éditorial / Yves de Kerdrel
éditorial
Yves de Kerdrel
éditorial
Refroidissement
par Yves de Kerdrel
Après l’interview d’Élisabeth Borne au Figaro, jeudi dernier, vécue comme une provocation à l’Élysée, les relations sont désormais plus que glaciales au sommet de l’État. Emmanuel Macron tergiverse toujours sur le choix d’un nouveau locataire de Matignon, au point de songer à un vaste remaniement sans changement de chef du gouvernement. En donnant des attributions élargies à Gérald Darmanin ou Gabriel Attal afin de limiter les marges de manœuvre d’Élisabeth Borne.
En cette période de chaleur intense sur une grande partie de la France, il y a au moins un endroit à Paris où l’air frais et même glacial continue de souffler. C’est entre l’Élysée et Matignon. Il n’y a plus la moindre communication entre le président de la République et sa Première Ministre. Le Chef de l’État ne s’est même pas manifesté lundi dernier après l’échec de la motion de censure à l’Assemblée nationale qui a permis à Élisabeth Borne de retrouver une forme de légitimité. Même s’il n’y avait pas grand suspens.
C’est tout de même forte de ce vote qu’Élisabeth Borne a jugé utile d’accorder une grande interview au Figaro sous le prétexte d’un plan consacré à la ruralité, alors qu’on l’attendait davantage, sur ce sujet, dans la presse quotidienne régionale. En fait, la majeure partie de cet entretien réalisé dans le jardin de Matignon a porté sur des sujets de politique politicienne. Et la Première Ministre s’est montrée droite dans ses bottes affichant clairement sa volonté de rester à la tête du gouvernement. Cela, au moment même où tout le monde spécule sur un remaniement.
Nouvelle provocation
La cheffe du gouvernement n’ignore rien des discussions que le Président de la République poursuit afin de procéder à ce fameux remaniement. Elle a vent également de ses hésitations tant à nommer Julien Denormandie ou Richard Ferrand – dont le nom s’est fait plus insistant ces derniers jours – qu’à faire appel à une personnalité marquée à droite, mais consensuelle, comme Thierry Breton. Et cela alors que mercredi prochain, les cadres et les principaux élus de Renaissance se réuniront afin de définir une nouvelle méthode de fonctionnement afin de travailler davantage avec Les Républicains.
Il reste qu’à l’Élysée on a très mal reçu le ton bravache de cette interview qui a été ressentie comme une nouvelle provocation. D’autant plus qu’Élisabeth Borne a choisi de se démarquer d’Emmanuel Macron en ne reprenant pas à son compte le terme de "dé-civilisation". Et qu’elle a, de nouveau, complètement assumé son parallèle entre le Rassemblement National et Pétain qui lui avait valu un sérieux recadrage de la part du Président de la République.
Combien de temps faut-il que cela dure ?
Au-delà de toutes ces péripéties politiciennes, la question principale qui concerne les Français, les dirigeants d’entreprises ou les patrons d’administrations, est de se demander s’il est vraiment sain pour le Pays d’avoir un couple exécutif qui passe son temps à se détester au point de ne plus communiquer et combien de temps cette glaciation peut durer. Humilié en permanence par Valéry Giscard d’Estaing, Jacques Chirac avait choisi de partir au cours de l’été 1976. Détesté par François Mitterrand, Michel Rocard a fini par quitter son poste en mai 1991 à la demande du Président de la République. Quant à François Fillon, s’il a entretenu des relations marquées par des hauts et des bas avec Nicolas Sarkozy, jamais les deux hommes n’en sont arrivés à ce niveau d’absence de communication.
Le pire qui pourrait arriver c’est que le Chef de l’État décide de maintenir Élisabeth Borne à son poste faute de trouver un remplaçant qui coche toutes les cases, en lui supprimant toute marge de manœuvre. Or c’est malheureusement l’un des scénarios qui était à l’étude ces derniers jours à l’Élysée. Avec la volonté de faire monter Gérald Darmanin – dont on connaît l’inimitié qu’il a pour la Première Ministre – en le nommant ministre de l’Économie. Et en faisant de même pour Gabriel Attal qui deviendrait un super ministre de l’Éducation Nationale en remplacement de Pap Ndiaye qui a montré toute son insuffisance.
La droite de Charybde en Scylla
L’autre question qui se pose à Emmanuel Macron est d’essayer de retrouver une majorité de gouvernement à l’Assemblée nationale. Cela était au cœur de sa récente rencontre avec Nicolas Sarkozy. Et ce sujet est d’autant plus important après l’aveu de Bruno Retailleau au magazine Le Point affirmant que la droite n’est pas prête à gouverner. Comme le disait Talleyrand : "cela va sans dire, mais cela va encore mieux en le disant".
Ne sachant plus où elle habite, ce qu’il reste de "droite de gouvernement" s’est réuni hier au Cirque d’Hiver pour des "États Généraux de la droite" avec les interventions d’Éric Ciotti et de Gérard Larcher. Mais sans la présence des deux candidats possibles à la présidentielle de 2027 : Laurent Wauquiez et David Lisnard, le Président de la puissante Association des Maires de France. Rien n’est sorti de ces débats fumeux. Car rien n’avait été préparé. Et plus personne ne travaille et ne réfléchit dans ce qui devrait être une sorte de Parti Conservateur.
Refroidissement économique
Le refroidissement n’est pas l’apanage de la relation entre Emmanuel Macron et sa Première Ministre. Il est aussi le résultat de la hausse des taux pratiquée par la Banque Centrale Européenne depuis un an. La transmission de ce resserrement monétaire à l’économie qui prend, en général, un an à dix-huit mois, a déjà plongé l’Allemagne et donc la zone Euro dans la récession. S’agissant de la France, l’Insee a revu en baisse jeudi sa prévision de croissance en raison notamment d’une baisse de la consommation. Pour nos chers statisticiens le produit intérieur brut du Pays ne devrait augmenter que de 0,1 % au deuxième trimestre (révisé en baisse de 0,1 point), en ligne avec les dernières perspectives formulées pas la Banque de France. Sur l’ensemble de l’année 2023 l’institut anticipe une croissance de 0,6 % contre 2,5 % l’année dernière, une anticipation moindre que la progression de 1 % du PIB à laquelle s’accroche toujours Bruno Le Maire.
Jeudi dernier, comme cela était attendu, la Banque centrale européenne a relevé de 25 points de base ses taux directeurs. Mais l’intervention de Christine Lagarde, marquée par son insistance sur le relèvement des prévisions d’inflation de la BCE à l’horizon 2025, a été jugée d’une tonalité "faucon" par le marché qui a aussitôt réévalué ses attentes en matière de taux d’intérêt terminal. Cela a conduit François Villeroy de Galhau à remettre "l’église au milieu du village" dès le lendemain en estimant injustifiée une telle réaction et en rappelant que le Conseil des gouverneurs prend ses décisions à partir de données et non de prévisions.
Le patron du Medef incité à la prudence
Geoffroy Roux de Bézieux, qui s’apprête à quitter son bureau du Medef le 7 juillet prochain, tiendra une conférence de presse mardi. Il devrait y présenter une nouvelle situation du moral des patrons que l’organisation patronale commande à l’Ifop deux fois par an. Le patron des patrons qui est intervenu la semaine dernière sur France 5 et sur BFM a fait preuve de prudence sur le ressenti des chefs d’entreprise en continuant de pointer du doigt les problèmes de recrutement de nombreuses PME. Problèmes qui obligent certaines d’entre elles à refuser des commandes.
Dans une très longue et dense interview accordée à Bruno Jeudy pour la Tribune, Geoffroy Roux de Bézieux n’a pas mâché ses mots : "Nous allons vers un ralentissement de l’économie assez net. Techniquement, la France ne sera pas en récession mais certains signaux montrent que l’on s’en approche… Alors que j’ai toujours été plus optimiste que les prévisions durant les trois dernières années, j’ai des retours de terrain très différents en fonction de mes interlocuteurs. Ce qui m’incite à la prudence."
La dépense publique en chantier
C’est demain matin que doivent enfin se tenir les Assises des Finances Publiques annoncées le 5 janvier dernier lors des vœux de Bruno Le Maire. Ce grand rendez-vous qui devait avoir lieu en février dernier avant d’être reporté à trois reprises se tiendra à Bercy sous l’égide du ministre de l’Économie et de Gabriel Attal, en présence d’Élisabeth Borne. Initialement cela devait prendre la forme d’une sorte de "Grenelle" avec la présence d’économistes français et internationaux, de chefs d’entreprise, d’experts, de représentants des think-tanks et d’élus locaux.
Le format a été revu à la baisse avec deux tables rondes et des interventions de Pierre Moscovici, Agnès Bénassy-Quéré (sous-gouverneure de la Banque de France) et Anne-Laure Kiechel. À Bercy on explique que cette séance de demain matin permettra de clôturer le premier cycle de revues de dépenses lancé par le Gouvernement en début d’année 2023. D’un évènement qui devait se pencher sur le problème structurel d’une dépense publique qui absorbe 56 % du PIB, on est passé à une revue purement conjoncturelle afin de rester dans les clous de la trajectoire des finances publiques. Sur ce même sujet François Villeroy de Galhau fera une communication, demain après-midi, dans l’enceinte feutrée de l’Académie des Sciences Morales et Politiques.
Reproduction et diffusion interdites sans autorisation écrite
ÉDITORIAUX
de la semaine
Chronique / Jean-Baptiste Noé
Chronique / À Shangri-La, Chine et États-Unis font voir leur antagonisme
17/06/2023 - 08:30
Chronique / Jean-Baptiste Noé
Chronique / Karabagh : l’Arménie reconnaît la souveraineté de l’Azerbaïdjan
03/06/2023 - 08:30
Chronique / Jean-Baptiste Noé
Chronique / Ukraine : la contre-offensive aura-t-elle lieu ?
06/05/2023 - 08:30

