déclare ça ne peut pas bien se finir" et sabote par avance le vote par correspondance, insinuant qu’il serait nécessairement frauduleux car favorable aux démocrates. Rappelons que ce vote est en vigueur aux États-Unis depuis les années 1960 avec des règles très strictes et que, d’après une étude de l’Université de Stanford du 6 mai 2020, le vote par correspondance n’avantage aucun parti et permet une légère augmentation de la participation électorale, notamment celle des minorités.
Et Trump d’ajouter comme preuve criante de la fraude à venir : "On a retrouvé des bulletins de vote dans une poubelle. Républicains bien sûr. Ça vous paraît une bonne chose ?"
Décidément, Donald ferait un parfait sophiste. À la stratégie qui consiste à noyer le poisson, nier les évidences, se complaire dans des affirmations péremptoires et creuses ("Il y a des choses assez louches à Philadelphie"), manier l’attaque ad personam, verser dans l’autosatisfaction permanente, s’ajoutent l’insinuation qui joue sur la peur et la stratégie du doute qui appuie sur la culpabilité.
Pas si fou, l’animal !
Et Trump de nous rappeler une grande leçon de communication qui est chère aux extrêmes, de droite comme de gauche : plus c’est gros, plus ça passe… lorsqu’il ose déclarer haut et fort : "Aucun président américain n’a fait autant que moi pour les noirs de ce pays".
Certes Biden marque des points dans le débat par sa capacité à tenir tête. Mais le rationnel est-il toujours plus convaincant que l’irrationnel ? Les ripostes ponctuelles sont des armes fragiles. Il eut fallu une dénonciation beaucoup plus sévère et explicite de la manipulation trumpesque. Le fera-t-il ?
Face à l’aplomb confondant de Trump, certains indécis ou pro-Biden ne pourraient-ils voter républicain par crainte d’une guerre civile et par peur de ses prédictions ? La perspective du ça va mal finir" fait peser à l’avance une ombre de défiance et d’inquiétude sur le résultat des élections. Et l’on sait combien la peur est mauvaise conseillère.
Ironie du sort
Attraper le Covid au lendemain du débat (ironie du sort ou moïra, le destin selon les Grecs) aura-t-il rendu le 45e président des États-Unis un peu plus sage ou un rien plus modeste ?
On eut pu l’espérer, comme dans la mythologie grecque, où l’hubris (la démesure) prend un coup dans l’aile, sous l’effet du destin, comme en témoigne Icare freiné dans son arrogance et sa soif de puissance.
Mais Trump fait parler les faits comme cela l’arrange, en bon Trump qu’il est.
"Ne laissez pas le virus contrôler vos vies !" a-t-il déclaré, fidèle à sa désinvolture, ôtant son masque, dès sa sortie de l’hôpital.
C’est dire que la course à la présidence est loin d’être terminée et que ce débat sans queue ni tête donnera sans doute lieu à d’autres trumpitudes et à bien d’autres turpitudes encore.
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