Chroniques / Bernard Spitz
Chroniques
Bernard Spitz
Chronique
Le Paris-Vienne entre en gare…
par Bernard Spitz
La réouverture à la fin de l’année de la liaison des trains de nuit entre Vienne et Paris sera un double symbole : celui d’un lien renouvelé entre nos pays et d’une redécouverte du potentiel de développement économique de toute la région. Un train à ne pas rater pour nos entreprises…
Selon un proverbe autrichien "Une journée mal commencée, bonheur en fin de journée". Puisse-t-il s’appliquer à la gestion de la gestion de la vaccination ... Au-delà de la situation sanitaire, l’Autriche avec ses quelque 9 millions d’habitants, a fêté l’an dernier son quart de siècle de membre de l’Union européenne et mérite qu’on lui porte attention, au cœur de l’Europe centrale. La réouverture à la fin de l’année de la liaison des trains de nuit entre Vienne et Paris sera un double symbole : celui d’un lien renouvelé entre nos pays et d’une redécouverte du potentiel de développement économique de toute la région. Un train à ne pas rater pour nos entreprises…
Go East
L’Autriche mérite d’être considérée d’une part pour sa position centrale historique et géographique au cœur de l’Europe, partageant des frontières avec pas moins de 8 pays (Allemagne, Hongrie, Italie, Liechtenstein, Slovaquie, Slovénie, Suisse, Tchéquie) ; d’autre part parce qu’elle représente un marché potentiel souvent insoupçonné pour les entreprises françaises, à lier notamment avec ceux de Slovaquie, Slovénie et Tchéquie voisines. Son PIB par habitant est l’un des plus élevés de l’Union (42 000 euros en 2020) et son marché est majoritairement orienté vers les pays membres.
Un pays par ailleurs communément admis comme appartenant à la sphère d’influence allemande alors qu’il est soucieux d’affirmer son indépendance, mérite d’autant plus qu’on explore toutes les formes de coopération avec lui, qu’un partenariat sur les dossiers européens, grands ou petits, peut s’avérer mutuellement profitable. C’est la raison pour laquelle la diplomatie économique du Medef s’efforce, au-delà des relations bilatérales avec les grands États de l’Union, de développer des liens avec les grandes zones européennes tels les pays nordiques, ou encore l’Europe centrale, avec en son centre l’Autriche.
Une mobilisation sanitaire
Du côté de la vaccination, après un début de campagne poussif, mi-mars près de 11 % des plus de 16 ans avaient reçu une première injection, 3,8 % étaient totalement immunisés et plus d’un tiers de la population des plus de 65 ans avait eu leur première injection. Pas si mal, même si l’opinion publique ne s’en satisfait pas.
Depuis février, les commerces non essentiels et les services à la personne ont rouvert, avec pour certains lieux l’obligation de produire un test négatif de moins de 48 heures Et depuis mars, grâce à une gestion régionalisée, le Vorarlberg, le land le plus occidental du pays a tout rouvert sans restriction. Dans tout le pays, les écoles accueillent de nouveau les élèves en présentiel par rotation, après un dépistage négatif réalisé trois fois par semaine. La restauration en terrasse sera réautorisée fin mars. L’Autriche a l’ambition de devenir "le champion du monde des tests" : 2 millions par semaine pour une population de moins de 10 millions d’habitants. Dans la vie quotidienne, les Autrichiens n’hésitent pas à présenter leur test avant toute réunion en présentiel, sans que cela soulève de polémiques autour de la protection des données.
Sur plusieurs points les Autrichiens sont en avance sur le reste de l’Europe, d’autant qu’ils tiennent parfois à s’en distinguer. Le gouvernement a prévu dès avril la mise en place d’un "passe vert" afin de permettre aux personnes présentant des anticorps suite au Covid-19, aux personnes testées négatives, puis aux personnes vaccinées, d’accéder aux activités contraintes (culture, gastronomie, loisirs, …). Il s’inspire du modèle israélien, un pays avec lequel le Chancelier Kurz a conclu des accords pour que l’industrie pharmaceutique locale puisse participer à la fabrication de vaccins de seconde génération. Il s’est de surcroît accordé avec les chefs de gouvernement de cinq autres pays européens (Le Tchèque Andrzej Babis, le Slovène Janez Jansa, le Bulgare Boïko Borissov, le Croate Andrzej Plenkovic, le Letton Arturs Krisjanis Karins) qu’il a invités à Vienne pour demander collectivement à Bruxelles un "mécanisme de correction" face à une distribution jugée injuste des vaccins anti-Covid entre pays membres.
Le bazooka économique
Pour compenser les mesures restrictives imposées par le virus, le gouvernement Kurz, conservateur allié avec la droite populiste a mis en place un paquet de mesures d’urgence puis de relance pour 50 milliards d’euros en 2020 et 2021. Cet effort considérable à l’échelle du pays, a été rendu possible grâce aux bons résultats passés. Une croissance supérieure à celle de la zone euro (+2,5 % en 2017, +2,4 % en 2018, +1,4 % en 2019) ; un chômage tombé à 4,5 % dans une économie manquant de main-d’œuvre qualifiée ; et des vertus budgétaires dignes des frugaux Européens : un budget excédentaire depuis 2018, une dette ramenée à 70,5 % du PIB en 2019, une baisse des prélèvements obligatoires ramenés à environ 40 %.
Le virus a évidemment interrompu cette dynamique. L’économie autrichienne a accusé une récession historique en 2020, - 6,6 %, dans la moyenne de la zone Euro. Pour 2021, si elle n’est créditée que de +2 %, les milieux d’affaires locaux sont optimistes (+3,5 % selon l’IV, l’homologue du Medef), si la vaccination progresse. Seul le secteur touristique, qui pèse plus de 7 % du PIB – voire le double avec les activités connexes — reste très affaibli. Un début d’inflation, un chômage en augmentation de 20 %, le retour des déficits publics (9,5 % du PIB) et l’accroissement de la dette à 85 % complètent le tableau macroéconomique.
L’Autriche a donc réagi en soutenant massivement son économie. Pour 2020 et 2021, est prévu un budget correspondant à 12,5 % de son PIB de 2019, toutes aides confondues. Ces aides d’urgence massives - parfois critiquées pour l’être trop - correspondent aux mêmes instruments qu’en France :
- chômage partiel (13,5 milliards d’euros réservés, 10,8 milliards d’euros engagés et 6,7 milliards d’euros versés mi-mars)
- aides pour les entreprises fermées ou à activité réduite (subvention aux coûts fixes, compensation des pertes, compensation temporaire des pertes de CA et prime de défaillance) versées par la COFAG (3,9 milliards d’euros engagés)
- prêts bancaires et crédits-relais garantis par l’État à des conditions avantageuses (7 milliards d’euros engagés)
- aides directes pour les TPE et indépendants affectés par les fermetures, (2 milliards d’euros, 1,2 milliard d’euros engagés mi-mars), pour le secteur agricole, la culture et les associations ;
- reports d’impôts et de charges (10 milliards d’euros réservés, 5,6 milliards d’euros accordés)
Des dispositifs très généreux
Certains dispositifs sont particulièrement généreux : chômage partiel jusqu’à 90 % du salaire net plafonné ; garanties pour les prêts aux PME portés à 100 % jusqu’à concurrence de 500 000 euros, subventions pour couvrir jusqu’à 75 % des coûts fixes.
Un plan de soutien conjoncturel a été adopté début juin 2020, conjuguant pêle-mêle des mesures de soutien au pouvoir d’achat, des aides à l’investissement etc. Par exemple, pour le tourisme et la culture, la TVA est passée de 20 % ou 13 % à 5 % depuis le 1er juillet 2020 jusqu’à fin 2021. Une prime à l’investissement a également été adoptée correspondant à des subventions à hauteur de 7 à 14 % du montant pour les projets "non nuisibles au climat" engagés avant avril 2021. Selon le patronat, 4 milliards d'euros auraient déjà été engagés, générant 35 milliards d'euros d’investissements.
Enfin, l’État s’est porté au secours d’entreprises stratégiques. Austrian Airlines, filiale de Lufthansa, a reçu 450 millions d'euros de l’État (2/3 en garanties et 1/3 en subventions), en sus des 150 millions d'euros accordés pour sauver le hub aéroportuaire viennois. Le suisse Novartis a reçu 50 millions d'euros pour préserver le site de production de pénicilline du Tyrol. La compagnie nationale des chemins de fer ÖBB a reçu environ 100 millions d'euros. L’opposition proteste contre le manque de transparence de la COFAG, agence fédérale de droit privé qui gère le versement des aides d’État sans rendre de comptes au Parlement.
Un marché potentiel pour les entreprises françaises
L’Autriche dispose d’une base industrielle solide (20 % du PIB). Elle s’est spécialisée dans l’assemblage et la sous-traitance industrielle, grâce à un réseau dense de petites et moyennes entreprises dynamiques et très internationalisées, positionnées sur des marches de niche à forte valeur ajoutée, avec plusieurs centaines de leaders mondiaux peu connus sur ces marchés.
Si les échanges commerciaux bilatéraux avaient progressé jusqu’en 2018, du terrain a été perdu depuis. En 2020, la France, avec 2,6 % des importations autrichiennes n’occupe qu’une décevante dixième place de fournisseur, loin derrière l’Allemagne (35 % des importations), la Chine, puis l’Italie, la Suisse, la Tchéquie, les États-Unis, la Pologne, les Pays Bas et la Hongrie. En 2020, la France est le cinquième client de l’Autriche (4,3 % des exportations), avec en solde un déficit commercial de l’ordre de 2 milliards, concentré sur trois secteurs : les produits pharmaceutiques, les machines industrielles et agricoles ainsi que les produits métallurgiques et métalliques. Nos exportations sont principalement le matériel de transport, puis les produits pharmaceutiques, les produits chimiques, parfums et cosmétiques.
Environ 330 filiales françaises en Autriche emploient plus de 20 000 personnes pour 8,4 milliards d'euros de chiffre d’affaires. L’ossature de l’implantation française (Air Liquide, Lafarge, Vinci Énergie, Saint-Gobain, Accor, L’Oréal, Thalès etc.) s’est mise en place jusqu’à la fin des années 90, avec des filiales de production constituées par des rachats d’entreprises locales, des filiales de commercialisation et des bureaux de représentation. Les dernières opérations importantes furent l’arrivée d’Amundi (2017), la reprise de l’usine d’Opel à Vienne Aspern par PSA, désormais Stellantis (600 employés), l’acquisition en 2019 d’un parc de loisir par la Compagnie des Alpes et le rachat par Delachaux de l’entreprise d’ingénierie ferroviaire Frauscher. Thales a racheté Steyr Motors GmbH, Engie a repris Powerlines spécialisé dans l’électrification ferroviaire. Le premier employeur français en Autriche est le spécialiste des maisons de retraite Orpea (3000 salariés) suivi d’Accor et d’Atos.
Un peu moins de 300 entreprises autrichiennes sont présentes en France, employant 15.000 personnes. Les 5 principaux sont Egger (bois), Mayr-Melnhof Karton (emballage), Wienerberger (matériaux de construction), BWT (filtrage eaux) et Voestalpine (Acier). La reprise de Conforama par le groupe d’ameublement autrichien Lutz en fait le numéro deux du marché français (enseignes BUT et Conforama). Speed Invest, la plus grosse société de capital-risque autrichienne a ouvert un bureau à Paris. Zumtobel, spécialiste des solutions lumière/ luminaires a repris une usine en Normandie. La filiale ferroviaire de Voestalpine a racheté la Société d’Équipement Industriel Lietaert pour fournir la SNCF. Agrana (ingrédients alimentaires) a ouvert un centre de R & D pour 2,5 millions d'euros.
Vers un Austerlitz de l’économie ?
Quelques coopérations stratégiques sont lancées. Valeo et AVL sont associés sur des projets clés en matière de mobilité durable dans le cadre d’H2020 (moteurs propres, supercalculateurs). L’Autriche participe au deuxième programme européen sur la batterie. La filière hydrogène pourrait se prêter à des coopérations avec Alstom et Air Liquide.
Le regain d’intérêt autour du rail en Europe a conduit la compagnie nationale des chemins de fer, ÖBB à monter avec la SNCF et les chemins de fer allemands une nouvelle liaison ferroviaire par trains de nuit entre Vienne et Paris qui sera lancée en décembre 2021. Un événement économique, ainsi que culturel et politique au sens noble du terme, notamment dans sa dimension européenne, juste avant le début de la présidence française de l’Union.
C’est donc le moment de se rappeler que le train pour l’Europe centrale passe par Vienne. Dans la stratégie de déploiement de sa diplomatie économique, le Medef entend apporter à la Pologne d’une part, à toute cette région de l’autre, une attention particulière. Les premiers contacts ont été pris avec les organisations de la IV (la fédération des entreprises autrichiennes) et de la WKO (chambre de Commerce). Une initiative politique et diplomatique annuelle existe déjà, baptisée du nom glorieux d’Austerlitz, qui réunit Autriche, Slovaquie, Tchéquie et depuis peu la France. Pourquoi pas un "Austerlitz de l’économie" à l’avenir ?
Reproduction et diffusion interdites sans autorisation écrite
du même auteur
de la semaine
Chronique / Agnès Verdier-Molinié
Chronique / La France bientôt dépendante de ses créanciers ?
22/03/2021 - 09:00

