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Feuilleton de l'été / Lorraine Frega / Michelin

Feuilleton de l'été
Lorraine Frega / Michelin

exclusif Série d’été - ces jeunes talents qui construisent la France de demain / Lorraine Frega, directrice Business Distribution, Services et Solutions de Michelin

EXCLUSIF. A la tête de la stratégie du groupe Michelin, Lorraine Frega n’aime rien tant que les dynamiques d’équipes et les environnements internationaux, avec un goût particulier pour la Chine. La passion pour la littérature n’empêche celle pour les financements structurés, développée chez Veolia, peaufinée chez Blackstone. Tandis que son regard affûté d’investisseuse dessine les contours des nouveaux métiers du groupe au-delà du pneumatique, la jeune dirigeante a aussi rapidement adopté l’Auvergne et ses bienfaits.
Lorraine Frega dirige la stratégie du groupe Michelin
Lorraine Frega dirige la stratégie du groupe Michelin

Suivre son intuition peut mener à des chemins inattendus. Rien ne prédestinait particulièrement Lorraine Frega à évoluer dans l’univers du pneumatique, ni même à exercer un métier dans l’industrie, la technologie ou la finance. Jeune étudiante, celle qui supervise aujourd’hui les directions Corporate Stratégie, Innovation & Partenariats, Développement Durable & Impact et la Région Chine du groupe pneumaticien avait un goût prononcé pour les lettres. "J’aimais énormément le latin, la littérature, la philosophie, et je me suis posé la question de savoir si j'aimerais enseigner les lettres classiques", confie-t-elle à WanSquare.

Toutefois, son attrait au moins tout aussi fort pour monter des projets n’échappe pas à l’un de ses professeurs de lycée qui la voit "faite pour faire du business" et lui conseille une prépa HEC, nonobstant son baccalauréat littéraire. Le bon choix. "J'étais très heureuse là-bas", raconte-t-elle.

A un moment où le conseil et le marketing sont très en vogue, la jeune femme aspire, elle, à des choses concrètes, aux résultats visibles et qui ont une utilité économique et sociétale. "On dirait aujourd’hui avoir de l’impact", poursuit-elle. Cette ligne directrice va rapidement s’avérer un fil conducteur. Son premier stage s’effectue chez Veolia, qui lui propose de travailler sur un gros projet de post merger integration d’une société de transport aux Etats-Unis. Elle est alors séduite par l’idée de rejoindre un groupe industriel, en première ligne d’un projet d’ampleur en prise avec des activités sur l’ensemble du territoire nord-américain.

 

La richesse de l’international

 

Cette première expérience "comme une évidence" fait prendre conscience à la jeune diplômée combien elle apprécie ce type d’opérations, bien que ce ne soit "pas du tout intuitif" au départ. Elle découvre aussi combien elle aime les métiers d'infrastructure qui ont ce pouvoir de "dessiner les paysages économiques et sociaux". Être en responsabilité de ces changements lui correspond. La richesse des environnements internationaux aussi.

Après les Etats-Unis, ce sera l’Asie. Toujours chez Veolia, la jeune responsable y part faire du financement de projets de grandes usines de traitement de l'eau. Elle parcourt l’Australie, la Chine, le Japon, la Corée, les Philippines, découvre les enjeux de l'accès à l'eau et du traitement des déchets dans ces régions. Un périple qui "m'a beaucoup sensibilisé aux questions de la limite des ressources planétaires", raconte-t-elle.

A mesure que les appels d'offres se développent, le groupe lui confie la contractualisation de projets complexes ou de partenariats public privé. Elle acquiert pour cela d’importantes compétences en financements structurés, "la matière financière la plus complexe et complète" souligne-t-elle avec passion, alors que "chaque montage de partenariat public-privé est fait sur mesure et conduit à manier tous les instruments possibles de haut et de bas de bilan".

Puis, alors qu’elle souhaite se rapprocher des opérations sur le terrain. Veolia lui offre l’opportunité de s’occuper de la gestion des réseaux d'eaux usées et d'eau potable en Ile-de-France. Mais elle doit rapidement quitter son casque de chantier alors que le nouveau directeur de Veolia Eau France l’appelle en tant que chief of staff pour conduire une importante restructuration de l'activité. Un lourd travail de coordination et de gestion des émotions humaines dont elle se sort avec brio. Le plan de compétitivité est adopté.

Toutefois, le contraste important avec ses activités de business development en Asie lui donne "envie de respirer un peu" et de reprendre les études. "Je me suis rendu compte que, finalement, faire de la réduction de coûts dans des activités matures, n'était pas là où j'avais senti en moi le plus d'énergie", raconte la trentenaire.

 

Blackstone

 

Après six ans chez Veolia, la respiration prend la forme d’un MBA à Harvard. Outre des cours de très grande qualité, elle retrouve l’environnement international qu’elle affectionne, y côtoie des personnes issues d'industries très différentes, apprend le chinois et rencontre son mari. "Deux années très riches", à l’issue desquelles elle rencontre aussi son futur employeur, le fonds Blackstone.

Alors que la pensionnaire de Harvard se demande quelle suite donner à sa carrière, la plus grande société de capital-investissement au monde lui laisse un message sur son répondeur. Blackstone souhaite monter un fonds d’infrastructure à Londres, et Lorraine est la seule parmi toutes les promotions de MBA à connaître les financements structurés et les opérations de traitement de l’eau. S’ensuivent 18 mois techniquement passionnants. "Je n’ai jamais rencontré d'investisseurs aussi pointus, Blackstone m'a vraiment appris à chercher l’angle dans la thèse d'investissement", raconte-t-elle.

Mais la dynamique du collectif humain, si particulière à l'industrie lui manque. Aussi, lorsque son mari a l’opportunité de s’expatrier en Chine, elle le suit sans hésiter. "J’avais envie de travailler dans une entreprise chinoise pour vraiment comprendre le pays que j'avais juste effleuré", retrace la jeune dirigeante. Cette entreprise chinoise sera Shanghai Winner Environmental Technologies, société de 70 personnes opérant dans le traitement des eaux industrielles.

Deux choses l’intéressent dans cette aventure. D’une part, "voir de près comment un petit acteur chinois essaie de rattraper un grand acteur technique comme Veolia". Et de l’autre, aider les industriels locaux à s'équiper et à se mettre aux normes à un moment où la Chine renforce énormément sa réglementation anti-pollution. Une mission "extrêmement énergisante", souligne-t-elle.

Alors qu'elle attend son premier enfant, c’est en Chine également que Lorraine rencontre par hasard le président de la filiale locale de Michelin - à l’époque Bruno de Feraudy -, qui cherchait à repenser son accès au marché. "Il m'a convaincu que, chez Michelin, on pouvait être enceinte, avoir un bébé, faire un job passionnant, le tout en même temps, et je dois avouer que j'ai été séduite par lui, son équipe, la simplicité des gens, leur authenticité", se souvient-elle.

 

"Un catalyseur"

 

Lorraine accepte la mission, puis prend "énormément goût à ces gens, à cette communauté de valeurs tout à fait réelle chez Michelin" et découvre avec surprise que l'industrie du pneumatique a beaucoup de traits communs avec ce qu’elle aimait dans les services à l'environnement : outre les dynamiques d’équipes, cette tradition d’ingénierie envisagée comme un vecteur de progrès humain.

Afin d’opérer le recâblage de l’accès au marché chinois, la nouvelle directrice de la stratégie du groupe dans le pays s’appuie sur son expérience acquise chez Veolia Eau France. Pour accomplir ce travail à la fois stratégique, analytique, également opérationnel et de gestion des émotions humaines, "il s’agit surtout de savoir aider les gens à formuler leur vision, puis les aider à réunir les conditions pour qu'ils aient confiance dans le fait qu'ils vont y arriver. J’étais un catalyseur", explique-t-elle.

La réussite de l’opération n’échappe pas à Florent Menegaux et Yves Chapot. Juste après leur prise de fonctions à la tête du groupe en 2019, ils proposent à Lorraine de prendre la direction de la stratégie de toute l’entreprise. Et c’est ainsi qu’elle déménage avec mari et bébé, à Clermont Ferrand, à un moment clé. Car débute alors l’élaboration du plan stratégique Michelin in Motion, auquel elle va travailler, avec le comité exécutif, qu’elle intégrera deux ans plus tard, en tant que Directrice Business Distribution, Services et Solutions. 

 

Au-delà du pneumatique

 

Un plan dont la grande particularité est d’affirmer l’ambition du groupe de croître hors de son cœur de métier. Michelin dispose de "savoir-faire que l’on peut exprimer bien au-delà du pneumatique", souligne la jeune dirigeante. Par exemple dans le domaine de la pile à hydrogène ou des services de flottes connectées. Avec aussi, ajoute-t-elle, la possibilité "d’élargir notre impact au-delà du monde de la mobilité", comme dans le secteur médical, l’impression 3D métal, ou les composites flexibles. Son regard affûté d’investisseuse développé chez Blackstone lui est ainsi très utile au moment de dessiner les contours de nouveaux métiers.

Alors que les pneus agissent déjà sur l’efficience énergétique des véhicules, "cela élargit les terrains de jeu de façon assez spectaculaire", raconte-t-elle, enthousiaste. Ce qui la concerne au premier chef dans la mesure où, lors de son entrée au Comex, Lorraine s’est vue confier, outre la supervision de la stratégie, la responsabilité du développement durable et de l'innovation. A quoi il faut ajouter la supervision de la Chine. Soit un terrain de jeu "incroyablement riche" qu’elle compte bien continuer à explorer.

La jeune dirigeante ne semble ainsi pas près de quitter Michelin, d’autant qu’elle s’est aussi très bien acclimatée à l’Auvergne, "un endroit incroyable, à la fois très sauvage et très accessible" où l’on peut "faire de la marche ou du ski le week-end". Et se lancer dans "des projets de rénovation pour notre ferme dans les volcans d’Auvergne" en préservant des moments essentiels en famille. "J’ai deux petits qui ont besoin d’une maman et un mari qui ne s’est pas marié avec Michelin", souligne-t-elle en riant.

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