Chroniques / Yves de Kerdrel
Chroniques
Yves de Kerdrel
Chronique
Quand Xavier Fontanet conquérait le monde pour Essilor
par Yves de Kerdrel
L’ancien patron du fabricant de verres ophtalmiques raconte, dans un livre qui vient de paraître, l’incroyable histoire d’Essilor, devenu leader mondial de l’optique sous sa direction. Son livre n’est pas seulement un récit, mais aussi un ouvrage de stratégie managériale dans laquelle chaque collaborateur est valorisé.
Quelle bonne surprise ! Il y a quelques jours, j’ai trouvé sur mon bureau le dernier livre de Xavier Fontanet qui fut patron d’Essilor de 1990 à 2013. Xavier Fontanet est un vieil ami. Nous avons mené ensemble de nombreux combats communs. Au sein de la Commission Attali où nous faisions partie du petit clan des libéraux mêlés à une pléthore de hauts fonctionnaires, mais dont l’avis était très écouté par Jacques Attali et par son rapporteur général adjoint, un certain… Emmanuel Macron. Puis au comité d’éthique du Medef créé par Laurence Parisot afin de mettre fin à certaines aberrations qui faisaient du tort à l’image des entreprises, comme le salaire exorbitant de certains P.-D.G. Ce qui a débouché sur le Code AFEP-Medef toujours en vigueur.
Lors de nos déjeuners ou de nos nombreuses rencontres je le suppliais de me raconter l’aventure d’Essilor qui m’avait fascinée en tant que journaliste économique. Mais à chaque fois il bottait en touche, comme s’il avait tourné la page pour se concentrer sur ses cours de stratégie à HEC ou ses modules de formation en ligne qui faisaient un véritable tabac. Et je restais sur ma faim. Y compris lorsque Essilor s’est jeté dans les bras de l’italien Luxottica, avec à la clé, des problèmes de gouvernance qui ont mis plusieurs mois à être réglés.
Dans la gentille dédicace qu’il m’a adressée Xavier Fontanet m’explique enfin qu’il a "profité de cette période pour garder trace de la fabuleuse aventure que nous avons connue" avant d’ajouter "il y a aussi quelques conseils pour ceux qui veulent mondialiser leur entreprise". Car qui d’autre que lui est mieux placé pour effectivement donner des conseils, alors que lorsqu’il est rentré chez Essilor au début 1991 en venant des Wagons-Lits - tout en connaissant bien ce groupe pour y avoir été consultant lorsqu’il travaillait au Boston Consulting Group - la société était en plein essoufflement, dépassée par une forte concurrence mondiale, une situation financière délicate et un cours de Bourse en plein effondrement.
Stratège comme Napoléon
Moins d’un quart de siècle plus tard, Essilor, sous la férule de Xavier Fontanet et de son complice de toujours, Philippe Alfroid, était devenu totalement mondialisée, dominait toute la concurrence en termes de volumes comme sur le plan technologique, et affichait un cours de Bourse multiplié par cent. Pour la plus grande satisfaction de ses salariés qui sont ses premiers actionnaires avec Valoptec. Ainsi une ouvrière de base chez Essilor pouvait partir à la retraite avec un pécule de 600 000 euros il y a quelques années et profiter ainsi d’un bel âge d’or dans le Jura.
Bien sûr Xavier Fontanet raconte par le menu comment il a fait une véritable guerre de positions à ses concurrents allemands et surtout japonais pour les rattraper et finir par les doubler. Il le raconte comme Napoléon racontait à Las Cases la prise du Pont d’Arcole ou l’impressionnante bataille de Marengo. Car celui qui fût patron d’Essilor voue une admiration à Napoléon 1er en tant que stratège et en tant que leader. L’empereur avait pris l’habitude, avant chaque bataille décisive de réunir ses hommes - et pas seulement ses généraux - pour leur expliquer comment il comptait s’y prendre pour l’emporter sur l’ennemi. Xavier Fontanet a repris à son compte cette méthode de manière à mieux impliquer l’ensemble de ses collaborateurs.
En deux paragraphes Xavier Fontanet décrit son idée même de l’entreprise dans un monde régi par l’économie de marché. "Pour un stratège, écrit-il l’argent n’est pas le but : il n’est que le moyen qui lui permet de mener sa stratégie à bien. Le but visé par la stratégie, c’est d’abord le leadership dans un métier que vous ne pouvez maîtriser que s’il vous passionne. Le leader l’est devenu parce qu’il a su rendre un meilleur service aux consommateurs. Il est donc l’élu des clients. Le bénéfice du leader, plus élevé que celui de ses concurrents doit être vu comme la récompense donnée à l’entreprise la plus efficace pour qu’elle continue à se développer".
Avec quelques mots Xavier Fontanet remet la stratégie au centre du jeu. Un discours qui peut paraître décalé avec un environnement marqué par l’explosion des SPAC (sociétés opportunistes et sans stratégie) par la folie des hautes rémunérations et par la recherche du profit à très court terme. Cette financiarisation à outrance du capitalisme est d’une certaine manière sa négation. Dans la mesure où l’argent - la plus-value comme disait Marx - ou les bénéfices sont devenus l’alpha et l’oméga de l’association capital-travail. Alors que le capitalisme, tel qu’il a vu le jour autour de la Hanse, ou avec la Compagnie des Indes et les armateurs est avant tout une aventure humaine. Comme l’écrivait Jean Bodin : "il n’est de richesse que d’hommes".
Le second paragraphe qui devrait être lu, commenté et appris par cœur dans toutes les écoles de commerce concerne justement les collaborateurs dans un groupe. "Vous allez aussi comprendre, explique Xavier Fontanet, qu’une entreprise leader sur un métier exigeant transforme l’idée même de travail. C’est en tout cas ce qui se passe chez Essilor. On n’y "travaille" pas : on y exerce un métier qui permet de rendre la vie plus facile à ses clients… La quête et la défense d’un leadership sont une ascèse quotidienne équivalente à celle du sportif de haut niveau ; elle apporte en retour la joie du footballeur qui marque un but décisif dans une finale de la Coupe du monde".
Un plaidoyer pour la mondialisation
Il n’y avait pas besoin de parler de responsabilité sociétale et environnementale ou d’inclusion pour gérer, il y a déjà vingt-cinq ans, un groupe mondial en considérant ses collaborateurs comme le principal actif au bilan. Certains diront qu’il s’agit là d’un discours idéaliste ou bien qu’il y a souvent une différence entre le "dire" et le "faire" comme on l’a vu chez Danone avec Emmanuel Faber. Il reste que personne ne peut prendre en défaut Xavier Fontanet sur ce terrain de la forte considération qu’il portait au moindre de ses collaborateurs. Des salariés auxquels il n’était pas nécessaire de parler de "valeur travail" dans la mesure où ils s’épanouissaient dans leur tâche et où l’appréciation du cours de Bourse les enrichissait parallèlement.
Indirectement, cet ouvrage qui raconte l’aventure d’un champion français - qui est devenu champion parce qu’il est allé chercher la croissance partout dans le monde - est aussi un plaidoyer pour cette mondialisation qu’il est aujourd’hui de bon ton de dénoncer. Ce n’est pas parce qu’une pandémie s’est abattue sur toute la planète qu’il faut cesser de construire des ponts et rebâtir des murs et des frontières partout. La mondialisation dont nous parle Xavier Fontanet n’a pas seulement sorti 1,1 milliard d’humains de la misère. Elle leur a aussi apporté du progrès. J’en veux pour preuve cette si belle anecdote que raconte l’ancien patron d’Essilor alors qu’il implantait son groupe en Inde avec des verres adaptés à cette population au prix de 5 dollars seulement. Il a vu un vieil Indien se précipiter sur lui et l’embrasser parce qu’il pouvait enfin admirer la beauté de sa femme… Pour un capitaine d’industrie et un stratège c’est une satisfaction bien plus grande que les résultats trimestriels où la note positive d’un analyste financier.
Voilà quelques bonnes raisons de lire ce petit livre si bien écrit, de le faire lire à des jeunes qui s’interrogent sur le sens de l’entreprise, et de découvrir la vraie facette du capitalisme. Pas celle qui fabrique des inégalités. Mais celle qui fait progresser l’humanité.
Conquérir le monde avec son équipe. La fabuleuse histoire d’Essilor (1990-2013). Éditions Manitoba. 190 pages. 15 euros.
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