Chroniques /
Chroniques
Chronique
L’Iran de plus en plus isolé
par
Après la réconciliation du Qatar avec le reste de la péninsule arabique, l’Iran chiite apparait de plus en plus isolé au Moyen-Orient. Dans un contexte où son pouvoir exécutif est affaibli et où les demandes d’élections libres se multiplient comme le démontre Alexandre Adler.
La visite, spectaculaire dans son principe, de l'Emir du Qatar auprès de la Cour saoudienne a tout d'un épisode féodal marquant de l'histoire du super-État de la péninsule arabique qui marque la naissance d'une véritable réalité étatique. Le "Conseil de Coopération du Golfe arabe" est devenu, sur le modèle des Treize États de l'Union américaine de 1787, une sorte d'État confédéral dont la diplomatie, la solidarité économique, indexée de longue date sur le dollar américain, et la mise en pool de la principale réserve économique, les hydrocarbures, en font déjà une véritable entité géopolitique, et de surcroît une entité incontournable si on la réfère au PIB par tête d'habitant.
Il manquait à cette construction un élément principal et qui déstabilisait en totalité l'ensemble : l'Émirat du Qatar. Ce dernier est pourtant une principauté dont les fondateurs furent non seulement wahhabites, mais même des soutiens constants du père fondateur Ibn Saoud, lorsque celui-ci dut s'appuyer sur les cousins qataris pour éviter les campagnes de haine des Hachémites alors protégés de l'Empire Ottoman puis de la Grande-Bretagne, et aujourd'hui encore héritiers précaires du Royaume de Jordanie. Or, ces mêmes Qataris choisirent par décrochements successifs de prendre des distances de plus en plus considérables avec les Saoudiens.
Le rêve solitaire du Qatar prend fin
Tout d'abord, riches d'un gisement considérable qui s'étend de leur petite péninsule à l'espace maritime qu'ils se doivent de partager équitablement avec le grand voisin iranien du nord, les Qataris choisirent de gérer seuls leurs avoirs et de ne tenir aucun compte des autres petits partenaires qui finirent par se disperser entre un Koweït, toujours très proche du Royaume-Uni, Bahreïn, très précaire face à sa majorité chiite toujours influencée par l'Iran voisin, et tous les autres que le très sage Cheikh Zayed finit par fédérer dans une construction solidaire, les Émirats Arabes Unis ; laquelle se considéra rapidement comme le bras armé des cousins saoudiens.
C'est ainsi que la défection, d'abord négligeable en apparence, des Qataris, devint peu à peu cette véritable tumeur maligne qui finit par déstabiliser en totalité toute la construction péninsulaire. A cela s'ajouta une tentative malheureuse d'intervention militaire dans les affaires de l'Émirat que des Saoudiens impuissants sur le plan militaire ne pouvaient pas gérer sans l'assistance militaire de l'Égypte de Moubarak. Pronazi en 1943 quand le sage Ibn Saoud couvrait délibérément les États-Unis dans leur alliance avec l'Union Soviétique, les frères Kashoggi avaient toujours milités pour faire des islamistes égyptiens les véritables parrains de substitution de l'Arabie Saoudite, au cœur du Golfe.
Une confédération pan-arabique renforcée
Et c'est ce que devint, tout en ménageant par prudence la grande base navale américaine de Manama qui continua à servir pour dissuader l'Irak de Saddam, l'Émirat du Qatar, véritable expression des Frères musulmans à l'échelle régionale. A ce moment-là "la souris qui rugissait" ne faisait plus rire personne et inspirait avec ses moyens d'influence non négligeables de ses campagnes de désinformation répétées dans tout l'occident, et la France bien sûr, n'était pas plus en reste que la presse politiquement correcte américaine qui orchestra de monstrueuses campagnes cherchant à imputer au pauvre Prince héritier, Mohamed Ben Salman (MBS), l'assassinat délibéré d'un des frères Kashoggi à Istanbul. Lequel servit tout au contraire au Roi Salman à se débarrasser, dans un premier temps, tant de son propre fils MBS que de son inspirateur Jubeir, qui ne furent sauvés, in extremis, que par le ressaisissement de la diplomatie américaine, inspirée par ses militaires, et surtout par l'intervention, pleine de sagacité, du Prince Charles, dont le principal conseiller connaissait parfaitement la diplomatie locale et ses menées délétères.
Cette page est définitivement tournée. Après une grande débauche de "démagogie frériste", la reprise en main de l'Égypte par le maréchal Sissi et les échecs répétés du Djihad firent le reste. Il restait la dérive ottomane délirante d'Erdogan lequel, en décidant de poser sa candidature au rétablissement d'un Califat turc nationaliste et intégriste rendait indispensable la mobilisation de tout le Golfe arabe contre ses menées diverses en Libye comme en Syrie. A la fin de l'épisode, il était temps, pour les héritiers plutôt timides de la Monarchie qatarie de commencer une descente salutaire tant de leurs ambitions politiques que de leur hostilité névrotique à une Arabie post-saoudite.
Reste le domino turc
Élevés tous en Jordanie puis en Amérique, chahutés par des condisciples juifs agressifs dans leur adolescence, les Qataris à présent que le pouvoir matriarcal est enfin en déclin et que le chef de famille le plus important est décédé de sa belle mort, auraient maintenant les meilleures raisons de s'acheter une conduite et de négocier au prix fort leurs "assets" en hydrocarbures. Tout en manifestant un peu plus de fermeté face à un Iran où le quasi-décès clinique du Guide de la Révolution Khamenei ne laisse à Téhéran que très peu de chances d'empêcher des élections libres de faire prévaloir des aspirations démocratiques et libérales largement majoritaires à Téhéran comme à Tabriz. Lesquelles ne laisseront bientôt au domino turc que la pénible contrainte de faire face tout seul à la contre-offensive menée par l'Amérique, Israël et la Russie de Poutine. Il était temps pour le Qatar de se protéger des conséquences ultimes de cette situation et d'aller le dire sans ambages, à une Arabie qui demeure saoudite et hégémonique.
Reproduction et diffusion interdites sans autorisation écrite
du même auteur
de la semaine
Chronique / Yves de Kerdrel
Chronique / Valéry Giscard d’Estaing : mort d’un vrai libéral et d’un grand Européen
03/12/2020 - 09:00

