éditorial / Yves de Kerdrel
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Yves de Kerdrel
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Ni pacte ni impact
par Yves de Kerdrel
Alors que les rumeurs de remplacement d’Élisabeth Borne se sont calmées laissant la place à l’idée d’un simple remaniement ministériel, Emmanuel Macron s’est accordé une pause politique avec le Sommet pour un pacte financier mondial. Un sommet comme il les aime et dont il était le grand organisateur, mais qui n’a débouché sur rien de concret en dehors de leçons de morale aux pays pauvres sur le climat et aux pays riches avec à la clé un énième projet de taxation.
Annoncé de très longue date, le Sommet pour un pacte financier mondial s’est tenu au Palais Brongniart (symbole de la main invisible du marché) jeudi et vendredi. Une centaine de pays étaient présents ou représentés avec de très nombreux chefs d’État, de gouvernement, de grandes organisations internationales. Lula y côtoyait Mohammed ben Salmane, Melinda Gates, l’ex-femme du patron de Microsoft voisinait avec Greta Thunberg. Et Laurence Tubiana, architecte de l’accord de Paris sur le climat y faisait le show avec Bertrand Badré, devenu de gourou de la finance environnementale et inclusive.
Le but assigné à ce sommet était de construire un consensus pour un système financier international plus solidaire. Amené à réfléchir à la question d’un nouveau Bretton Woods par son ami Bernard Spitz qui lui a préparé de nombreuses fiches de travail sur ce sujet – notamment à l’occasion du G7 de 2019 qui s’est tenu à Biarritz – le Président de la République a martelé une idée qui lui est chère et selon laquelle la lutte contre la pauvreté ne doit pas se faire aux dépens de celle pour la transition énergétique des pays du Sud. Un discours aisé à tenir lorsque l’on préside aux destinées d’un pays riche. Mais si le combat pour la biodiversité est bien compris dans l’hémisphère sud, on y perçoit encore mal comment placer au même rang celui contre le réchauffement climatique et celui pour davantage de croissance à partager avec des populations en forte évolution.
Un absent : Jean-Louis Borloo
En fait à ce sommet il manquait une personne qui aujourd’hui serait bien utile à Emmanuel Macron sur beaucoup de plans : Jean-Louis Borloo. Il y a déjà plus de dix ans, l’ancien ministre de l’Environnement de Nicolas Sarkozy, doué de mille talents, avait beaucoup travaillé sur l’électrification de l’Afrique avec en ligne de mire son développement numérique et industriel ainsi que l’inclusion de toutes les populations – y compris celles installées dans des régions enclavées – et avec pour but d’éviter la constitution de mégalopoles néfastes à l’environnement et la tentation migratoire.
Malheureusement ni François Hollande ni Emmanuel Macron n’ont prêté la moindre attention à ses travaux. Et de surcroît le Chef de l’État a réussi à se brouiller avec Jean-Louis Borloo dès le début de son premier mandat au sujet d’un rapport qui lui avait été commandé sur la politique de ville. Pourtant aujourd’hui nombreux sont ceux à dire ouvertement que l’ancien Maire de Valenciennes ferait un Premier Ministre idéal pour cette période compliquée pour Emmanuel Macron. Avec une capacité à apaiser le pays, à ressouder une majorité parlementaire et à prendre à bras-le-corps le sujet de la transition énergétique.
Aucune mesure concrète
En dehors d’un communiqué final rempli de bonnes intentions, et d’un énième appel à une taxation mondiale, il n’est rien sorti de concret de ce sommet. Si nombreux sont ceux à reconnaître – depuis août 1971 – que Bretton Woods nécessiterait une mise à jour, les deux principaux instruments de l’après-guerre – la Banque Mondiale et le FMI – jouent un rôle essentiel à destination des pays les plus pauvres, même s’ils n’ont pas encore intégré dans leur manière d’agir toute la dimension environnementale. Kristalina Georgieva, la patronne du FMI a annoncé l’atteinte de l’objectif de mobilisation de 100 milliards de dollars via la réallocation de droits de tirage spéciaux, au profit des populations les plus vulnérables.
Mais tout cela est au moins autant que ce que le nouveau système financier mondial constitué par la Chine avec des pays de la région indo-pacifique consacre à la coopération et au développement. Sans compter sa forte présence en Afrique sous la forme d’une colonisation qui n’en porte pas le nom. Avec Djibouti et l’Éthiopie comme portes d’entrée. Tout ce qui a été dit pendant deux jours au Palais Brongniart a donc laissé de marbre le Premier ministre chinois, Li Qiang, présent mais très discret. En dehors d’une entrevue avec Bruno Le Maire et une autre avec Élisabeth Borne.
Un sursis pour la Première Ministre
Ce sommet a aussi permis à Élisabeth Borne de souffler un petit peu et de voir s’éloigner les rumeurs de changement de Premier Ministre. Si les parlementaires ont pris l’habitude de voir Julien Denormandie – candidat déclaré à sa succession – traîner tous les jours entre le Bourbon et le Café de l’Esplanade (deux lieux de commérages journalistico-politiques) et si le nom de Richard Ferrand continue d’être insistant, tant Alexis Köhler qu’Emmanuel Macron semblent décidés, pour l’heure, à "caraméliser" (ce verbe vient de l’Élysée) Élisabeth Borne aussi longtemps que possible.
Comme nous le laissions entendre la semaine passée, l’idée qui circule au sommet de l’exécutif, serait de sortir du gouvernement un certain nombre d’éléments faibles comme Marlène Schiappa, Pap Ndiaye, Olivier Klein voire François Braun. Avec également comme volonté de donner plus de surface à Gérald Darmanin – avant qu’il ne se rallie de manière trop visible à Édouard Philippe – et à Gabriel Attal. En revanche nul ne sait quel sort attend Bruno Le Maire, dont la publication de son dernier roman a été, pour le moins, très mal vécue à l’Élysée.
Forte volatilité sur les emprunts d’État
En fin de semaine on a observé une certaine volatilité sur les taux d’intérêt. En Grande Bretagne, après que la Bank of England a surpris le consensus en relevant son taux d’intérêt directeur de 50 points de base à 5 %, marquant ainsi sa treizième hausse consécutive, les taux de rendement se sont envolés sur les marchés à 4,75 %, un plus haut depuis quinze ans. Et surtout un niveau bien plus élevé qu’au mois de septembre dernier lorsque le programme économique de Liz Truss avait paniqué les marchés financiers.
Le taux de rendement de l’OAT à dix ans a franchi de nouveau à la hausse jeudi le seuil des 3 %. Lors des assises des finances publiques qui ont eu lieu, lundi dernier à Bercy, les discours l’ont emporté sur les décisions et sur les actes en dehors de quelques économies que l’on connaissait déjà. Et l’annonce par le Conseil d’Orientation des Retraites que la réforme, passée au forceps il y a quelques semaines, n’empêcherait pas les déficits en 2030 n’ont pas contribué à apaiser le débat sur la bonne gestion des finances publiques.
Les symptômes du mal français
Lundi dernier, les rares personnes présentes dans le cénacle gentiment suranné de l’Académie des Sciences Morales et Politiques, ont eu la chance d’assister à un débat sur ce thème où ni la démagogie ni l’idéologie ni la facilité n’avaient leur place. François Villeroy de Galhau était invité à faire une communication sur la bonne gouvernance de l’argent public, sous le regard bienveillant de Jean-Claude Trichet, le président de séance et celui de son ancien patron chez BNP Paribas, Michel Pébereau.
Le Gouverneur de la Banque de France a établi ce que sont pour lui les deux symptômes du mal français. D’une part la multiplication des engagements de redressement sans qu’aucun d’eux soient tenus. À la différence de nos voisins allemands qui font systématiquement mieux que leurs prévisions et promesses. Ce qui l’a amené à prononcer cette phrase cinglante mais si juste "certains demandent des objectifs plus ambitieux ; mais la première révolution serait déjà de tenir ceux affichés". D’autre part le débat public se concentre systématiquement sur les impôts confondant ainsi le symptôme et la cause.
Un débat de très haute volée
Après avoir prêché, avec la conviction de celui qui a expérimenté cette méthode, pour la contractualisation des objectifs de réduction de la dépense publique au sein des administrations mais aussi des moyens, François Villeroy de Galhau a dû répondre aux questions de haute volée de Jacques de Larosière, de Jean-Claude Casanova ou de Xavier Darcos. En exprimant sa conviction que réduire la dépense publique pouvait permettre au service public d’être plus efficient, aussi contre-intuitif que cela puisse paraître.
En présence de personnalités invitées comme Gilles de Margerie, président de France Stratégie ou de Jean Bassères, directeur général de Pôle emploi, le gouverneur de la Banque de France a invité les membres de l’Institut à réfléchir sur les quatre critères d’une réussite possible en la matière. D’abord le temps long et la persévérance, en se libérant du court-termisme ; ensuite l’orientation vers les résultats ex-post, plutôt que de céder à la dictature des seuls effets d’annonce médiatiques ; puis la clarté des responsabilités et l’autonomie de gestion, et non l’empilement des compétences et des "contre-pouvoirs" et enfin la fécondation mutuelle entre réflexion académique et action économique. En espérant que ces petites gouttes d’eau lancées dans le sol aride de notre monde politique finissent par former un puits d’idées pour les hommes et les femmes de bonne volonté.
P.-S. : Dans la nuit de vendredi à samedi la nauséabonde force Wagner, que Vladimir Poutine a laissée prospérer, s’est retournée contre sa créature en annonçant sa volonté de marcher sur Moscou avant - semble-t-il - de faire demi-tour hier soir. N’ayant pas davantage d’informations que nos lecteurs nous nous passerons de commentaires inutiles. Nous rappellerons simplement cette formule de Winston Churchill tirée d’un discours prononcé sur les ondes de la BBC le 1er octobre 1939 : "La Russie est un rébus enveloppé de mystère au sein d’une énigme."
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