Macro-économie / Taux / Baptiste Thornary / Bpifrance
Macro-économie / Taux
Baptiste Thornary / Bpifrance
L'année 2023 vue par... Baptiste Thornary /
Chef économiste de Bpifrance
Quelles sont vos perspectives pour l’économie mondiale ? Avez-vous élaboré plusieurs scénarios selon l’évolution de la guerre en Ukraine ?
L’économie mondiale va souffrir en 2023 des conséquences de la guerre en Ukraine et de l’inflation énergétique. Aux prix actuels du marché du pétrole, du gaz, de l’électricité ou du charbon, c’est un quasi-doublement de la facture énergétique à affronter pour nos économies estime l’OCDE, un choc comparable en magnitude aux années 70. L’inflation, énergétique mais aussi alimentaire, est devenue un phénomène quasi mondial ainsi que son corollaire, la hausse des taux monétaires, réagissant également à la politique de la Réserve Fédérale américaine et à l’appréciation du dollar.
Bien sûr l’incertitude sur le destin du conflit en Ukraine et ses conséquences sur les grands équilibres des marchés énergétiques ou alimentaires fait que l’univers des possibles est large. La gestion du risque sanitaire en Chine est l’autre grande source de volatilité des scénarios. Mais au-delà des incertitudes on voit aussi que le contexte est loin d’être homogène selon les zones et les pays. Si l’Europe est à l’épicentre des difficultés, on assiste par exemple à des transferts de richesse importants entre producteurs et consommateurs des ressources dont les prix s’envolent. Dans des zones comme l’Afrique sub-saharienne, même si plusieurs économies de la zone se retrouvent fragilisées dans le contexte actuel, nombre de projections envisagent des rythmes de croissance moyens en progression en 2023 et 2024, et supérieurs à la moyenne des années précédant la crise sanitaire.
Le ralentissement économique chinois vous préoccupe-t-il ?
Il y a ce qui relève du conjoncturel et du structurel. Au niveau conjoncturel, c’est plutôt un rebond qu’on attend pour l’économie chinoise l’année prochaine avec la perspective de contraintes sanitaires allégées, même si la transition sera dans un premier temps coûteuse. Des premières mesures ont été prises dès fin 2022 et si le calendrier de réouverture de la Chine est toujours fortement incertain, il y aura tout de même un rebond mécanique après une année 2022 difficile, qui finira avec un des plus faibles taux de croissance de ces dernières décennies.
Le questionnement est plutôt dans le moyen terme pour l’économie chinoise. Quel potentiel de croissance peut-elle atteindre ? Les défis s’accumulent : endettement des ménages, déclin démographique, tensions avec les Etats-Unis et réduction des transferts de technologie, et des enjeux de sécurité qui au vu des annonces du 20e Congrès du Parti Communiste, menacent de prendre le pas sur les objectifs économiques.
Le paradoxe de la situation que nous vivons est que l’affaiblissement récent du moteur chinois s’il n’est pas une bonne nouvelle pour les entreprises pour qui ce marché peut être un fort relais de croissance, est à court terme aussi facteur de détente des difficultés d’approvisionnements et des prix des matières premières. Et donc plutôt bénéfique aussi pour beaucoup d’entreprises.
L’inflation actuelle, d’où qu’elle vienne (matières premières, pénuries multiples, hausses de salaires), a-t-elle franchi son pic ?
Le scénario d’inflation sera clef pour les perspectives de croissance. Si on se place dans le cas de l’économie française, il y a plusieurs effets qui peuvent aller en sens contraire.
En premier lieu, l’inflation énergétique devrait en 2023 perdre en intensité. Certes les mesures de bouclier tarifaire seront moins protectrices mais le potentiel de hausse de prix sur les marchés des matières premières semble limité. On voit déjà une baisse du prix du pétrole qui participe à un léger repli du taux d’inflation en Europe en fin d’année.
De façon plus globale, on voit les pressions en amont sur les chaînes d’approvisionnements se réduire : baisse des prix des matières premières industrielles, des semi-conducteurs, des coûts de transport qui pourraient aller dans le sens d’un repli de l’inflation dans les prochains trimestres. L’impact du redémarrage chinois reste cependant à surveiller.
Ce repli serait en revanche sans doute progressif, les hausses de coûts passées continuant de se propager aux salaires, et augmentant la persistance de l’inflation. Mais sans aller nécessairement jusqu’à une boucle prix-salaire suffisamment puissante pour contrecarrer un atterrissage progressif de l’inflation. Les retours des PME que nous enquêtons accréditent plutôt cette hypothèse fin 2022 : les revalorisations salariales sont de plus en plus importantes, mais ne s’ajustent pas non plus totalement à la dynamique des prix. Et les anticipations de hausses de prix et de salaires en 2023 sont inférieures à celles de 2022.
La récession est-elle inéluctable en Europe d’ici les prochains mois ? Et en France ?
Les nuages se sont clairement amoncelés pour l’Europe, la plus exposée aux conséquences de la guerre en Ukraine. Concrètement c’est un choc énergétique majeur pour l’Europe qui paie depuis plusieurs trimestres au prix fort son gaz et son électricité. Par-dessus s’ajoute le risque de rationnement pour cet hiver, voire le(s) suivant(s) si la situation sur le front géopolitique ne s’améliorait pas.
Quel scénario dans ce contexte ? Reconnaissons que l’incertitude est très forte, ce qui se voit dans les scénarios des conjoncturistes qui peuvent diverger très fortement. Cela dit la récession est loin d’être inéluctable. En particulier pour une économie comme la France, moins directement exposée par exemple que l’économie allemande. Plusieurs éléments peuvent aller dans le sens d’une relative résilience de nos économies. D’abord le constat d’une très forte résistance de la conjoncture en 2022, au niveau du secteur industriel jusqu’en cette fin d’année, au niveau plus général du marché du travail. La perspective de repli même progressif de l’inflation, couplé au ralentissement de l’activité, devrait limiter la remontée des taux au cours de l’année prochaine. Les finances publiques, fortement mises à contribution pour soulager l’économie en 2022, resteront en support. Enfin, quand on regarde la situation des entreprises, elles sortent d’une reprise post-crise sanitaire avec un volant de liquidité important. Le réajustement assez généralisé de leurs prix limite aussi à ce stade l’impact sur les marges. Si on regarde l’industrie française, et même en mettant de côté le secteur énergétique, le taux de marge est en progression sur l’année qui s’est écoulée.
Mais au-delà du débat sur la possibilité ou non d’une récession technique l’année prochaine, l’enjeu pour nos économies et les entreprises est bien de s’adapter à un environnement de coûts énergétiques qui pourrait être durablement dégradé. C’est finalement un scénario qu’on aurait qualifié il y a peu de transition désordonnée qui se déroule sous nos yeux, à la vue de cette hausse brutale et non anticipée du prix des énergies carbonées. Avec en plus un transfert de richesse qui nous échappe vers les économies productrices, et donc des mécanismes de compensation très couteux pour les finances publiques.
Comment le tissu productif peut s’adapter à cette nouvelle donne ? Nous cherchons à percevoir dans nos enquêtes de conjoncture sur les PME comment ces dernières réagissent face au choc. Côté positif, nous voyons que le poids des investissements en faveur de la TEE, visant notamment des gains d’efficience énergétique, ont doublé dans leur mix d’investissement. Côté plus négatif, à court terme, très peu de TPE et PME considèrent qu’elles peuvent atteindre une réduction de 10% de leur consommation de pétrole, gaz ou électricité sans réduire la voilure au niveau de l’activité. Beaucoup sont dans l’expectative. Quoi qu’il en soit l’enjeu de la transition climatique est plus que jamais réaffirmé par la situation actuelle.
Faut-il s’inquiéter d’un découplage entre les Etats-Unis et la zone euro ?
Il est difficile de parler de découplage aujourd’hui entre les Etats-Unis et la zone euro si l’on regarde par exemple les échanges commerciaux. Les Etats-Unis sont le premier partenaire commercial de la zone. Les exportations ont explosé depuis la crise sanitaire, tirées par le rebond de la demande américaine et nos importations ont fortement progressé, notamment en 2022 avec la réorientation des approvisionnements énergétiques européens. Les liens économiques entre nos économies resteront dans le futur extrêmement forts.
Quant à savoir si les cycles économiques vont dans les prochains trimestres diverger entre les deux zones, il y a peu d’éléments permettant d’envisager un réel découplage. Des deux côtés de l’Atlantique est attendu un ralentissement économique pour 2023, sur fond de conditions monétaires plus restrictives et d’une inflation encore élevée.
Un dernier élément qui alimente les spéculations sur les écarts de dynamique entre Europe et Etats-Unis, en particulier dans l’industrie, est la dégradation de la compétitivité européenne sous le coup notamment de prix du gaz 5 à 7 fois plus élevé depuis la mi-2021 qu’outre-Atlantique. C’est un enjeu majeur pour l’industrie européenne si ces écarts persistent. A ce stade et depuis le début de la crise sanitaire, la compétitivité-prix européenne vis-à-vis des Etats-Unis semble plutôt avoir été préservée dans l’industrie voire s’est légèrement améliorée sous le coup de coûts salariaux globalement moins dynamiques et de la baisse de l’euro. Mais l’impact de la hausse des prix énergétiques n’est pas entièrement passée dans les coûts des entreprises, de même que les salaires.
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