Chroniques / Yves de Kerdrel
Chroniques
Yves de Kerdrel
Chronique
Il y a bien un "monde d’après" pour le CAC 40
par Yves de Kerdrel
Le capitalisme français entame une mue sans précédent depuis quelques mois. Un mouvement schumpétérien dopé par la sortie de la crise sanitaire, la transition écologique et la fin de quarante années de baisse des taux.
De mémoire de chroniqueur financier, amené à scruter depuis trente-huit années les coulisses du capitalisme français, jamais ce dernier n’a connu une conjonction astrale qui le conduire à vivre un tel bouleversement. Avec des changements multiples. D’abord dans la hiérarchie des capitalisations boursières avec l’énergie et l’industrie lourde remplacées en tête de liste par les quatre grands du luxe français : LVMH, L’Oréal, Hermès et Kering. Ensuite dans la recherche d’une taille critique à l’échelle européenne par le biais de rapprochements qui ont pris diverses formes. Et enfin par le bouleversement pur et simple de piliers du CAC 40 obligés de s’adapter à la révolution numérique et à la transition écologique.
Le coup d’envoi de ces bouleversements a été donné par les longues discussions entre Peugeot et Fiat-Chrysler afin de donner naissance à un champion de l’automobile européen avec un grand pied outre-Atlantique. Mais si la taille et les synergies ont été mises en avant par les analystes financiers afin de saluer la naissance de Stellantis, la principale raison de cette fusion d’égaux tient à la révolution qui touche la mobilité et l’industrie automobile à travers le remplacement progressif des moteurs thermiques par des moteurs électriques. Il s’agit là d’un vrai choc schumpétérien, puisque cela fait 130 ans que l’automobile fonctionne avec des moteurs à combustion, alimentés par des dérivés du pétrole. Or il n’y a plus de doute sur le fait que les véhicules électriques vont désormais s’imposer, dans les mentalités, sur les routes – grâce à l’installation de bornes de recharge rapide – et dans les ventes.
De fait un groupe comme Stellantis ne doit pas seulement adapter tous ses modèles d’abord à l’hybride puis au tout-électrique, mais en plus il doit se faire fournisseur d’énergies. C’est ainsi que Carlos Tavares et John Elkann ont décidé il y a quelques jours d’implanter une troisième gigafactory de batteries électriques en Italie. Avec le soutien du gouvernement de Rome et les aides du plan de relance post-Covid. Il y a eu un moment où les allumeurs de réverbères ont dû se reconvertir, parce qu’un bouton électrique suffisait à allumer tous les anciens becs de gaz de Paris. De la même manière, cette révolution schumpétérienne entraîne des blessés graves avec la faillite des principales fonderies françaises habituées à fabriquer des carters en fonte puis en aluminium.
Des multiples changements de business-model
Le rapprochement un peu plus brutal et moins amical entre Veolia et une partie de Suez est lié au même mouvement de transition écologique et à la nécessité de bâtir un champion mondial. Il n’est pas encore certain que dans ce cas précis 1 + 1 égale 3, car il n’y a pas la même intensité capitalistique que dans l’automobile et la même facilité à dégager des synergies. Mais c’est bien la volonté de ne pas rater cette révolution économique entraînée par la transition écologique qui est à l’origine de ce rapprochement.
De la même manière un groupe presque quatre fois centenaire comme Saint-Gobain repense tout son business-model depuis deux ans afin de s’adapter, en tant que fabricant de matériaux de construction, à cette lutte contre le réchauffement climatique et pour la décarbonation. De fait le groupe fait un tri dans ses activités, à la fois pour ne garder que celles qui sont impactées par ces changements coperniciens et pour céder celles qui sont trop émettrices de gaz à effet de serre. La cession de la filiale chinoise de Pont-à-Mousson est en route. La prochaine étape c’est l’inéluctable vente de tout Pont-à-Mousson qui a longtemps été une "vache à lait" pour le groupe. De manière que Saint-Gobain apparaisse vraiment comme un fournisseur de matériaux des bâtiments neutres en énergie.
Le changement de modèle économique opéré par Total, désormais appelé TotalEnergies, est tout aussi spectaculaire. Puisque depuis près d’un siècle et le protectorat français en Syrie, l’ex-Compagnie Français des Pétroles avait pour mission de participer à l’indépendance énergétique et pétrolière du Pays. C’était le but de son créateur Ernest Mercier, mais aussi de Thierry Desmarest qui a acquis Petrofina et fusionné avec Elf. Mais dès son successeur, Christophe de Margerie, la pression climatique a amené Total à investir les cash-flows du pétrole dans le solaire américain. Et Patrick Pouyanné vient de faire voter en assemblée générale une stratégie très ambitieuse basée sur l’expression "produire plus d’énergies et moins de gaz à effet de serre" avec un objectif zéro carbone en 2050.
Le secteur financier à la peine
On pourrait multiplier à l’infini les exemples d’adaptation des grands groupes industriels français à cette transition écologique. En commençant par l’Air Liquide, spécialiste de la production d’hydrogène qui voit enfin ce gaz propre soutenu au niveau national par un plan ad hoc. Avec comme débouché principal d’ici vingt ou trente ans, la prochaine génération d’avions. En passant par Bolloré qui a investi très tôt dans les batteries électriques et qui possède un savoir-faire aujourd’hui mondialement reconnu. Et en allant jusqu’à Michelin qui sort désormais des pneus pour aller vers des applications du caoutchouc à la santé afin de rester écologiquement correct auprès des principaux investisseurs et de trouver des relais de croissance.
Le deuxième bouleversement du capitalisme français est lié à ce mouvement de quarante années de baisse des taux qui est probablement en train de toucher à sa fin. Puisque les taux de rendement des OAT qui étaient encore il y a peu en terrain négatif redeviennent très légèrement positifs. Tout cela est biaisé par le "quoiqu’il en coûte" pratiqué par la Banque Centrale Européenne dans l’accompagnement des économies du Vieux Continent frappées par la crise sanitaire. Et même si la BCE ne changera pas de politique monétaire avant mars 2022, il ne faut pas s’attendre à une brusque remontée des taux par la suite, tant les liquidités sont abondantes, et les investissements bien moins importants que par le passé. Il reste qu’il y a encore vingt ans les banques françaises étaient les clés de voûte du capitalisme hexagonal. Elles faisaient et défaisaient les conseils d’administration. Elles donnaient le "la" des grandes fusions. Et elles étaient actionnaires de toutes les sociétés du CAC 40 qui comptaient.
Désormais banquiers et assureurs doivent apprendre à gérer à avec des marges de transformation très faibles, compte tenu du niveau des taux d’intérêt, avec une pression réglementaire terrible qui les oblige à accumuler des fonds propres à l’infini, avec des effectifs pléthoriques face à ceux des fintechs qui commencent à les titiller, et avec également une pression écologiste de plus en plus forte, qui leur interdit de prêter aux mines de charbon, aux pétroliers et autres industries considérées comme nuisibles à la planète
Dans ce contexte les banques allemandes ont disparu, la très puissante HSBC est en train de faire une croix sur l’Europe pour retourner dans l’eldorado asiatique, les banques suisses ont perdu leur goût du secret. Les banques françaises sont encore les seules à faire bonne figure. Car il y a vingt-deux ans Michel Pébereau a eu la prescience de vouloir rapprocher BNP, la Société Générale et Paribas. Même si le Gouverneur de la Banque de France l’a obligé à laisser tranquille la SocGen, il a pu tout de même constituer une puissante banque universelle européenne capable de résister à tous les chocs. De fait la Société Générale n’a toujours pas retrouvé sa place dans le capitalisme français, avec une taille insuffisante et une stratégie qui change chaque année. Restent les groupes à coloration mutualiste comme BPCE qui opère une smart consolidation avec le rachat des minoritaires de Natixis, avec le Crédit Agricole qui bénéficie de fonds propres très importants et avec le Crédit Mutuel-CIC. Aucun de ces établissements ne semble tenté par les opérations transfrontalières, à la différence de ce qu’ont fait les assureurs et notamment Axa.
Les activités "non essentielles" au firmament
En même temps que l’on voyait le secteur financier perdre une grande partie de son prestige, mais aussi de sa valeur en bourse, avec des capitalisations très inférieures aux fonds propres, le secteur du luxe a véritablement bondi. Le plus curieux, c’est qu’il aurait dû être le plus frappé par la crise sanitaire qui affecte le monde depuis bientôt dix-huit mois, car il n’y a pas moins "essentiel" et plus superflu que le luxe, et les griffes. Or les capitalisations boursières de LVMH, L’Oréal Hermès et Kering ne cessent de progresser, emmenant avec elles le CAC 40 dont ces groupes représentent à eux quatre 23 % de son poids.
Dans ce monde d’après-Covid où l’on a obligé les commerces "non essentiels" à fermer, les entreprises les plus puissantes sont celles qui ne fabriquent que des objets "non essentiels" : du champagne à la maroquinerie en passant par les carrés de soie ou les rouges à lèvres. Peut-être cette flambée du luxe n’est-elle que l’anticipation presque inconsciente par les investisseurs "d’années de libération" comme le furent les années vingt (1920 à 1929) après la grande guerre et l’épidémie de fièvre jaune qui a entraîné la mort de plus de cinquante millions d’individus ? Peut-être ces entreprises rassurent-elles par la force de leurs cash-flows et leur capacité à générer de la croissance dans un monde marqué par les révolutions, parfois difficiles à suivre du numérique ? Il reste que ces quatre groupes, très anciens par les marques qu’ils gèrent, existaient à peine il y a quarante ans. Et il a fallu le talent d’un Bernard Arnault pour racheter un groupe Agache-Willot d’où surgissait à peine une pépite nommée Dior, et le culot de François Pinault pour abandonner son groupe de distribution au profit de Gucci et de Saint-Laurent.
Tous deux ont mené des mouvements de "destruction créatrice" qui fait d’eux, mais aussi de la famille Hermès et des Bettencourt les piliers du CAC 40 dans la France d’après. Hasard ou pas cette transformation a été menée par des familles d’entrepreneurs, qui ne doivent rien à l’État et tout à leur vision à long terme, à leur sens du risque et à leur capacité à faire adhérer des équipes de plus en plus nombreuses dispersées tout autour de la planète. Le capitalisme familial qu’ils incarnent est très éloigné du capitalisme "new wave" des Gafa. Il n’en est pas moins tout aussi respectable, au moins aussi performant, et encore plus résilient face aux crises à venir.
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