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Brexit
Brexit J- 38 : le retour aux normes OMC fait trembler les représentants du commerce de détail britanniques
Theresa May est encore rentrée bredouille de Bruxelles hier soir, après avoir tenté une énième fois d'obtenir des concessions sur le backstop irlandais. Dans un entretien à La Croix publié aujourd'hui, Michel Barnier a pourtant été très clair sur ce que la Grande-Bretagne pouvait espérer de l'UE dans les prochaines semaines : "Actuellement, le processus est dans l'impasse. Nous attendons de Theresa May qu'elle nous dise comment elle voit les choses et ce qu'elle souhaite. Mais nous n'allons pas rouvrir les négociations sur le traité de retrait, nous ne changerons pas le contenu du protocole irlandais qui préserve la paix en Irlande et l'intégrité du marché unique".
À moins d'un revirement politique majeur dans les cinq prochaines semaines, par lequel les conservateurs accepteraient finalement de valider l'accord de mi-novembre, la Grande-Bretagne risque tout simplement de sortir sans aucun filet de sécurité. Le fameux Hard Brexit tant redouté depuis le vote du 23 juin 2016. Un "no deal" donc, qui signifierait pour la Grande-Bretagne le retour aux normes de l'OMC. "Sans accord, les échanges se feront sur la base des règles de l'organisation mondiale du commerce, qui repose sur le principe de la nation la plus favorisée", expliquait ainsi Gail Orton, head of EU Public Policy chez Clifford Chance, lors d'une conférence sur le Brexit organisée hier par le cabinet d'avocats.
Rappelons que cette organisation, vieille de 24 ans, a pour but de régir les relations commerciales entre ses 164 membres, lorsqu’il n’existe entre eux aucun accord de libre-échange. Ce qui serait le cas pour le Royaume-Uni avec l’Union européenne, une fois qu’il en sera sorti. Chaque membre de l'OMC dispose d'une liste de tarifs (taxes sur les importations de biens) et de quotas (limites sur le nombre de biens) qu'il applique aux autres pays. Et s'il accorde un tarif préférentiel à l'un des États membres, il est contraint de les appliquer à tous les autres pays.
Si les tarifs moyens de l’UE sont relativement bas, de 2,8 % environ pour les produits non agricoles, ils peuvent être beaucoup plus élevés dans certains secteurs, jusque 10 % dans l'automobile ou même 38 % sur les produits laitiers et 50 % sur la viande par exemple. Or, la Grande-Bretagne importe la moitié des produits laitiers et de la viande qu'elle consomme.
Une hausse des tarifs douaniers qui commence à faire trembler les organisations de représentation du commerce de détail britannique : le British Retail Consortium (BRC), le Northern Ireland Retail Consortium (NIRC) et Retail Ireland ont ainsi lancé un avertissement commun selon lequel un "no deal" pourrait entraîner, outre une hausse des prix des biens de premières nécessité (de 46 % sur la mozzarella, de 40 % sur le bœuf, de 21 % sur les tomates et de 15,5 % sur les pommes, selon la BRC), des retards aux frontières et des pénuries de viande, poisson, fruits et légumes frais. Sachant que le retrait programmé le 29 mars intervient à un moment de l'année où le Royaume-Uni importe beaucoup de produits frais, hors saison - 90 % de la laitue consommée en Grande-Bretagne, 80 % des tomates et 70 % des fruits rouges viennent d'Europe ou arrivent par l'Europe.
Autre obstacle pratique majeur pour la Grande-Bretagne si le pays sort de l'UE sans accord : l'avalanche de normes sanitaires auxquelles les produits exportés de la Grande-Bretagne vers l'UE seront confrontés. "Tous les animaux et les produits d'origine animale en provenance de pays tiers qui arrivent dans l'UE doivent passer par certains ports et frontières, appelées 'postes d'inspection frontaliers'. Postes qui ne sont pas disponibles dans tous les ports par lesquels les ferrys anglais avaient l'habitude de transiter", explique encore Gail Orton de Clifford Chance. Calais ne fait ainsi pas partie de la liste des postes d'inspection frontaliers et les trajets du commerce de marchandises britanniques devront donc être totalement repensés (Dunkerque en fait en revanche partie).
Et bien que le gouvernement ait loué des ferries sur six nouvelles routes portuaires, les médicaments et les produits chimiques pour la purification de l'eau auront la priorité sur la nourriture, et tous les ports ne sont pas adaptés au type de ferries rouliers qui opèrent sur la route Calais-Dover. Les délais risquent donc d'augmenter, ce que redoutent les organisations syndicales du commerce de détail. "Nous ne pouvons pas facilement trouver une alternative aux importations par Calais où il y a de fréquentes traversées en ferry et le tunnel sous la Manche. Les volumes de produits frais qui y sont importés sont énormes, par exemple, en période de pointe, il y a environ 130 camions par jour qui transitent avec seulement des agrumes", a ainsi déclaré Andrew Opie, directeur de l'alimentation et de la durabilité au BRC.
Du point de vue des hausses de tarifs douaniers, en tout cas, le gouvernement britannique aura deux options, une fois sorti de l'UE : soit il abaisse les tarifs douaniers pour l'UE afin de garantir des échanges les plus fluides possible. Mais il devra dans ce cas appliquer ces tarifs avantageux à tous les autres pays de l'OMC, en vertu du principe de la nation la plus favorisée. Ce qui plomberait les producteurs britanniques, et risque d'entraîner un nombre record de faillites, notamment dans l'agriculture. Soit le gouvernement maintient des tarifs douaniers élevés, afin de protéger ses producteurs. Mais dans ce cas, ce sont les consommateurs britanniques qui connaîtront une perte de pouvoir d'achat colossale. D'autant que le portefeuille des consommateurs anglais sera doublement frappé, par les hausses de tarifs et l'effondrement de la livre, qui augmentera d'autant le prix des produits.
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