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Yves de Kerdrel
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La fronde touche le secteur privé
par Yves de Kerdrel
La communication gouvernementale est toujours aussi désordonnée et imparfaite concernant la réforme des retraites qui arrive en Commission demain. Si bien que l’opinion se durcit à deux jours d’une nouvelle journée de manifestations et de blocages dans la France entière. Et le problème, c’est que tellement de concessions ont déjà été faites que le gouvernement ne peut plus céder sauf à menacer toute l’ossature de cette réforme.
"Quos vult perdere Jupiter dementat prius". Nous avons tous appris ce vieil adage latin – en raison de sa particularité grammaticale – qui signifie "Jupiter rend fous ceux qu’il veut perdre" ou de manière plus littérale "Jupiter ôte la raison à ceux qu’il veut perdre ". C’est vraiment l’impression que donne actuellement le climat politique autour de la réforme des retraites, tant tous ceux qui ont pour rôle de défendre et d’argumenter en faveur de ce texte, ouvrent de fausses "boîtes de Pandore" à chaque fois qu’ils parlent.
Nous en avons eu la démonstration cette semaine avec la déclaration stupide de Franck Riester sur le problème posé par l’allongement de l’âge de la retraite pour les femmes ayant élevé des enfants. Ce qui a allumé un véritable incendie, même si le sujet avait déjà été mis en exergue depuis le 10 janvier par les partenaires sociaux. Mais qu’un membre du gouvernement jette, nolens volens, de l’huile sur le feu, a contraint Élisabeth Borne à intervenir mardi dernier lors des questions au gouvernement. Quant au fauteur de troubles, le Ministre chargé des relations avec le Parlement, il a été convoqué à l’Élysée pour se prendre quelques coups de règles, bien mérités, sur les doigts.
Des bavardages contre-productifs
Il reste qu’en dehors de cet incident qui tombait très mal en raison des relations très fluides que ce ministre doit avoir avec les parlementaires et compte tenu du moment, la communication gouvernementale est catastrophique. Trop de ministres prennent la parole. Alors qu’ils ne sont pas concernés. C’est le cas de Gabriel Attal qui a parlé bien imprudemment dimanche dernier de la solidité de l’accord conclu entre Élisabeth Borne et Éric Ciotti. C’est le cas d’Olivier Véran, dont on comprend, à chaque fois qu’il parle, qu’il ne maîtrise pas la technique financière de cette réforme. C’est le cas d’Aurore Bergé, qui manque d’expérience et qui tombe facilement dans les pièges tendus par les journalistes, notamment sur la question de la retraite des femmes mères de famille.
Si l’on se rappelle comment s’est passée la réforme de 2010 menée par Éric Woerth, il n’y avait alors que deux et seulement deux personnes habilitées à prendre la parole : François Fillon et Éric Woerth. Par ailleurs ce dernier réunissait chaque semaine les éditorialistes de tous bords à dîner rue de Grenelle. Et Raymond Soubie, assisté de Marguerite Bérard, faisait beaucoup de "off" avec les journalistes économiques traitant de la réforme. Quant à Nicolas Sarkozy il gardait le lien direct avec les patrons des centrales syndicales. Et dès le départ, il avait dit : "vous verrez : il n’y aura pas plus de dix jours de blocages". Il y a eu effectivement neuf journées de manifestations et d’arrêt du pays. Après quoi, les syndicalistes ont compris qu’ils n’obtiendraient rien. Et la réforme a été adoptée.
Les mauvaises manières de Bayrou
À la veille du début de l’examen du texte et des 7 017 premiers amendements déposés, en Commission, le gouvernement se trouve donc très affaibli. D’autant qu’à cela continue de s’ajouter cette étrange musique de fond qui vient des personnes dont l’intérêt est a priori que cette réforme passe. C’est notamment le cas de François Bayrou et de plusieurs députés Modem qui sont des intervenants à la fois réguliers et virulents sur tous les plateaux de télévision. Alors que le Haut-Commissaire au Plan vient de sortir un rapport expliquant que notre pays avait désormais toutes les caractéristiques d’un "pays sous-développé". A fortiori s’il ne réforme pas son système de retraite par répartitions…
C’est aussi le cas des Républicains qui ne savent plus très bien où ils habitent. Dans la mesure où leur nouveau président a "topé" avec la Première Ministre. Mais l’on voit grossir, chaque jour, le nombre de leurs parlementaires réticents à voter le texte. Au début il était question de 10 à 12 frondeurs, surtout proches d’Aurélien Pradié. Au dernier comptage ils sont désormais plus de 25. Et l’on peut penser que si la journée de blocage de mardi est un succès, leur nombre enflera encore. Tant ils sont dépourvus de colonne vertébrale. Et à la manière de Ledru-Rollin ils sont capables de dire : "je suis leur chef, donc je les suis" …
La contagion au secteur privé
Cette journée de mardi sera donc importante dans ses retentissements. Qu’il s’agisse du nombre de manifestants qui battront le pavé ou bien des blocages constatés dans les entreprises publiques, mais aussi dans les entreprises privées. Car compte tenu de l’ampleur de l’opposition à cette réforme qui grossit à l’occasion de chaque nouveau sondage, les grandes entreprises privées sont désormais tout aussi affectées que des entreprises publiques où le sujet principal reste évidemment celui des régimes spéciaux. Dans les raffineries, les arrêts de travail n’ont pas été aussi nombreux que l’espéraient les grévistes, même si les livraisons ont pu être perturbées par endroits. L’intersyndicale a donc appelé à une grève de 72 heures dans le secteur pétrolier à partir du 6 février. Sur le site Esso (filiale de l’américain Exxon) de Fos, les opérations de chargement de carburant étaient tout de même très perturbées.
Les salariés du privé sont concernés par la hausse de l’âge de départ en retraite, mais aussi par la hausse de la pension minimale à près de 1 200 euros (pour une carrière complète) et par les mesures pour les carrières hachées. Ces "plus" ne concernent pas la fonction publique, le secteur public et les raffineries : car dans la fonction publique, le minimum garanti de pension est déjà à 1 250 euros, et il n’y a pas vraiment de carrière hachée dans le secteur public et les transports publics. Par ailleurs dans les entreprises privées, ce sont les salaires qui mobilisent actuellement. Alors, va-t-on y assister - ou pas - à une conjonction des contestations (salaires et retraites) ? Au passage, les salariés des entreprises où les salaires ne bougent pas (il y en a) peuvent-ils se permettre des journées de grève avec l’inflation actuelle ?
Comment sortir d’une situation de blocage ?
Reste enfin la question de savoir comment le gouvernement peut sortir le pays d’un blocage, si la situation dégénère complètement. En particulier si les syndicats parviennent à convaincre les étudiants et lycéens de bloquer les universités et les lycées. Car beaucoup de concessions ont déjà été faites dans les discussions préliminaires et notamment dans les à-côtés de la réforme. Des concessions dont le coût représente 4,8 milliards à l’horizon 2030 soit près de 30 % du montant des économies initialement attendues. Tout geste supplémentaire fragiliserait donc un peu plus cette équation financière aux marges si étroites.
L’autre point faible du gouvernement, c’est la position personnelle d’Emmanuel Macron. D’une part il focalise à lui seul un certain nombre de crispations. On ne reviendra pas à nouveau sur la volonté de "vengeance" de Laurent Berger à l’égard de celui avec lequel il s’entendait si bien lorsqu’il était Secrétaire Général adjoint de L’Élysée, sous François Hollande et qui s’est essuyé les pieds sur les corps intermédiaires pendant son premier mandat. Enfin les syndicats ont très bien intégré que le Président de la République est en position de faiblesse dans la mesure où il n’est pas rééligible. Et qu’une telle réforme se mène avant tout lorsque le couple exécutif est en position de force. Ce qui pouvait être le cas à l’hiver 2019-2020 lors de l’élaboration du système à points. Mais ce qui ne l’est plus aujourd’hui.
Une réforme dont l’impact est essentiel pour l’économie
Nous continuons – chez WanSquare – de croiser les doigts et d’espérer que le pays va revenir à la raison tant cette réforme est nécessaire. Elle eut été préférable avec un âge légal à 65 ans. Et son impact ne porte pas seulement sur les finances publiques – ce qui est déjà important – mais sur toute l’économie française. Le nombre de personnes en emploi âgées de 55 à 64 ans augmenterait de plus de 100 000 en 2025 et atteindrait 300 000 en 2030 sous l’effet de la réforme. Le taux d’emploi chez les personnes dont l’âge est compris entre 60 et 64 ans augmenterait de 2 points en 2025 et de 6 points à partir de 2030. Si bien que conjuguée à la hausse de la durée d’assurance requise (la durée de cotisation va progressivement être allongée pour atteindre 43 ans de cotisation à compter de 2027), la hausse de l’âge d’ouverture des droits à la retraite au rythme d’un trimestre par génération permettrait, à long terme, d’augmenter le taux d’emploi de la population générale de 0,6 point.
De fait, la richesse produite chaque année par la France étant en partie fonction de la quantité de travail injectée, le surplus de Produit intérieur brut lié à la réforme atteindrait 0,7 % en 2027 puis 1,1 % en 2030, ce qui correspondrait à une croissance économique annuelle supplémentaire de 0,10 point de pourcentage. Il y a tout juste un an, des travaux de la direction générale du Trésor dévoilés par sa cheffe économiste Agnès Bénassy-Quéré au Conseil d’orientation des retraites, montraient qu’à long terme, l’impact d’une telle réforme serait deux plus fois plus important sur le solde de l’ensemble des administrations publiques (environ 1 point de PIB) que sur celui du seul régime des retraites du fait de la hausse des recettes en tout genre dont jouirait la puissance publique (impôts mais aussi cotisations liées à l’ensemble des risques sociaux). Compte tenu de la hausse du nombre d’actifs employés, le PIB par habitant pourrait également se voir affecté positivement par cette réforme. Or s’il y a vingt ans, le niveau de vie moyen dans l’Hexagone représentait 92,6 % du niveau de vie moyen en Allemagne, il n’en pèse désormais plus "que" 85,1 %. D’où le sentiment de décrochage ou de déclassement sur lequel prospèrent hélas des mouvements populistes et extrémistes.
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