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Chroniques / Yves de Kerdrel

Chroniques
Yves de Kerdrel

Chronique
Chic, revoilà l’inflation !
par Yves de Kerdrel

Aux États-Unis, comme en Europe, et notamment en Allemagne, la hausse des prix est de retour. Et de manière très sensible. Un phénomène davantage dû à l’insuffisance de l’offre et aux stimuli budgétaires qu’à la forte création monétaire. Mais ce pourrait être une bonne nouvelle pour les grands équilibres économiques. Explications.

21/05/2021 - 09:00 Temps Lecture 12 mn.

L’inflation est de retour. Non pas une inflation sud-américaine des années quatre-vingt. Ni même une inflation française supérieure à 10 % par an comme la France en a connu au tout début des années quatre-vingt et qui a commencé à décroître lorsque Jacques Delors a eu le courage de mettre un terme à l’échelle mobile des salaires qui indexait les rémunérations sur la hausse des prix. Pour l’heure le glissement annuel de l’inflation n’est que de 1,2 % dans l’hexagone et de 1,6 % dans la zone Euro. Mais petit à petit le vieux continent se rapproche de la limite de 2 % fixée comme cible pour la Banque Centrale Européenne dans son action régulatrice.

Le comble c’est qu’en dehors de l’Espagne qui affiche déjà un taux d’inflation de 2,2 %, le pays européen le plus affecté par ce phénomène est l’Allemagne (2 %). Un pays où l’inflation est doublement une horreur. D’abord parce que ce phénomène économique renvoie aux sombres images de la République de Weimar qui a déroulé un tapis rouge à Hitler pour son arrivée au pouvoir par les urnes. Ensuite, parce que l’Allemagne est un pays de cheveux gris pour lesquels l’inflation est davantage un ennemi que le chômage des jeunes. Mais si l’on fait le tour du monde on constate une inflation quasi-record aux États-Unis avec en avril un taux de 4,2 % en glissement annuel qui commence à inquiéter sinon les autorités monétaires, du moins la secrétaire d’état au Trésor, Janet Yellen. Et si – officiellement – les prix à la consommation ne progressent que de 1 % environ en Chine, en avril les prix à la production ont bondi de 6,8 %.

Même si le Gouverneur de la Banque de France évacue tout risque de surchauffe des économies en Europe, il a tout de même invité la Banque Centrale Européenne à dire clairement qu'elle tolère un dépassement de son objectif d'inflation – de 2 % - "pendant un certain temps". Alors que la hausse des prix reste en deçà de cette cible, en dépit d'une récente accélération, François Villeroy de Galhau juge que le moment n'est pas venu de sortir des mesures exceptionnelles de rachat d'obligations mises en place pendant la crise. Il a cependant déclaré que la BCE pouvait encore améliorer les indications qu’elle donne aux marchés sur la manière dont elle compte atteindre son objectif d'inflation. "Plutôt qu'un objectif flexible d'inflation moyenne, qui laisse de nombreuses questions sans réponses, mon option préférée serait l'utilisation d'une orientation renforcée et non linéaire, mentionnant explicitement notre tolérance pour un dépassement des objectifs d'inflation". Preuve que l’inflation est désormais dans tous les esprits.

 

Une inflation sans lien avec la création monétaire

 

On aurait tendance à penser que ce regain d’inflation est la conséquence logique de l’immense création monétaire faite des deux côtés de l’Europe dans le cadre des plans de soutiens aux économies face au Covid. L’expérience de 2008 a montré que ces afflux massifs de liquidités sur les marchés du crédit n’étaient plus une cause majeure d’inflation. Dans la mesure où cet argent, se retrouve, en partie, prêté à des hedge funds, des investisseurs, des fonds de private equity voire des industriels qui amplifient leurs interventions sur les marchés actions. Les plans de sauvetage de la BCE comme de la Fed ont servi à mettre de l’huile dans les rouages de l’économie. Mais les physiciens le savent bien : l’huile est plus légère que l’eau et remonte tout de suite à la surface des marchés financiers. Ce qui explique leur si bonne performance depuis un an.

La principale cause de l’inflation est le redémarrage simultané de la plupart des grandes économies mondiales en parallèle avec les campagnes de vaccination. Ce qui crée un peu partout des énormes goulots d’étranglement ou bien des chocs d’offre comme l’expliquent les analystes. Cela se traduit par la flambée des prix des matières premières, et notamment du cuivre ou du cobalt. De fait par des livraisons aléatoires aux fabricants de semi-conducteurs qui ne peuvent pas livrer les constructeurs automobiles. D’où des phénomènes inflationnistes sur des micromarchés, qui une fois consolidés par les statistiques nationales font ressortir des perspectives d’inflation se dirigeant au-delà du seuil des 2 %.

Les économistes des banques centrales l’ont bien compris. Et c’est la raison pour laquelle ils n’invitent pas les pompiers du système financier à stopper leurs plans d’injections des liquidités. D’abord parce que les États utilisent massivement cet argent créé pour eux afin de débrancher très doucement les perfusions installées il y a un an. Et surtout parce qu’il est important que les taux d’intérêt restent le plus bas possible, dans cette période de convalescence ou de "recovery" comme le disent les anglo-saxons et même les économistes dans la langue de Molière.

 

Le joug intellectuel de l’école monétariste

 

La question qui demeure est de savoir si cette inflation est dangereuse ou pas. Nous vivons tous encore sous le joug intellectuel d’une école monétariste alors que la plupart des gouvernements appliquent des méthodes keynésiennes. Et beaucoup pensent comme Hemingway – qui n’était certes pas un économiste – que "la première panacée pour une nation mal dirigée est l’inflation monétaire, la seconde est la guerre. Les deux apportent prospérité temporaire et destruction indélébile. Les deux sont le refuge des opportunistes économiques et politiques." Mais près de 90 années ont passé depuis que l’auteur du "Vieil homme et la mer" a écrit cette sentence qui reflétait l’ambiance nauséabonde de Weimar.

Après la mondialisation et la digitalisation qui ont entraîné une baisse considérable des prix et créé un gigantesque réservoir mondial d’épargne, l’économie du globe est soumise aux aléas de la démographie mondiale. Les derniers chiffres en provenance de Chine indiquent que sa population ne progresse plus. Le nombre de naissances dans le pays a diminué de 18% par rapport aux 12 millions de 2019, et la population chinoise totale s’élève actuellement à 1,4 milliard d’habitants, avec une augmentation de seulement 5,3% en l’espace de 10 ans. Les recensements ont également révélé des tendances inquiétantes aux États-Unis, qui ont enregistré leur deuxième taux de croissance démographique le plus bas depuis 1790 ! Les vents contraires de la pandémie et de ses retombées sont venus se greffer à une décennie d’incertitudes économiques, de baisse de la fécondité et de ralentissement de l’immigration. Avec ses 331 millions d’habitants, la population américaine n’a augmenté que de 7,4% depuis 2010. C’est pour cette raison, notamment, que Joe Biden a annoncé la naturalisation des 11 millions de clandestins.

Un ralentissement de la croissance de la population mondiale pourrait certainement permettre de repousser à une date ultérieure certains des effets les plus catastrophiques du changement climatique. Mais à un prix économique extrêmement élevé. La diminution du nombre d’habitants ne suffira pas nécessairement à accroître le coût du travail. En revanche, une réduction de la proportion des personnes en âge de travailler dans la population mondiale pourrait bien avoir cet effet. C’est sur cette augmentation du taux de dépendance que les économistes Charles Goodhart et Manoj Pradhan mettent l’accent lorsqu’ils exposent leurs arguments en faveur d’une hausse des salaires, des prix et des taux d’intérêt. En Chine, le fait est que l’industrie manque déjà cruellement de bras. Or c’est le principal fournisseur de pièces électroniques pour le monde entier. D’où un début d’inflation structurelle qui n’a rien à voir avec l’avertissement d’Hemingway.

 

Une inflation sinon utile, du moins morale

 

Plus près de chez nous, dans une Europe où la part des actifs ne cesse de diminuer au profit des étudiants et des retraités, l’inflation pourrait ressembler à une "ruse de l’histoire". Elle va écorner les rendements de l’épargne massive accumulée au profit de millions de retraités. En France les retraites sont désormais revalorisées en fonction de l’inflation. C’est l’un des effets de la révolte "des gilets jaunes". Mais la situation ne sera pas tenable longtemps. Et après la présidentielle on découplera à nouveau les pensions et l’inflation. Ce qui va être douloureux pour les 14,7 millions de retraités français et les 20 millions de retraités allemands.

En plus de cela, ces "cheveux gris" constituent le principal bataillon des épargnants, avec des économies constituées au fil de leurs années de travail, et placées en assurance-vie voire en produits de type obligataires dont le rendement s’établit désormais autour de 0,5 % par an. Face à une inflation de 2 voire 2,5 %, cela signifie que nos seniors vont acquitter, nolens volens, mais aussi sans même le savoir, un impôt invisible de 1,5 à 2 % par an sur une partie plus ou moins importante de leur capital.

Certains y verront la morale de l’après-Covid où les seniors contribuent, en subissant cette inflation, à résorber plus vite la dette record que nos pays ont souscrite pour sauver l’économie en mettant celle-ci à l’arrêt pour protéger le plus grand nombre de vies humaines. Et des vies déjà bien accomplies puisque la moyenne d’âge des morts du Covid est de 82 ans. Ce qui va rétablir une nécessaire solidarité intergénérationnelle entre des jeunes – bien maltraités pendant cette pandémie - qui vont pouvoir bénéficier de l’effet de levier en empruntant aux dépens des aînés qui vont voir leur capital raboté. En cela l’inflation renaissante aura un aspect sinon utile, du moins moral, dans nos économies post-Covid.

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