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Bernard Spitz
Chronique
Super Matteo
par Bernard Spitz
Depuis l’arrivée de Mario Draghi à la tête de l’Italie, pas un article qui ne parle de Super Mario, le plombier star des jeux vidéo de Nintendo. L’image du plombier n’est pas mauvaise tant la tuyauterie italienne fuitait de partout. Reste qu’on oublie un peu vite l’autre plombier par qui Mario est arrivé : Matteo Renzi. L’avènement de Draghi, c’est aussi l’acte premier de la remontada politique de Super Matteo.
Conte, le gêneur
Que s’est -il passé en Italie ? Il y avait à la tête du pays un homme nouveau, Giuseppe Conte qui avait réussi à s’imposer à la tête de la coalition de centre-gauche et était devenu populaire dans le pays.
Cet homme gênait. Il gênait le leader de Cinque Stelle, Luigi Di Maio, qui a bien mûri depuis sa malheureuse expédition à la rencontre des gilets jaunes, au point de s’imposer dans son parti et d’être devenu crédible en Europe. Conte à qui l’on prêtait l’idée de lancer son propre mouvement pouvait être un obstacle dans cette perspective.
Il gênait aussi Matteo Renzi, l’ancien Président du Conseil, qui avait quitté le Parti Démocrate pour fonder un petit parti, Italia Viva. Son leadership lui a permis de fidéliser un groupe puissant de députés et sénateurs. Faible dans l’opinion mais fort au Parlement, il a pu ainsi constituer le parti charnière de la majorité.
En retirant son soutien au gouvernement, Renzi a fait tomber un rival encombrant au centre de l’échiquier politique italien. La manœuvre était délicate, tout échec lui était interdit. Créer une crise politique pour rien en pleine crise sanitaire aurait eu pour lui un effet dévastateur.
Habileté florentine
Qu’a reproché Renzi à Conte ? Sa gestion du plan de relance. Choix judicieux car dans la situation économique du pays, rien n’est plus important que l’efficacité de ce plan. On le sait la situation de l’économie italienne est très préoccupante : croissance en berne, baisse du niveau de vie, chômage élevé, dette énorme, seul l’excédent primaire et le sérieux budgétaire éclairent d’une note positive un bilan bien sombre. "La situazione non é buona" comme le chante Adriano Celentano. Or la méthode Conte, très centralisée et peu convaincante sur le fond était son talon d’Achille.
Renzi ne s’est pas contenté de retirer ses ministres et le soutien de ses parlementaires. Il a veillé à empêcher les ralliements individuels de certains députés qui auraient permis à Conte de trouver une majorité. Manœuvre d’une habileté florentine qui supposait l’accord préalable de Silvio Berlusconi comme de Matteo Salvini et qui a parfaitement fonctionné. Quand le Président de la République Mattarella a constaté que Conte n’avait pas pu élargir ses soutiens, il en a tiré les conséquences et proposé le poste à celui qui était à l’évidence le mieux placé pour sortir l’Italie de l’ornière.
Super Mario : l’homme dont les Italiens sont fiers, que l’Europe admire, que les entreprises respectent, que les marchés vénèrent. Ajoutons : un homme de 73 ans qui ne va pas se pourrir la vie à fonder un parti politique à son âge. Son chemin est du reste tout tracé : un ou deux ans à la tête du gouvernement puis la Présidence de la République pour succéder à Sergio Mattarella. Il laissera alors la voie libre, et une Italie remise sur les rails, à la génération di Maio, Salvini et …Renzi. Bien joué Super Matteo !
Un modèle d’autorité
Pour autant, il serait erroné de penser que Draghi est entre les mains de Renzi ou prisonnier des partis politiques. Son gouvernement, dans lequel personne ne lui a imposé aucune nomination, est au contraire à la fois un modèle d’autorité et de cohérence.
Modèle d’autorité. Lors du discours d’investiture où il a présenté son programme, Mario Draghi a été très clair : ceux qui lui votent la confiance s’engagent en même temps à admettre que l’euro est irréversible et que le chemin de l’Europe est celui d’une intégration renforcée. Avec 262 voies pour sur un total possible de 310, la cause est entendue, y compris avec le ralliement de la Ligue et du mouvement Cinq étoiles qui s’est prononcé -comme toujours- par un vote positif de ses militants sur Internet.
Autorité, encore : le gouvernement ne comporte aucun des chefs de partis. Telle était la volonté de Renzi qui se sait trop impopulaire pour revenir vite au pouvoir ; du coup, ne sont ministres ni Berlusconi ni même son numéro 1 bis Tadjani, ni Salvini qui aurait bien voulu, ni Zingaretti le chef du Parti Démocrate qui passe une fois de plus à côté d’un portefeuille. Pas de trouble-fêtes au gouvernement donc, mais tous les partis y sont représentés, à l’exception de Fratelli d’Italia. Giorgia Meloni qui dirige ce parti d’extrême droite a considéré – sans doute avec raison- qu’être seul parti d’opposition valait mieux que d’être noyé dans une grande coalition. Pour autant, même elle n’a pas exclu une action constructive envers la nouvelle équipe. Personne ne veut fâcher Super Mario…
Modèle aussi de cohérence, le gouvernement peut se lire comme la combinaison pertinente de trois cercles.
Les trois cercles du gouvernement
Le premier cercle est celui des postes clés pour le plan de relance : économie, numérique, transition énergétique, infrastructures. Tous reviennent à des personnalités compétentes avec lesquelles le Président du Conseil a une relation directe, comme par exemple avec Daniele Franco qui est confirmé à ce poste comme le patron du plan de relance. Ajoutons à cette liste le poste clé du Secrétaire d’État à la Présidence, Roberto Garofoli, essentiel au bon fonctionnement du gouvernement.
Le second cercle est celui des poids lourds politiques dont la mission est d’entraîner le soutien des partis et des corps intermédiaires à l’action du gouvernement. C’est la tâche dévolue notamment à Andrea Orlando, représentant du parti démocrate et ancien membre du PC qui devra en tant que ministre du travail parler avec les syndicats. Même rôle pour Giancarlo Giorgetti puissant numéro 2 de la Ligue, très écouté par les entreprises. Vis-à-vis de la fonction publique, ce sera la tâche de Renato Brunetta, le représentant de Forza Italia.
Le troisième cercle enfin est celui des ministres régaliens qui s’inscrivent dans une continuité souhaitée par le Président Mattarella : c’est le cas des ministères de l’Intérieur, des Affaires étrangères, de la Défense, de la Culture et de la Santé. Seule exception, la Justice, sujet hautement inflammable dont le titulaire précédent avait déçu, qui revient à une personnalité incontestable, Marta Cartabia, ancienne Présidente de la Cour Constitutionnelle.
Le quatrième cercle, celui des Vice-ministres et Secrétaires d’État, sera connu dans les prochains jours.
Le plan de relance, sinon rien
Cette équipe de choc et ce consensus national ne seront pas de trop pour épauler Mario Draghi dans sa tâche. Un chiffre résume la situation : au sortir de la Seconde Guerre mondiale, le plan Marshall a représenté en moyenne 2,5 % du PIB des États concernés. Pour l’Italie, l’aide européenne devrait représenter une aide nette de l’ordre de 3 à 3,5 % de son PIB, soit plus que le montant moyen de l’aide américaine perçue par les pays européens après la guerre.
Mieux encore : ces subventions s’accompagneront par ailleurs de prêts, à hauteur de 6,8 % du PIB au maximum. L’Italie pourra ainsi emprunter auprès de l’Union Européenne une centaine de milliards d’euros à un taux proche de celui de la France, pour soutenir son économie.
Pour la construction européenne, un tel effort est bien évidemment à double tranchant : soit l’argent est bien utilisé et contribue à aider l’Italie à renouer avec la croissance, pour le plus grand bénéfice de tous ; soit il est gaspillé et l’idée de solidarité européenne risque d’être durablement décrédibilisée, en particulier au sein des pays du Nord de l’Europe. En précipitant l’arrivée de Mario Draghi, Matteo Renzi a aligné ses propres intérêts avec ceux de son pays et ceux de l’Europe.
La politique continue
Pendant que Mario Draghi sera ainsi occupé à réparer en super plombier l’économie italienne, il ne faut pas croire que la classe politique italienne va en rester là. Autant de collégiens tumultueux qui s’assoient sagement dans la classe quand le professeur arrive et repartent de plus belle quand il a le dos tourné. Il leur faut en effet préparer l’avenir. Or l’année va être riche en rendez-vous politiques et économiques pour l’Italie.
Sur le plan politique, il va y avoir les élections municipales avec le sort des principales grandes villes italiennes. Il devrait aussi y avoir l’élection du Président de la République, sauf à ce qu’un accord intervienne pour demander à Sergio Mattarella qui a superbement accompli sa tâche, de rester plus longtemps pour laisser à Mario Draghi le temps d’achever sa mission jusqu’aux prochaines élections.
Dans ces perspectives, chacun cherche sa place et son champ d’action politique. Zingaretti le leader du Parti Démocrate a monté un intergroupe au Parlement avec Cinq Etoiles et les frondeurs du PD, sans Renzi, pour capitaliser sur son alliance au centre-gauche. Conte va essayer de rebondir. Salvini va tenter une OPA sur le centre droit pour en être le leader aux prochaines élections. Et Renzi tentera de fédérer une alliance du centre la plus élargie possible, sans se mettre en avant pour l’instant, attendant son heure.
Sur le plan économique il va y avoir le G20 et le B2O qui se dérouleront au second semestre en Italie. Ce sera peut-être la première réunion physique des leaders mondiaux depuis plus d’un an, et ce avec le nouveau président des États-Unis. Sans oublier le traditionnel forum économique franco-Italien qui se déroulera à Rome en juin prochain entre les principaux décideurs et acteurs économiques des deux pays, invités par le Medef et la Confindustria, quelques mois avant la Présidence française de l’Union.
Pour Mario Draghi, un agenda en or, lui qui est connu et apprécié de tous les grands dirigeants économiques comme politiques. Un moment clé aussi pour l’Europe. Rappelons-nous que le nouveau Président du Conseil apprécie la France et qu’il a aussi vécu à Francfort, ce qui fait de lui un acteur particulièrement conscient des rapports de force dans le monde et l’Europe de demain.
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