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Superprofits et superhypocrisie
par Yves de Kerdrel

Plus que dans l’incapacité à faire comprendre les tenants et les aboutissants d’une réforme des retraites tellement nécessaire, le mal dont souffre notre pays se retrouve dans la manière dont il regarde avec stupéfaction et horreur les profits de TotalEnergies ou ceux de BNP Paribas. Il s’agit d’une hypocrisie de la part de nos concitoyens, de la part des politiques, de la part des actionnaires et d’une longue, bien trop longue tradition judéo-chrétienne.

12/02/2023 - 06:30 Temps Lecture 13 mn.

 

Ce n’est vraiment pas un métier qu’être Patron de TotalEnergies. Lorsque j’ai commencé à faire celui de journaliste économique il y a quarante ans exactement, Total, s’appelait la Compagnie Française des Pétrole et siégeait de manière somme toute assez modeste à Molitor dans un hôtel particulier. Son patron qui était un illustre inconnu – l’heureux homme – avait tout de même le droit à un chauffeur qui l’emmenait dans sa résidence secondaire à Carantec dans le Finistère. Là chacun savait bien sûr ce qu’il faisait. Mais invariablement son très discipliné chauffeur répétait à qui voulait l’entendre que Monsieur René Granier de Liliac n’était rien d’autre qu’un pompiste. Et personne ne se posait de question sur son salaire, sur les profits de la CFP "la Française" comme on l’appelait à la Corbeille. Quant à nous autres journalistes, étions fiers de cette société détenue à 30 % environ par l’État, et qui nous montrait ses plateformes en mer du Nord ou au large de Bornéo, à la pointe de la technique humaine, de la géologie et de ce but transcendantal qu’était l’indépendance énergétique du Pays.

 

L’équation climatique de Total nécessite des superprofits

 

Cette semaine TotalEnergies s’est donc cachée pour annoncer avoir réalisé un résultat de 20,5 milliards de dollars en forte hausse par rapport à celui de l’exercice précédent. Et encore, ce chiffre record prend en compte une dépréciation de 14,8 milliards de dollars liée à la participation minoritaire de 19,4 % de TotalEnergies dans Novatek. Et ne comptons même pas les efforts faits – gratis pro Deo – afin de diminuer pendant tout le second semestre le prix de l’essence à la pompe dans les stations-service TotalEnergies. Bref non seulement le groupe dirigé par Patrick Pouyanné a appliqué comme un bon petit soldat, les canons de la bien-pensance qui recommande de ne pas gagner trop d’argent, mais en plus il a fait en sorte de consacrer une part croissante de son cash-flow à l’application de son plan pluriannuel de transition climatique et énergétique.

Puisque si l’équation de TotalEnergies est simple, elle demande du temps. Transformer un groupe bâti dans les années trente par Ernest Mercier et les protectorats de la France en Syrie et au Liban, avec à la clé des gisements de pétrole et de gaz, en un groupe qui n’a pas d’autre choix que de devenir un très grand électricien, à base de solaire, d’éolien, d’hydro, voire de quelques turbines à gaz. Mais pas de nucléaire, chasse gardée d’EDF et dont la technologie repose trop sur les externalités de l’ASN. Les bénéfices colossaux de TotalEnergies vont donc servir cette année à réaliser des investissements (pour près de 18 milliards de dollars) dont 5 milliards dédiés aux énergies renouvelables et plus particulièrement 4 milliards de dollars pour des projets liés à l’électricité. En 2022, le groupe a investi un montant total de 16,3 milliards de dollars, dont 4 milliards de dollars dans les énergies renouvelables.

 

Aussi riche soit-on, on ne détruit pas des fonds propres…

 

Il reste que compte tenu des montants en question, du choc inflationniste subi par les Français, du salaire du Président, plus rien de rationnel n’est audible. C’est même à se demander si "puisque ces mystères nous dépassent feignons d’en être les organisateurs" comme le disait Cocteau, ce caractère multidimensionnel n’arrange pas les détracteurs de Total qui doit mener un projet difficile à expliquer à l’opinion publique en Ouganda et en Tanzanie.

Ce qui est certain c’est que dans sa communication, le groupe a commis une erreur. Non pas celle d’augmenter le dividende. Puisque la participation des salariés a progressé, dont celle allouée à la force du travail, il est normal que celle revenant au capital connaisse la même trajectoire. En revanche le groupe a annoncé son intention de racheter pour 2 milliards de dollars d’actions au premier trimestre, après avoir vu ses résultats profiter fin 2022 d’un prix des hydrocarbures toujours élevés. Ces rachats d’actions constituent l’opération la plus stérile qui soit dans ce monde capitaliste. Il consiste à racheter des actions au fil de l’eau, sans que le cours s’en ressente, puis à les annuler. Ce qui revient à détruire des fonds propres, ce qui est aujourd’hui la denrée économique la plus précieuse.

 

Le problème intact des rachats d’actions

 

Lorsqu’à la fin de l’été dernier des voix plus ou moins autorisées ont voulu s’attaquer aux superprofits, certains représentants du patronat, ont suggéré à Bruno le Maire de n’instaurer une taxe que sur les rachats d’actions, tant cette opération est stérile. D’ailleurs c’est ce que les Américains venaient de mettre en place avec l’IRA, et pour financer en partie la partie dispendieuse de cette loi. Mais certains lobbys patronaux ont réussi hélas à bloquer ce projet.

De fait BNP Paribas, qui pourtant doit compter ses fonds propres à l’euro près - ratios de solvabilité et surveillance de l’ACPR obligent – va également pratiquer des rachats d’actions. Voir une banque détruire des fonds propres me paraît être un non-sens économique ; tant les fonds propres sont la base de son activité. Mais le coût du capital a ses mystères que la raison ignore décidément.

 

Le dividende salarié ne verra pas le jour

 

Il reste que ces publications de très bons chiffres de la part de nos stars du CAC 40 vont se poursuivre cette semaine, avec de surcroît le plan stratégique que Christel Heydemann va dévoiler pour Orange et dont La Lettre de L’Expansion de demain matin donne les principaux éléments. Demain c’est au tour de Michelin et de Rothschild & Co qui a choisi d’annoncer lundi dernier un retrait de la Bourse, sans doute aidé par la famille Peugeot. Mardi, c’est au tour de Carrefour, M6 et TF1. Mercredi c’est à Kering – dont les comptes sont très attendus – puis Klépierre et Gecina. Jeudi est une très grosse journée avec Tikehau Capital, ADP, L’Air Liquide, Rexel, Imerys, Renault, Pernod-Ricard, Airbus et Lagardère. Enfin la semaine se terminera avec Safran, Air France-KLM, Électricité de France, Hermès International et Eutelsat Communications.

De quoi alimenter les débats qui reviennent, tels l’Arlésienne, sur le partage de la valeur. Une valeur qui n’a jamais été aussi partagée qu’en France, depuis l’instauration et le gonflement de la Prime de Partage de la Valeur, qui permet à bien plus de salariés de toucher un pécule auxquels ils n’auraient pas droit si l’on s’enfermait dans le mécanisme mort-né du dividende salarié. Personne n’a jamais intérêt à changer le sens des mots et à créer des oxymores. Le dividende, c’est la rémunération du risque que prend l’actionnaire. Le salarié, lui, a une rémunération garantie à laquelle s’ajoutent différents mécanismes de participation. Aucun n’est idéal. Mais l’ensemble procure un tableau cohérent. À condition que l’État n’ait pas la fâcheuse idée de fiscaliser la PPV ou d’y accoler des cotisations retraite pour le seul bonheur de François Bayrou.

 

Accord entre partenaires sociaux sur le partage de la valeur

 

À noter que la onzième et ultime séance de négociations entre partenaires sociaux sur le partage de la valeur a accouché d’un projet d’accord ce vendredi 10 février. Une série de propositions qui doivent encore être soumises à la signature des instances nationales des syndicats d’ici le 20 février. Et qui pourraient aboutir à un accord majoritaire entre les organisations de salariés et de patrons. Si les syndicats ne sont pas ressortis pleinement satisfaits des discussions, des concessions ont tout de même été arrachées, notamment sur l’élargissement de la participation aux petites entreprises. FO a d’ores et déjà donné un avis favorable au texte, la CFDT n’y est “pas défavorable”, la CFTC, la CFE-CGC et la CGT restent, eux, “réservés”. Côté patronat, la Confédération des petites et moyennes entreprises (CPME) et le Medef se sont félicités d’un dialogue social constructif et “efficace”.

Ouvertes le 8 novembre par l’exécutif, les négociations partaient pourtant de loin, tant les positions des protagonistes s’opposaient en tout point. Depuis plusieurs mois, les discussions achoppaient sur l’épineuse question des augmentations de salaires, l’exonération des cotisations sociales et la généralisation de la participation aux plus petites entreprises. Aujourd’hui, ce dernier dispositif d’épargne salarial n’est obligatoire que dans les structures de plus de 50 salariés. C’est donc pressées par le calendrier politique que les organisations patronales ont lâché du lest, renonçant à plusieurs lignes rouges qu’elles s’étaient fixées. À commencer par l’élargissement de la participation aux plus petites entreprises, Autre nouveauté, la prime de partage de la valeur, qui permet aux employeurs de verser à leurs salariés une prime exonérée de cotisations et de contributions sociales, serait pérennisée. Le texte prévoit de permettre l’octroi de deux PPV dans l’année, alors qu’elle est annuelle aujourd’hui. C’était une demande du patronat, qui n’a cessé de vanter les mérites de la PPV, dénommée à l’origine "prime Macron". L’ensemble de ces propositions serviront de base aux discussions entre parlementaires, qui reprennent la main dès lundi à Bercy. Des députés Renaissance travaillent assidûment sur le partage de la valeur depuis de longs mois. Les élus verseront leurs propositions au débat, le 20 février prochain, lors de la Convention Renaissance. L’exécutif plaide de son côté pour un “dividende salarié”, qui permettrait d’augmenter les revenus des salariés lorsqu’une entreprise accroît ses dividendes - une promesse de campagne d’Emmanuel Macron, dont les partenaires sociaux ne veulent absolument pas entendre parler.
 

Une petite pause demandée par la faculté

 

Nous ne reviendrons pas cette semaine sur l’évolution du débat sur la réforme des retraites. D’abord parce qu’il a touché le degré zéro de la vie parlementaire hélas. À tous points de vue. Et quels que soient les bancs de l’Assemblée. Enfin parce que nous avons subi une double intervention chirurgicale cette semaine et que nous redoutons que les effets de la morphine se fassent encore entendre à la lecture de cette chronique dominicale. Nous supplions donc nos lecteurs de bien vouloir faire preuve de mansuétude à notre égard en cas de coquille, de fautes de frappe et d’orthographe. À dimanche prochain donc. Très bon week-end à vous.

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