Chroniques / Yves de Kerdrel
Chroniques
Yves de Kerdrel
Chronique
La plus belle entreprise du monde ne peut donner que ce qu’elle a...
par Yves de Kerdrel
L’État-providence en faillite a laissé la place à « l’Entreprise-providence » à laquelle les lois, les règlements, les normes et les discours demandent de prendre soin de la planète – ce qui est très bien – mais aussi des communautés de toutes sortes, tout en respectant à la lettre les indices de genre et bien sûr en accompagnant la décroissance voulue par les « ayatollahs verts. » Mais qui trop embrasse mal étreint.
À partir de 1995, les entreprises françaises ont connu la révolution de la bonne gouvernance sous l’influence des rapports Cadbury et autres inspirations anglo-saxonnes. Puis avec la loi Copé, elles ont dû ouvrir leur conseil d’administration à une "presque" majorité de femmes. Et maintenant elles doivent se soumettre à des critères, voire des ratios et des rapports complètement dédiés à leur responsabilité sociale et environnementale. Tout cela n’est pas un problème. Les entreprises françaises sont bonnes élèves, et pour redorer une image qui reste toujours dégradée, elles sont prêtes à faire leurs meilleurs efforts afin de répondre à ces effets de mode.
La question du réchauffement climatique, mais aussi la crise sanitaire que le monde traverse depuis un an, a fait grimper les exigences que la société a envers ses parties prenantes de plusieurs degrés. Il leur est demandé de participer aux engagements pris par la France pour réduire ses émissions de gaz à effet de serre dans le cadre de l’accord de Paris. Cela n’est pas choquant. Et les groupes industriels les plus polluants sont souvent ceux qui ont le plus à gagner – en termes financiers – à réduire leur consommation d’énergie fossile. Leur compensation carbone est moins forte. Et elles découvrent de nouvelles ingénieries qui créent une émulation entre elles. On a ainsi pu voir Lafarge créer de toutes pièces une cimenterie (très consommatrice d’énergie) à Tétouan, sur la côte nord Marocaine, alimentée par les éoliennes qui sont dopées aux vents méditerranéens qui font de Tanger une ville si aérée. Et les hypermarchés ont fini par comprendre que leurs gigantesques parkings couverts pouvaient être utilisés pour poser des hectares de panneaux photovoltaïques.
De nécessaires évolutions Schumpétériennes
Mais cela va même plus loin. Puisque le changement de paradigme à long terme dans le monde des énergies à amener un groupe pétrolier et gazier comme Total à remettre en cause toute sa stratégie afin de continuer à rester une major de l’énergie tout en supprimant tout dégagement de carbone. Apparemment le challenge était impossible. Et le travail commencé par Christophe de Margerie vient d’être achevé par Patrick Pouyanné. Mais le groupe dispose d’une stratégie claire et d’un agenda précis afin d’être en 2050 un groupe qui produira plus d’énergie (notamment solaire, ou à base d’hydrogène) tout en émettant zéro gaz à effet de serre.
On pourrait multiplier les exemples à l’infini. Car que ce soit par volonté d’être aussi bons que leurs concurrents étrangers, ou bien parce qu’ils veulent bénéficier d’une bonne presse, ou encore parce que, de plus en plus, le bonus des patrons est indexé sur leurs efforts pour l’environnement, les groupes français n’ont plus de leçons à recevoir ni de l’État - qui est le principal acheteur de voitures diesel – ni des écologistes – qui croient toujours que seule la décroissance permettra d’avoir un meilleur environnement et qui restent gravement atteints par la tentation Amish – ni des groupements d’activistes. Qu’il s’agisse de GreenPeace, d’Oxfam, du WWF voire de l’Église catholique, dont le souverain pontife a consacré sa première encyclique à l’écologie.
La crise sanitaire dont nous commençons peut-être à sortir progressivement, grâce à la vaccination – c’est-à-dire au progrès technique, celui que les dieux grecs voulaient déjà refuser à Prométhée il y a quelques milliers d’années – et les idées souvent utopiques sur un quelconque "Monde d’Après" ont redonné du grain à moudre aux adeptes de la décroissance, aux adversaires de la mondialisation, et aux gourous d’une planète aseptisée. Alors que le corps humain abrite environ 38 000 milliards de bactéries à lui seul. Les fanatiques du bio s’en donnent à cœur joie. Et ce n’est pas forcément une bonne nouvelle au moment où Bruxelles s’apprête à modifier les règles de la Politique Agricole Commune.
100 millions d’humains privés de ressources avec la pandémie
Mais l’autre conséquence importante de cette pandémie, c’est qu’elle a considérablement accru les inégalités. On estime que, dans l’hémisphère nord, cette crise a privé de ressources pas moins de 100 millions d’êtres humains. Et il ne faut pas souvent prendre le métro parisien pour voir la multiplication des "mendiants" et des "sans-abri". Ce sujet des inégalités de revenus – plus que de patrimoine – est devenu explosif. Et ne serait-ce que dans l’hexagone, il pourrait être au cœur des prochaines élections présidentielles aux côtés des sujets sécuritaires.
Le problème, c’est que ce sujet est en train de se retourner vers les entreprises. Déjà depuis quelques années elles sont obligées de fournir dans leur rapport annuel les écarts de revenus entre les salariés les mieux payés et les salariés les moins aisés. Comme si celui qui a eu cette idée stupide voulait à tout prix relancer la défunte guerre des classes. Que l’on soit keynésien ou monétariste, il existe un point commun, c’est que les impôts sont faits pour opérer de la redistribution. Et c’est donc à l’état de prendre ce sujet à bras-le-corps, comme il ferait bien de mieux traiter l’égalité des chances avant l’entrée au collège.
Mais comme nous l’a si joliment démontré Andersen dans ses contes, le Roi est nu. L’État vient de reconnaître que le déficit budgétaire va atteindre cette année le montant record de 220 milliards d’euros. Et comme l’essentiel des efforts de Bercy est consacré au soutien des entreprises, encore affectées par la crise sanitaire, et par la nécessaire relance, les aides aux plus défavorisés sont réduites à la portion congrue. Bien sûr, la politique de guichet, assurée par le Projet de loi de Finances de la Sécurité Sociale - et ses dizaines d’allocations différentes - pourvoit aux cas les plus désespérés. Mais l’État ne parvient plus à faire de la redistribution et à réduire seul le fléau des inégalités. Même s’il vient d’annoncer un micro-effort pour les enseignants après un autre effort symbolique pour les soignants.
De fait la principale annonce du gouvernement réside dans le maintien de la prime dite Macron jusqu’en 2022 – présidentielles obligent. Or cette prime, même si elle porte le nom du Chef de l’État, sort uniquement des caisses des entreprises. Le seul cadeau que fait le Trésor est de ne pas la rendre imposable ni sujette aux charges sociales à condition qu’elle ne dépasse pas un certain montant, encore bien faible. Si bien que de la même manière que, chaque année, des ONG comparent le montant des budgets militaires à celui de l’aide alimentaire pour les pays les plus pauvres – ce qui est un peu démagogique – ces ONG commencent à comparer les dividendes versés aux actionnaires aux salaires versés aux plus modestes.
Ne pas transformer le CAC 40 en ONG
Bien sûr qu’il existe un sujet crucial d’inégalités de patrimoine, mais surtout de revenus. Bien sûr que ce sujet n’a fait que s’accroître avec la baisse des taux, la hausse des marchés financiers et les politiques accommodantes des banques centrales. Bien sûr que la tendance doit absolument être inversée. Mais les entreprises seules ne sauraient être mises en cause. Au concours Lépine des idées les plus bêtes, on a pu voir le numéro deux d’un parti dit de droite réclamer une hausse de 20 % du SMIC. Ce serait l’assurance de voir des milliers d’entreprises artisanales finir au tapis, et le nombre des chômeurs augmenter.
D’une manière ou d’une autre on n’échappera pas au retour d’un impôt sur le capital financier qui a profité indûment de la crise sanitaire comme tous les marchés d’actions. Ce qui ne veut pas dire qu’on en revienne à l’ISF si mal conçu et si pénalisant pour l’économie. Mais cette fiscalité sur le capital, à laquelle songent d’autres pays, peut être un vrai moteur de redistribution. Par ailleurs il serait temps de réviser les lois gaulliennes sur la participation des salariés aux fruits de l’entreprise. L’idée formulée par Serge Dassault de répartir la valeur ajoutée en trois tiers (pour les actionnaires, pour les salariés et pour les investissements) n’a pas pris une ride. Du moins dans son esprit.
Il reste qu’une entreprise citoyenne n’est pas celle qui replante des arbres en Amazonie, augmente tous ses bas salaires pour réparer un ascenseur social cassé depuis plusieurs décennies, ne fait aucune discrimination de genre entre ses salariés, déploie le télétravail, installe des crèches dans tous ses bâtiments, et contribue au soutien des communautés noires en réparation de l’esclavage. Une entreprise citoyenne, c’est d’abord et avant tout une entreprise qui fait des bénéfices, beaucoup de bénéfices. Je sais que ces mots sont aujourd’hui obscènes dans la société française d’aujourd’hui. Mais ce sont ces profits qui lui permettront d’assurer son développement économique et le développement social de ses collaborateurs. Le reste, c’est-à-dire, les arbres, le pôle Nord, les particules fines ou les déchets plastiques viendront en surplus. Il faut rester sur des idées simples plutôt que de vouloir transformer les moteurs de l’économie française en ONG.
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