WAN
menu
 
!
L'info stratégique
en temps réel
menu
recherche
recherche
Abonnez-vous
Abonnez-vous à notre newsletter quotidienne

Chroniques /

Chroniques

Chronique
L’incroyable politique étrangère de Jacques Chirac
par

Jacques Chirac aura marqué d’un trait d’originalité et de curiosité permanente son approche finalement déconcertante à de nombreuses reprises de la politique étrangère. Pour avoir été l’un de ses conseillers les plus proches, Alexandre Adler nous éclaire sur sa passion de la géopolitique et son culte du secret en matière d’affaires étrangères.

28/09/2019 - 09:00 Temps Lecture 13 mn.

 

Au départ, Jacques Chirac est d’abord et avant tout le bon élève de la classe. Tout le monde l’a raconté. Cet enfant rebelle - et en lutte contre la scolarité - se révèle, à partir de Sciences Po, un excellent élève et un excellent disciple. Remarqué d’emblée par son énergie et son dévouement par un Georges Pompidou, en complète rupture avec le Général de Gaulle depuis la crise de 1968, il fera tout pour apparaître comme le fils fidèle de son mentor et seconder sa politique extérieure plus ouverte à la réconciliation avec Londres et plus désireuse d’éviter la formation d’un bloc continental franco-allemand. Bloc qui demeurera, à l’opposé, l’obsession d’un Raymond Barre, commissaire européen, chrétien-démocrate, libéral et gaulliste, qui très vite s’opposera à lui.

Mais tout change. Et Jacques Chirac se manifeste par la suite non pas comme le pompidolien fidèle, mais - malgré l’antipathie initiale qu’il éprouvait pour Charles Pasqua et les fidèles du Général de Gaulle - se révélera capable d’opérer un virage sur l’aile strictement politique et d’absoudre un Pasqua de son gaullisme archaïque ; dès lors qu’il aura décidé de devenir, à son tour, le porte-parole d’une nouvelle fidélité gaulliste qui n’avait rien à voir avec ses engagements pompidoliens orthodoxes. Et voici donc notre Jacques Chirac devenu un pourfendeur des renoncements à l’indépendance nationale et un eurosceptique quasi-orthodoxe exaltant la nécessité permanente de voir la France exprimer sans cesse son souci de la souveraineté.

 

Le chantre d’une politique arabe de la France

 

C’est dans cette nouvelle posture, souvent ultranationaliste, que Chirac va retrouver un souci d’origine gaullienne, de tenir tête aux ambitions américaines successives et d’incarner envers et contre toute la défense vétilleuse des intérêts français. Cette posture le conduit naturellement à bouleverser l’attitude très favorable à l’Algérie française qui avait été la sienne lorsqu’il avait été jeune énarque. Et c’est ainsi qu’il devient, par capillarité politique, le chantre d’une "politique arabe de la France" qui ne correspondait en rien à ses enthousiasmes de jeune homme.

Dans l’affaire, il s’agissait tout simplement pour l’héritier présomptif du Général de Gaulle de défendre une position française qui lui permettait de reprendre à son compte la volonté du fondateur de la cinquième république de tenir son rang. Bien sûr les sympathies immédiates que son attitude lui permet de capitaliser dans le monde arabe ne lui échappent nullement. Sa curiosité toujours en éveil et son désir permanent des voyages le conduisent à visiter, à connaître et apprécier tous les grands protagonistes du monde arabe. Au Machrek (le Moyen-Orient) comme au Maghreb. Et là, cette politique arabe de la France qu’il n’a nullement inventée, mais seulement recueillie, indifférente à un Valéry Giscard d’Estaing souvent dédaigneux ou simplement inquiet, va lui donner la possibilité, pendant la cohabitation, de jouer le jeu de stratégies qui lui préexistaient. Mais il ne fait pas de doute qu’à ce moment-là, la cohabitation va lui permettre de jouer ouvertement une politique étrangère, très française, commencée par d’autres, mais qu’il développe avec brio.

 

La création d’un triumvirat avec Berlin et Moscou

 

Dès lors et sensible aux points de vue allemands, dont il comprend le caractère essentiel pour la France, Jacques Chirac rencontre à la fois la volonté d’indépendance du ministre des affaires étrangères d’outre-Rhin Joschka Fischer et bien entendu les velléités d’affirmation d’un Vladimir Poutine qui a, lui aussi, besoin d’exister dans un système russe, entièrement dissimulé, et où, en réalité, le soi-disant patron de la politique de Moscou a toujours besoin de l’approbation de ses pairs. Dans ces conditions c’est Jacques Chirac qui invente la formule du triumvirat aux côtés de son homologue russe qui vient de dire combien il le révérait et de son interlocuteur allemand, toujours en difficulté pour faire oublier son passé gauchiste.

Bref l’intuition stratégique de Jacques Chirac est absolument déterminante lorsqu’il met en œuvre cette formule à trois qui lui permettra, sans discussion, de s’imposer dans la politique étrangère d’après la chute du Mur de Berlin, et dont Poutine aura particulièrement besoin. Chirac venait de comprendre que dans son face-à-face avec un Raymond Barre, que lui préférait l’opinion, il avait conquis un avantage décisif qui lui donnera les clés de la cohabitation.

 

Ses liens uniques d’homme à homme

 

C’est parce que j’avais convaincu Philippe Séguin qu’il devait soutenir Jacques Chirac malgré les faibles chances dont on le créditait pour la présidentielle de 1995, que ce dernier eut le sentiment qu’en convainquant Séguin, in extremis et contre l’avis de François Fillon, il me devait quelque chose et me le rendrait bien. Il faut dire que Jacques Chirac, considérait les individus et jamais les positions. C’est sans doute l’une des raisons de son leadership et de sa capacité à motiver ses troupes, même dans les moments les plus difficiles, par exemple dans la bataille contre Édouard Balladur. C’est alors qu’il m’accorda, sur ma demande, un premier entretien qu’il suivra par la suite, de nombreux autres pour parler de la marche du monde, sans jamais compter son temps et en me témoignant toujours d’un égard extraordinaire.

Jacques Chirac, alla même, parce qu’il appréciait l’intelligence et l’érudition de ma femme (N.D.L.R. : Blandine Kriegel), de la recruter à ses côtés pour son dernier mandat. Et là encore je reconnus les méthodes de Chirac. Lorsqu’il décida de faire venir mon épouse à l’Élysée, sa démarche consista à me demander mon autorisation. M’ayant ainsi "demandé la main" de mon épouse, il se fit par la suite un point d’honneur de m’appeler régulièrement pour me demander mes opinions en matière de politique extérieure. Je dois dire que j’étais intensément flatté de sa démarche sachant par ailleurs qu’il se faisait ses opinions personnelles sans jamais se laisser impressionner par quiconque. Mais ce geste de courtoisie délibéré était lié au service que j’étais censé lui avoir rendu en faisant en sorte que Philippe Séguin le soutienne. Je retrouvais ici un souci personnel des liens d’homme à homme qui est sa marque de fabrique et qu’il a pu me léguer.

 

Son seul confident : Marcel Dassault

 

Pour le reste, il ne devait son analyse de la politique étrangère que dans un dialogue de lui-même à lui-même. Parfois ses analyses étaient brillantes. Je sais ainsi qu’il n’avait pour "la politique arabe de la France" qu’une considération médiocre, mais par contre un jugement sans faille. Il avait compris que toute la politique américaine en Irak ne pouvait conduire qu’à une intensification des catastrophes. Et comme il avait décidé de ne rien faire savoir de sa véritable pensée. Il était difficile d’imaginer que ses dissertations sur la politique arabe lui étaient équilatérales. De sorte que c’est à son ami de toujours, son véritable père adoptif, Marcel Dassault, qu’il faisait véritablement confiance.

Lorsqu’un soir, en ma présence, son gendre Frédéric Salat-Baroux, qui voulait se rendre populaire à ses yeux, l’eut comparé au Général de Gaulle, Jacques Chirac eut cette sortie qui me laissa sans voix : "oh vous savez lui dit-il, j’ai été le dernier ministre du Général, mais à l’époque j’étais tout dévoué à Georges Pompidou. Et à la vérité je n’avais qu’une admiration. Et c’était pour Marcel Dassault qui était intervenu pour moi, là où la famille de Bernadette, les Chodron de Courcel, avaient été pire que tout. C’est dire si l’homme qui a toujours compté pour moi était Marcel Dassault lui-même." Il va de soi que cette phrase qui n’a nullement été prononcée au hasard, eu égard à la rivalité qui l’a toujours opposé à Serge Dassault, héritier de Marcel Dassault, était un aveu de grande taille.

 

L’homme du secret et du double entendre

 

Dans la grande affaire de son "Non" à George Bush pour la seconde guerre du Golfe - qui aura été le point d’orgue de sa politique étrangère - une fois de plus, il s’était débrouillé pour laisser le flou le plus étonnant s’imposer et s’était contenté de cette phrase énigmatique selon laquelle "il attendait les pires solutions de la guerre". Bien entendu, il se garda bien de me faire la morale dans cette affaire où j’avais un certain sentiment atlantiste. Il se contentait de penser que rien de bien ne sortirait de la guerre. Il n’a jamais mis dans la balance ni sa sympathie pour les États-Unis, ni ses convictions d’une Europe unie. Il avait simplement l’intuition que cette guerre préventive causerait plus de problèmes qu’elle n’apporterait de solutions et qu’elle ferait éclore toute une noria de groupes intégristes. Ce qui s’est effectivement passé.

Jacques Chirac était l’homme du secret, l’homme du double entendre. Et ce secret que n’ébranlaient nullement les jugements qu’il livrait aux uns et aux autres, dont moi et mon épouse. Ces secrets étaient scellés mais dans un sentiment strictement personnel d’individu à individu qui lui permettait, comme l’attention flottante dans la psychanalyse freudienne, de ne jamais tout écouter, mais de manière à tout comprendre. C’est cette énigme Chirac, son secret le mieux gardé, qui nous permet de comprendre l’homme d’État dans sa vérité et sa lucidité exceptionnelles.

                                                                                                                                                     Alexandre Adler

Chroniques du même auteur
Chroniques
du même auteur

Chronique /

Chronique / Pourquoi l’Arabie reste de marbre face à l’Iran… pour l'instant !

21/09/2019 - 09:00

Chronique /

Chronique / Le spectaculaire tournant de la diplomatie russe

14/09/2019 - 09:00

Les chroniques de la semaine
Les chroniques
de la semaine

Chronique /

Chronique / Pourquoi l’Arabie reste de marbre face à l’Iran… pour l'instant !

21/09/2019 - 09:00

Chronique /

Chronique / Le spectaculaire tournant de la diplomatie russe

14/09/2019 - 09:00

Chronique /

Chronique / Jeu de dupes et poker menteur

07/09/2019 - 09:00