éditorial / Yves de Kerdrel
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Yves de Kerdrel
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Anticipations
par Yves de Kerdrel
Le taux de rendement du dix ans américain n’en finit pas de grimper pour s’établir à son plus haut niveau depuis 2007. Les très bons chiffres de l’emploi publiés vendredi aux États-Unis ont accéléré cette tendance. Ce mouvement reflète différentes anticipations qui pourraient se révéler autoréalisatrices. Et cela, c’est sans compter le climat anxiogène créé par la déclaration de guerre du Hamas (et donc de l’Iran) à l’égard de l’État d’Israël.
Lorsqu’il était secrétaire général adjoint de l’Élysée, il y a donc dix ans, Emmanuel Macron aimait à recevoir les journalistes dans son bureau du deuxième étage de l’Élysée donnant sur les jardins du Palais. Et à chaque fois il ne manquait pas de dire tout le mal qu’il pensait du paritarisme. Dès le mois d’octobre 2016, après avoir pris congé de son poste de ministre de l’Économie et juste avant de se déclarer candidat à la présidentielle, il a expliqué, lors d’un déplacement en province, pourquoi selon lui il fallait mettre fin au paritarisme à la française.
S’il a bien été obligé au cours des six années passées de s’accommoder de tous ces organismes gérés – finalement assez bien ! – par les syndicats et le patronat ou par les employeurs et les salariés (Unedic, Agirc-Arrco, Prud’homme…), Emmanuel Macron n’en a pas fini avec sa vieille obsession. En témoigne la volonté affichée par le gouvernement de ponctionner 12 milliards d’euros dans les caisses de l’Unedic d’ici 2026 alors que le bon sens voudrait que les excédents de cette association servent à rembourser une dette qui s’élève à 60 milliards d’euros. Idem pour la ponction comprise entre 1 et 3 milliards d’euros que le gouvernement entend faire dans les caisses de l’Agirc-Arrco à l’occasion du vote du Projet de loi de finances de la sécurité sociale.
Une tension malvenue avec les corps intermédiaires
De manière à faire passer les intérêts des retraités – ce qui est assez logique ! – avant ceux de l’État, syndicats et organisations patronales se sont mis d’accord, mercredi dernier sur un relèvement des pensions de 4,9 % dès le mois de novembre et sur l’abandon du malus de 10 % pendant trois ans pour les retraites versées à ceux qui refusent de prolonger d’un an leur durée de travail au-delà de l’âge légal. Si l’on attend encore demain lundi le tampon de la CFDT sur cette négociation, tout le monde a crié victoire expliquant que la bonne gestion des retraites complémentaires autorisait ce geste à l’égard de ceux qui ont abondamment cotisé.
Olivier Dussopt a, de son côté, crié au scandale et à la provocation. Son argument est que si l’Agirc-Arrco se porte bien, c’est parce que les cotisations rentrent bien grâce au taux d’emploi élevé et donc à la rentrée des cotisations. Surtout la réforme des retraites votée au printemps va rapporter à l’Agirc-Arrco un milliard d’euros de plus par an dans un premier temps, puis 3 milliards autour de 2030. Faut-il pour autant en arriver au bras de fer ? Faut-il créer un rapport de force avec les corps intermédiaires alors que dans ce cas précis le paritarisme fonctionne comme un père de famille en veillant à avoir au moins six mois de réserves sur les quinze prochaines années, pour se protéger en cas de crise. Or le système affiche neuf mois avant la mise en œuvre de la réforme des retraites et grâce notamment à l’effet sur les cotisations des hausses de salaires réalisées ces deux dernières années.
En attendant la grande Conférence sociale
Difficile de comprendre pourquoi le Chef de l’État cherche ainsi à maintenir une tension avec les principaux instruments du paritarisme alors que ce sont les bonnes relations entre syndicats et organisations patronales qui ont permis d’accoucher d’un accord sur le partage de la valeur au moment même où le pays était en ébullition à cause d’une réforme des retraites, justifiée, mais imposée et non négociée.
Cette attitude est d’autant plus injustifiée qu’Emmanuel Macron n’a réussi à proposer à l’issue de la rencontre de Saint-Denis avec tous les partis politiques que la mise en place d’une conférence sociale sur les bas salaires. Celle-ci aura lieu dans huit jours, le lundi 16 octobre au Conseil Économique Social et Environnemental. Et dès demain Élisabeth Borne va recevoir les partenaires sociaux pour discuter de l’ordre du jour. En dehors des organisations habituelles sont conviées la FNSEA (principal syndicat agricole), la Fesac (Fédération des entreprises du spectacle vivant, de la musique, de l’audiovisuel et du cinéma), et l’Udes (Union des employeurs de l’économie sociale et solidaire).
Le risque d’une "smicardisation" de la société
Certains, y compris au sein de l’exécutif, voudraient faire en sorte qu’il s’agisse d’une conférence sur les salaires. Ce à quoi s’oppose – à juste titre – le Medef en rappelant qu’il y a d’autres enceintes pour cela. Il sera donc principalement question des 80 branches professionnelles sur les 171 répertoriées qui affichent des salaires minimaux en dessous du salaire minimum. En fait, leur nombre fluctue justement au gré des hausses du smic, elles-mêmes calculées en fonction de l’évolution de l’inflation. D’où la proposition, voire l’exigence, des syndicats d’une augmentation automatique des minimas de branches dès que le smic est revalorisé pour qu’ils ne puissent jamais se situer en dessous.
Un débat un peu théorique puisque seules deux branches sont toujours restées en dessous du smic depuis 2021 et que, légalement, aucun salarié ne peut être payé moins que le smic. Le vrai sujet, c’est celui du tassement par le bas des grilles salariales et de l’inquiétude justifiée concernant une "smicardisation" de la société comme l’a très justement expliqué Bruno Le Maire. Dans la mesure où les augmentations du smic rattrapent les grilles de salaires de nombreuses branches, il arrive que des salariés avec plusieurs années d’ancienneté se retrouvent eux aussi payés au niveau du smic et ont le sentiment de voir leur carrière stagner.
France Allemagne : vers de nouvelles explications
Par ailleurs Emmanuel Macron se rend demain en Allemagne où il retrouvera le chancelier Olaf Scholz. Les deux dirigeants vont s’entretenir à Hambourg, au nord du pays, dans un cadre informel, et sans déclaration finale, afin de revenir sur tous leurs points de désaccords et réfléchir sur des sujets qui vont au-delà du traitement des affaires courantes. Il faut souhaiter que le Président de la République lise dans l’avion qui l’emmènera demain outre-Rhin le remarquable article d’André Loesekrug-Pietri, président de la Joint European Disruptive Initiative, paru dans la revue Le grand continent et intitulé : France Allemagne : comment éviter la "guerre froide" ?
Emmanuel Macron, qui est attendu sur place en milieu d’après-midi ce lundi, devrait être accompagné d’une vingtaine de ministres. Ce déplacement commencera par la visite d’une usine d’assemblage d’Airbus à l’aéroport de Hambourg. Deux sessions de travail sont également au programme : la première sur l’intelligence artificielle, la seconde sur la transformation des sociétés industrielles. Après l’Allemagne cette semaine, et avant la Suède dans deux semaines, Emmanuel Macron se rendra en Albanie lundi 16 octobre. Il participera à Tirana au "Berlin Process Leaders’Summit 2023", sommet consacré aux Balkans occidentaux qui réunira plusieurs chefs d’État et de gouvernement (Autriche, Bulgarie, Croatie, France, Allemagne, Grèce, Italie, Slovénie, Pologne et Royaume-Uni).
Inquiétante hausse des taux longs américains
Si le taux de rendement de l’OAT à dix ans continue de tutoyer les 3,50 %, soit son plus haut niveau depuis l’automne 2011, celui du dix ans américain se rapproche des 5 %, ce qui constitue un record depuis seize ans. Beaucoup d’anticipations se rejoignent dans ce mouvement inattendu. Notamment la crainte d’un emballement de l’inflation à un moment où elle parait plutôt sous contrôle et le sentiment que les banques centrales ont perdu la maîtrise des trajectoires monétaires. Pour l’heure le consensus du marché américain repose sur l’idée que la Fed ne relèvera ses taux d’intérêt qu’une seule fois, en novembre, de 0,25 point de pourcentage par rapport à la fourchette actuelle de 5,25 % à 5,50 %.
Le trouble a été créé par le patron de JP Morgan, Jamie Dimon, lors d’une interview sur Bloomberg TV estimant qu’il était possible que la banque centrale continue à relever ses taux de 1,5 point de pourcentage supplémentaire, pour les porter à 7 %. Mais certains estiment aussi que la Chine est à l’origine de la hausse des taux longs américains, par une vente massive de bons du Trésor. Depuis le mois d’avril elle en aurait cédé pour 40 milliards de dollars. Il reste que cette hausse des taux longs n’est pas saine et contre-intuitive par rapport à un discours officiel d’inflation maîtrisée. Naturellement la publication, ce vendredi, de très bons chiffres en matière d’emploi outre-Atlantique ont encore plus tiré ce taux à la hausse. Et tout cela c’était avant l’insupportable attaque du Hamas à l’égard de l’État d’Israël dont on ignore encore toutes les conséquences. Tant cette Boîte de Pandore, ouverte à l’initiative de l’Iran désireux de casser l’alliance récente entre Jérusalem et le monde sunnite, est d’une profondeur telle que personne ne peut voir le fond…
Vers un plateau, plutôt qu’un pic de taux
Dans une interview au journal allemand Handelsblatt publiée en fin de semaine, François Villeroy de Galhau, dont on a le sentiment qu’il se situe clairement du côté des "colombes", a déclaré qu’il y avait eu depuis la dernière réunion de la BCE du 14 septembre, où les avis étaient assez partagés, "de bons chiffres d’inflation et, parallèlement, une remontée forte des taux longs", laquelle peut être jugée "excessive mais contribue de fait à resserrer les conditions de financement de l’économie européenne". Conclusion du gouverneur de la Banque de France : "je pense qu’il n’y a pas de justification à une hausse supplémentaire des taux de la BCE".
François Villeroy de Galhau a ajouté par ailleurs que les taux d’intérêt devraient désormais rester aussi élevés que nécessaire, estimant que les attentes d’une baisse des taux, des deux côtés de l’Atlantique, étaient traditionnellement trop optimistes. Selon lui, "il y a eu beaucoup de débats sur le pic des taux : il faut maintenant parler plutôt de plateau, et nous resterons pendant le temps nécessaire sur ce plateau".
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