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Chroniques / Yves de Kerdrel

Chroniques
Yves de Kerdrel

Chronique
Le syndrome de Pesquet
par Yves de Kerdrel

Emmanuel Macron a enfin pris conscience du déclassement de la France comme puissance économique et internationale. En témoigne notre astronaute voyageant dans une fusée privée américaine pour rejoindre une station orbitale russe, alors qu’il y a dix ans Arianespace tenait la dragée haute à ses concurrents. D’où sa volonté de mettre en place un nouveau plan de relance en mettant l’économie au service de la géopolitique.

07/05/2021 - 09:00 Temps Lecture 11 mn.

 

Depuis une semaine, en dehors du bicentenaire de la mort de Napoléon Bonaparte, Emmanuel Macron ne pense plus qu’à un sujet bien précis : mettre en place un nouveau plan de relance. Bien sûr il y a des arrière-pensées politiques dans cette obsession à moins d’un an de la présidentielle. Bien sûr, la lenteur de la mise en œuvre du plan de relance européen a aussi sa part dans son nouvel objectif. Bien sûr, l’annonce du nouveau plan Biden a sérieusement secoué le Président et ses équipes. Mais pour lui ce n’est pas un sujet de policy-mix. C’est un sujet de souveraineté, de maintien de la France à un rang économique élevé, voire de géopolitique.

Depuis le début de la pandémie de Covid, les pouvoirs publics français ont dépensé 168 milliards d’euros afin d’aider les entreprises, aussi bien d’une personne que de plusieurs milliers de collaborateurs. Et au mois de septembre, alors que l’épidémie de Covid-19 n’avait pas encore connu sa deuxième vague, il a annoncé un plan de relance de 100 milliards d’euros, dont 40 % environ financés par la Facilité pour la reprise et la résilience d’un montant de 750 milliards d’euros, gérée par Bruxelles et issue de l’idée de mutualisation européenne commune à Angela Merkel et Emmanuel Macron.

Pour ceux qui aiment les chiffres, ces 100 milliards d’euros représentent 1 430 euros par français, alors que les deux plans Biden – celui déjà mis en œuvre de 1900 milliards de dollars et celui en projet de 2 300 milliards – représentent un total de 4 200 milliards de dollars, soit 3 500 milliards d’euros. Ce qui représente 10 600 euros par Américain quel que soit son âge.

 

Comparaison n’est pas raison

 

Naturellement comparaison n’est pas raison. Le premier plan Biden s’apparentait davantage à un plan d’aide sociale et de secours qu’à un plan de relance. Tous les Américains ont reçu des chèques, pour se faire soigner ou pour aller chez Wal-Mart et creuser le déficit commercial américain. 37 % d’entre eux l’ont même utilisé pour acheter des actions. Il reste que l’économie américaine étant très réactive à n’importe quel élément de stimulus, dans un climat d’apaisement politique et de vaccination à outrance, la croissance est déjà repartie plus vite et plus fort que prévu. De même que le nombre d’embauches.

Le vrai plan de relance américain inspiré des grandes figures démocrates, comme Roosevelt, dont le portrait est accroché désormais en face du Président Biden dans le bureau ovale de la Maison Blanche, est le plan de 2 300 milliards qui privilégie l’investissement dans les infrastructures, mais aussi le numérique, l’intelligence artificielle, les nouvelles technologies et les industries de santé. Un plan de surcroît financé en partie par des hausses d’impôt (de 21 à 28 % pour les entreprises) et (en hissant la plus haute tranche de l’IR de 36 à 39,6 %). L’Amérique avait connu plus douloureux en matière fiscale dans les années trente. Mais cette composante fiscale est importante pour rompre avec une détérioration des conditions de vie de la classe moyenne et pour inverser la machine à créer de l’inégalité qu’est devenu le capitalisme – ultra-financier – américain.

C’est en détaillant les alinéas de ce nouveau plan que le staff économique d’Emmanuel Macron a alerté le Chef de l’État sur l’insuffisance du plan français dont la pierre d’angle est la transition écologique. L’ancien économiste en chef du FMI Olivier Blanchard et Jean Pisani-Ferry, le principal architecte économique de la campagne électorale de Macron en 2017, ont aussitôt déclaré dans une note de recherche que le gouvernement devrait prévoir une enveloppe de 40 milliards d’euros supplémentaires pour les années 2022-2023 après la relance actuelle.

 

Désillusion française

 

La question n’est pas de pousser la consommation qui représente la moitié de notre PIB (ce qui creuserait immédiatement le déficit commercial) ni même de doper la machine économique avant le scrutin de 2022, puisque si l’on s’en tient aux chiffres de la Banque de France et à ceux de l’Insee, l’année devrait se dérouler pratiquement comme prévu, en dépit des restrictions liées au troisième confinement. Tous les industriels que nous avons interrogés soulignent la force de la demande, l’importance des goulots d’étranglement, et les difficultés à livrer dans les temps.

Si Emmanuel Macron veut pousser les feux de la relance, notamment en mettant l’accent cette fois-ci sur le digital, l’intelligence artificielle, l’électronique quantique, la santé et le retour au bercail d’industries récemment parties en Chine, en Inde, à Singapour ou au Maghreb, c’est à cause du syndrome de Pesquet. Nous avons tous applaudi au décollage de la fusée construite et financée par Elon Musk, qui a embarqué dans la station spatiale ISS notre astronaute national Thomas Pesquet. Le Président de la République a parlé en direct sur toutes les chaînes de télévision à ce citoyen français qui va vivre six mois dans l’espace à 400 kilomètres de la terre, afin de participer à des expériences, faire des découvertes et de surcroît partager cet engin avec des astronautes venant de grandes puissances mondiales.

Tout cela est formidable et a constitué un moment de cohésion nationale dans une France touchée par la pandémie. Cela pouvait même apparaître, en termes de communication politique, comme Kroutchev interrompant ses vacances pour accueillir Youri Gagarine, le premier homme à avoir été dans l’espace. Mais si Thomas Pesquet est bien français, la fusée qui l’amenait était américaine, la station spatiale est essentiellement russe et sa combinaison est peut-être chinoise. Ni l’Europe, ni la France n’ont encore les moyens d’avoir une ambition spatiale. Et quelques jours après ces belles images, la Chine diffusait le décollage de la fusée qui allait mettre en orbite les premiers éléments de sa future station spatiale.

 

Prochaine élection ou prochaine génération

 

Lorsque Joe Biden a annoncé son nouveau plan de relance de 2 300 milliards de dollars, il l’a présenté à la télévision et aux Américains comme un outil qui "permettra de créer l'économie la plus résistante, la plus forte et la plus innovante du monde", insistant sur la nécessité de "gagner" face à la Chine. Car la question de la relance aujourd’hui n’est plus une question consistant à donner du travail aux chômeurs – comme lors du New Deal de Roosevelt – ou à relancer la machine économique – comme après l’embolie du système financier dans le sillage de l’affaire Lehmann. C’est d’abord une question de géopolitique. Et l’on voit se dessiner progressivement cette dangereuse montée des tensions entre un empire américain convalescent et "un empire du Milieu" de plus en plus conquérant. Avec les routes de la soie, vers l’Europe et l’Afrique. Et dans le Pacifique frontalement contre les États-Unis.

Il y a presque deux mois l’administration Biden et les représentants de Xi Jinping se sont rencontrés à Anchorage en Alaska, en terrain presque neutre. Lors de ces discussions Washington a adopté un ton ferme vis-à-vis de Pékin, sans chercher à masquer les divergences entre les deux grandes puissances mondiales. Le secrétaire d’État Antony Blinken s’est adressé aux chinois en leur expliquant que "chacune de leurs actions menace l’ordre basé sur le droit qui préserve la stabilité mondiale". Ambiance. Le chef de la diplomatie chinoise, a répondu à ces propos par une longue riposte stigmatisant la démocratie américaine, jugée fragile, les traitements à l’encontre des minorités et critiquant la politique américaine en matière d’affaires étrangères et de commerce. Mais surtout il s’est permis de donner des leçons en matière de droits de l’homme aux Américains en parlant des "Afro-Américains massacrés".

Dans ce monde devenu, nolens volens, bipolaire avec l’émergence chinoise, l’effacement russe, l’éclatement et la disparition de l’Europe dévorée par sa technocratie, la France cherche encore à exister en termes économiques, même si le PIB par habitant nous place désormais autour de la quarantième position. Le problème que doit régler Emmanuel Macron c’est à la fois de permettre à notre pays de ne pas se trouver déclassé sur tous les plans - alors que l’an prochain, pour la première fois dans notre histoire, notre balance commerciale agricole sera déficitaire – et de conserver à défaut d’une place sur l’échiquier des nations, un pays en paix avec lui-même. Ce qui nécessite d’éviter l’effacement des classes moyennes et de restaurer l’ascenseur social. À la veille d’une campagne présidentielle il est plus tentant de distribuer des chèques aux différentes clientèles électorales. Mais "un homme d’état – disait Golda Meir – se préoccupe de ce que sera la prochaine génération et non de ce que donnera la prochaine élection."

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