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Yves de Kerdrel
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La gueule de bois
par Yves de Kerdrel
Une semaine après les émeutes urbaines les plus intenses que le Pays n’a jamais connues l’exécutif semble désemparé face à la situation. Il se trouve à la fois dans le déni de la crise qui frappe les cités et les quartiers difficiles et à la recherche d’une solution miracle. Cela n’empêche pas le Président de la République de préparer une intervention du 14 juillet sous la forme d’un satisfecit de ses fameux « cent jours ».
Après être resté cloîtré à l’Élysée pendant les six jours d’émeutes urbaines très violentes qui ont éclaté dans la plupart des grandes villes – et même des sous-préfectures réputées tranquilles – Emmanuel Macron a commencé à faire un premier point avec certains ministres et membres de son cabinet lundi dernier. À la surprise de certains d’entre eux, qui le pensaient sonné par ce qui venait d’arriver, il aurait déclaré : "Nous avons été très bons. En 2005 sous Jacques Chirac, cela a duré trois semaines. Cette fois-ci à peine une semaine". Propos d’autant plus surprenants que certains experts de la sécurité avaient fait passer des fiches au Président de la République lui expliquant que "les gamins" avaient fini par rentrer chez eux sur ordre des dealers qui souhaitaient poursuivre leur business.
Le lendemain – mardi dernier – il a réuni 200 maires environ à l’Élysée, avec auprès de lui Vincent Jeanbrun, le maire de L’Haÿ-les-Roses, victime il y a une semaine d’une tentative d’assassinat à son domicile. Comme à son habitude, Emmanuel Macron qui souhaitait écouter les maires de France, s’est montré très bavard, mettant en avant une loi d’urgence pour la reconstruction des bâtiments incendiés. Et au cours de cette "thérapie de groupe" la parole a été donnée aux maires de Marseille, Lyon, Grenoble et Bordeaux qui partagent, tous les quatre, l’idée que le problème des quartiers se règle par la distribution de davantage d’argent public. En revanche les maires LR ont à peine pu toucher au micro. Comme si ce qu’ils avaient à dire ne comptait pas pour grand-chose. C’est oublier que 56 % des mairies des villes concernées par ces sujets sont tenues par des membres de ce parti.
Une figure d’incarnation
Si le Chef de l’État a reconnu que le fait d’avoir mis au placard le rapport que Jean-Louis Borloo lui avait rendu en avril 2018 n’avait pas été très intelligent, il s’est aussitôt félicité du fait qu’il y a plus de grues en chantier aujourd’hui au nom de la rénovation urbaine qu’il y a cinq ans. C’est oublier justement le cœur du rapport Borloo, comme celui d’Hakim El Karaoui fait au nom de l’Institut Montaigne, selon lesquels ce qui compte le plus aujourd’hui, ce ne sont pas "les bâtiments" mais tous simplement "les gens". Les enfants bien sûr, les jeunes adultes qui souffrent d’un taux de chômage de 47 %, et les parents, dont seuls certains ne surveillent pas leurs enfants. Loin de l’amalgame qu’Éric Ciotti et Bruno Retailleau ont fait, tous les deux, au cours des derniers jours.
Il semblerait qu’Emmanuel Macron recherche aujourd’hui une figure qui pourrait incarner le problème des quartiers, mais aussi la solution. Un sportif admiré par tous les jeunes comme Kilian Mbappé. Ce dernier avait d’ailleurs fait, après la mort du jeune Nahel, un post sur les réseaux sociaux lu par 26 millions d’internautes. Et le second post qui demandait aux jeunes de rentrer chez eux a été autant visionné. Par ailleurs, il est de notoriété publique qu’Emmanuel Macron et le footballeur se parlent régulièrement au téléphone. À une autre époque cette incarnation était Bernard Tapie.
Absence de solution
Dès jeudi dernier Emmanuel Macron a voulu repartir sur le terrain en se rendant à Pau, la ville de François Bayrou où il a de nouveau rencontré des élus auxquels il a déclaré que "l’ordre avait été rétabli". Au risque de voir sa parole démonétisée si des incidents se produisent à nouveau lors du week-end du 14 juillet. La priorité pour le Chef de l’État ne semble pas être de chercher une solution à la crise, mais plutôt de montrer que la crise des émeutes est passée. D’où sa volonté de reprendre le cours normal de son agenda après avoir été contraint d’écourter un conseil européen et d’annuler sa visite d’état en Allemagne.
Avant de poursuivre sa journée dans le sud-Ouest de la France au sein de la caravane du Tour de France, le Président de la République a expliqué que la solution viendrait du terrain. Ce qui montre à quel point, sur ce sujet des banlieues, "le Roi est nu". Et autour de lui, explique un de ses proches, il n’a personne qui a la connaissance de ces quartiers difficiles, qui a travaillé sur ce sujet, et qui a une esquisse de réponse, autre que pénale.
La préparation du 14 juillet
La semaine qui vient va être marquée par le traditionnel défilé militaire du 14 juillet. Emmanuel Macron qui a invité le Premier Ministre indien Narendra Modi espère que la loi de programmation militaire sera bien promulguée le 13 juillet au Journal officiel, comme Sébastien Lecornu s’y était engagé. Mais le texte passe demain en commission mixte paritaire compte tenu des modifications qui ont été apportées par les Sénateurs.
Par ailleurs Emmanuel Macron reçoit ces jours-ci Élisabeth Borne afin d’étudier la fameuse feuille de route qui lui a été demandée à la mi-avril. Avec notamment la manière de mettre en œuvre les différentes annonces que le Chef de l’État a multipliées au cours des cent jours. Il va donc être interrogé à la télévision, le 14 juillet, sur ces différentes promesses. Mais il y a fort à parier que la séquence des émeutes urbaines de ces derniers jours occupera un gros morceau de cette interview. D’autant plus que le renseignement territorial s’attend, pour le prochain week-end, à de multiples pétarades avec les mortiers d’artifice achetés et stockés dans les quartiers.
Atterrissage manqué ?
Vendredi, à l’ouverture des rencontres économiques d’Aix-en-Provence, particulièrement courues cette année, l’humeur était plutôt morose sur le climat économique. Pour beaucoup d’intervenants, de nombreuses économies, et pas des moindres, pourraient connaître une récession cette année. Jean-Louis Girodolle, le patron de Lazard Frères, a fait une intervention très remarquée au cours de laquelle il a exprimé sa crainte que l’économie mondiale passe d’un "atterrissage marqué" à un "atterrissage manqué". Le banquier d’affaires redoute notamment que le durcissement monétaire, à l’œuvre aujourd’hui, soit plus durable qu’escompté en raison du souhait des banques centrales de préserver leur crédibilité à tout prix.
La veille, il était justement apparu que l’activité dans le secteur des services en France s’est contractée au mois de juin, une première depuis janvier, selon les résultats définitifs de l’enquête mensuelle de S & P Global. L’indice HCOB PMI du secteur des services, le plus important de l’économie française, a reculé le mois dernier à 48 comme annoncé en première estimation, après 52,5 en mai. La barre des 50 sépare la croissance de la baisse de l’activité. Le PMI composite, qui rassemble les services et l’industrie manufacturière, a lui aussi baissé, à 47,2 après 51,2 en mai.
Chute violente de la consommation
Si au mois de juin dernier, l’inflation a nettement reculé dans l’Hexagone avec un taux en glissement annuel de 5,3 % au lieu de 6 % le mois précédent, le ressenti est toujours très différent auprès des ménages. Et cela risque de marquer les comportements des Français pendant cet été de même que leurs modes de consommation.
Selon la dernière analyse des dépenses de consommation des ménages français publiée vendredi par l’Insee, le décrochage est très violent puisque les seuls achats alimentaires sont en chute de 17 % en volume (corrigé de l’effet de l’inflation) depuis la période du covid. Quant à l’ensemble de la consommation des ménages, elle a retrouvé son plus bas niveau depuis quinze ans… De quoi alimenter l’angoisse et la colère d’une grande partie de nos compatriotes qui n’arrivent plus à vivre correctement du fruit de leur travail.
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