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Chroniques / Amélie Blanckaert

Chroniques
Amélie Blanckaert

Chronique
Touche pas à mon Covid
par Amélie Blanckaert

Il y a un an, jour pour jour, la France entrait en confinement comme on entre au couvent.

17/03/2021 - 09:00 Temps Lecture 8 mn.

 

Noli-me-tangere

 

Et de Latins, nous sommes devenus christiques, covid oblige. Tel Jésus ressuscité devant Marie-Madeleine à la sortie du tombeau, nous avons fait du Noli-me-tangere ("Ne me touche pas") notre nouvelle devise.

Fini les poignées de main le matin. Il n’y a plus personne au bureau et se saluer de près est désormais interdit. Nous sommes devenus des intouchables.

Fini les baisers sur la joue, les accolades réconfortantes, les signes d’affection entre copains. "On s’embrasse ?" se risquent parfois certains audacieux dans un dîner clandestin. Un ange passe, puis deux. On a beau être révolutionnaires et oser se démasquer, nous n’irons pas jusqu’à pareille folie. S’embrasser ? Vous n’y pensez pas. Un timide poing à poing ou baiser de loin suffira.

Fini les étreintes, les câlins, les embrassades au sens littéral – prendre dans ses bras – avec nos aînés. Beaucoup d’entre nous n’ont eu aucun contact physique avec leurs parents depuis un an.

Avec la crise du covid, nous n’avons donc pas seulement perdu l’odorat, le parfum des voyages, la saveur des discussions à la sortie des théâtres, le cliquetis de la cuillère à café dans la tasse sur le zinc du bistrot, le brouhaha des terrasses… Nous avons perdu le sens de la rencontre, du lien, du toucher.

Et quelle perte !

Certes, il existe des succédanés… mais quels pâles génériques du toucher ! Des contorsions de girafe où l’on penche la tête sur le bras de l’autre, avec les jambes écartées à un mètre de distance. Des coudes à coudes gênés, façon boxeurs à la retraite, pour effleurer ce qu’il nous reste d’épiderme. Des mains qui tournicotent comme des girouettes, façon Chantal Goya Pandi Panda – ils doivent bien se marrer les Chinois. Ou le fameux Namasté de Macron, qui a son chic il est vrai, mais ne remplace évidemment pas une solide poignée de main.

Les raisons bien sûr, nous les connaissons, covid oblige. Mais les conséquences un peu moins. Car le toucher est essentiel à nos vies. Outre ses pouvoirs cognitifs avérés, il soigne, relie et nous permet étonnamment de communiquer et de convaincre.

 

Un sens unique, initiatique, total

 

De tous les sens, le toucher est le plus mystérieux et le plus essentiel, disait Aristote, contre l’avis des historiens (du grec histor : "le témoin, celui qui voit") qui font de la vue le premier organe de la connaissance.

Le toucher est aussi notre sens originel puisque c’est le premier à se former chez l’être humain. À la différence de l’ouïe qui passe exclusivement par l’oreille, à l’odorat qui ne jure que par le nez, au regard qui naît de l’œil et au goût qui se transmet par la bouche, le toucher s’exprime par l’ensemble du corps et par le plus grand organe de tous : la peau qui couvre 20 % de notre squelette.

Un sens mastodonte, je vous dis. Mieux : un thaumaturge, comme le roi du même nom. Car il soigne, le bougre.

L’historien Alain Corbin l’a bien montré. Le toucher, décrié par Platon et perçu comme un péché mortel au XIIe siècle, sera ensuite associé au miracle avec le toucher des saints et des reliques au Moyen Âge et la légende des rois guérisseurs. Jusqu’au XIXe siècle, on prête aux monarques de France et d’Angleterre le pouvoir de guérir les écrouelles par un simple geste. Outre ces légendes, le toucher prend de plus en plus d’importance avec le développement des sciences et de l’observation au siècle de Darwin.

La palpation a objectivement contribué aux avancées de la médecine. On connaît les effets bénéfiques du contact peau à peau chez les bébés et l’importance du toucher des objets pour faire l’apprentissage du monde chez l’enfant. "Je touche, donc je suis" aurait pu écrire Descartes.

Pendant longtemps on n’a pas osé toucher les prématurés. La chercheuse Tiffany Field de l’Université de Miami – Touch Research institute ça ne s’invente pas – a montré dans une récente étude que masser ces enfants nés trop tôt augmentait considérablement leur espérance de vie, en favorisant leur bien-être et par conséquent leur prise de poids.

La découverte récente de neurones spécialement dédiés au toucher a aussi démontré ses bienfaits chez l’adulte. L’hôtesse de l’air qui vous touchera le bras pour vous rassurer lors de votre prochain vol en 2050 l’a bien compris. Nos ancêtres les primates aussi nous donnent l’exemple. Comme l’ont prouvé les travaux d’Arlow dans les années 30, les singes meurent de l’absence du toucher de la mère, quand bien même on les nourrit. C’est dire que le toucher est un sens vital dans nos sociétés.

 

Le pouvoir de conviction du toucher

 

Allons plus loin. Les politiques l’ont bien perçu. Macron, Sarkozy et tant d’autres élus… ont en commun d’être de véritables "frotte-manches" brimés par le covid. Autrefois, ils n’hésitaient pas à saisir un bras, embrasser la foule, serrer des mains et maniaient le toucher spontanément avec dextérité. Pour eux aussi, quelle frustration, imaginez ! Comme nous, ils sont privés d’embrassades.

Ils ont fait du toucher un langage. De même, un patient qui est touché par son médecin lorsque ce dernier lui recommande de prendre des antibiotiques est beaucoup plus enclin à suivre son traitement. C’est le pouvoir de conviction de la main.

 

Le saviez-vous ?

 

Jusqu’au siècle de Voltaire, les hommes s’embrassaient. Ce n’est qu’au XIXe siècle que la poignée de main est devenue le signe de la salutation virile, dans la lignée des Quakers pour signifier l’amitié et l’égalité. On y revient maintenant et les hommes s’embrassent à nouveau. Il faut dire que l’histoire du baiser est longue et savoureuse.

Les Romains qui en étaient friands les ont répertoriés en trois catégories : le basium (baiser chaste, équivalent du smack), l’osculum (baiser social, un rapide baiser sur la bouche qu’on s’échangeait après la conclusion d’un contrat) et le suavium, (baiser charnel qu’on appellera plus tard le baiser colombin, florentin ou French kiss). C’est dire que le baiser est l’une des grandes fiertés françaises avec les frites !

On y prend goût et, au fil du temps, le baiser devient même un signe de reconnaissance entre les premiers chrétiens. Au premier siècle, Saint-Paul de Tarse ne dit-il pas "Saluez-vous les uns les autres, par un saint baiser" ?

 

À l’heure où le reconfinement nous pend au nez, rêvons un peu.

 

Peut-être demain les médecins nous diront-ils : "Embrassez-vous, ôtez vos masques". Ils disent parfois n’importe quoi.

Bonne nouvelle : le nouveau variant vient d’arriver.

Il vient du Kamchatka.

Il se transmet par les pieds…

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