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Pigasse poussé vers la sortie de Lazard ?

Fusions, Acquisitions / Matthieu Pigasse / Lazard / Ken Jacobs / Jean-Louis Girodolle / Evercore / Center View Partners

Fusions, Acquisitions
Matthieu Pigasse / Lazard / Ken Jacobs / Jean-Louis Girodolle / Evercore / Center View Partners

exclusif Pigasse poussé vers la sortie de Lazard ?

EXCLUSIF. Le banquier d’affaires, patron de presse, actionnaire du Monde et passionné de rock, négocierait actuellement son départ de la prestigieuse banque d’affaires parisienne. Une fois réglée la question de sa séparation avec Lazard, il envisagerait de travailler à Paris pour la banque Center View Partners.
Matthieu Pigasse - Lazard
Matthieu Pigasse - Lazard

La rumeur court depuis quelques semaines au sein du tout-Paris des affaires. Elle a été occultée en partie par les bisbilles qui ont opposé le patron de Lazard Frères aux journalistes du Monde à l’occasion de la signature d’un droit d’agrément en cas de changement d’actionnaires au capital du quotidien du soir. Mais la voilà qui renaît aujourd’hui avec encore plus de force. Matthieu Pigasse, le tout-puissant patron de Lazard Frères à Paris, qui a succédé à l’indestructible Bruno Roger, serait actuellement très fragilisé par la faiblesse du business de Lazard, par les nombreux départs d’associés-gérants qui vident la Banque de sa substance, et par l’image de banquier dilettante qu’il s’est construit.

Pourtant, jusqu’à présent tout réussissait au banquier prodige. Énarque, mais pas inspecteur des finances, conseiller technique au cabinet de Dominique Strauss-Kahn à moins de trente ans puis, un an plus tard, directeur adjoint du cabinet de son successeur, Laurent Fabius, chargé des questions industrielles et financières. Il passe dans le privé en 2002, à l’occasion du retour de la droite aux affaires. C’est Alain Minc qui le recommande à Bruno Roger, alors patron de Lazard Frères (le nom officiel de la succursale parisienne de Lazard). Très vite, il s’y sent comme un poisson dans l’eau, allant même jusqu’à travailler la porte feutrée de son bureau ouverte, en écoutant des disques de rock à tue-tête. Il prend la tête de l'activité "conseil aux gouvernements" en 2003, devient en 2005 directeur du marketing et vice-président de Lazard Europe puis codirecteur général délégué de Lazard France en septembre 2009. En avril 2010, il est nommé seul dirigeant de Lazard Frères et responsable mondial des activités de fusions et acquisitions de Lazard en avril 2015.

Un banquier sur tous les fronts

On le voit sur tous les fronts. Au secours des pays en faillite. Notamment en Argentine, au Venezuela, en Équateur, et naturellement en Grèce, toujours accompagné de l'universitaire Daniel Cohen, dont il a fait un senior advisor de la banque d’affaires. Parallèlement, il est sur la plupart des grands dossiers de fusions acquisitions, avec notamment la fusion Suez-Gaz de France, la vente par Accor de sa participation dans le Club Med, la vente de l'activité de transmission et distribution (T & D) d'Areva partagée entre Alstom et Schneider, la fusion de la Caisse d'épargne et de la Banque populaire, la création puis l'augmentation de capital de Natixis et le rachat de parts L'Oréal à Nestlé par le groupe de cosmétiques.

Toutes ces opérations lui valent des "success fees" (nom donné aux bonus attribués aux banquiers d’affaires en fonction de leur réussite) qui commencent à lui assurer un petit pactole. C’est ce qui lui permet d’acquérir en 2009 l'hebdomadaire culturel et politique Les Inrockuptibles, au sein duquel il s’implique davantage qu’un simple actionnaire. En juin 2010, il prend le contrôle, avec Pierre Bergé et Xavier Niel, du quotidien Le Monde. Beaucoup moins riche que ses deux compères, il a recours à un prêt de plus de 25 millions d’euros auprès de la Banque Palatine, avant de demander à Xavier Niel - avec lequel il est aujourd'hui en froid depuis qu’il a vendu 49 % de sa holding Le Nouveau Monde, actionnaire structurant du quotidien du soir à l’industriel tchèque Daniel Kretinsky - de se porter caution pour lui. Cette opération déchaîne à la fois la colère de Xavier Niel, qui se sent trahi, et celle des journalistes du Monde. Pendant plusieurs mois, il refuse le moindre contact avec la rédaction du quotidien. Dans un récent entretien accordé à notre consœur Anna Cabana, il reconnaît : "Je fais ça pour vivre. Ou comme disait Flaubert, pour faire vomir le bourgeois. Quand je vois le nombre d'ennemis que j'ai, je me dis que j'ai réussi."

L'an passé il a laissé s'effondrer le chiffre d'affaires

Des ennemis, Matthieu Pigasse les a multipliés au cours des derniers mois. D’abord chez Lazard où on lui reproche de n’être jamais là. Il a récemment posé un lapin à un grand patron du CAC 40 qui ne se prive pas de le clamer dans tout Paris en expliquant qu’il ne donnera plus de mandat à Lazard. Il continue de faire quelques missions à l’international, notamment en Afrique où il accompagne Dominique Strauss-Kahn chez des chefs d’État africains en attente d’une aide du FMI. Pendant son absence, il sait que la maison est bien gardée par son ami d’enfance et de l’Ena, Jean-Louis Girodolle, le principal des associé gérants, celui qui passe son temps à défendre Matthieu Pigasse, lorsqu’il est absent, injoignable ou invisible.

Mais à New York, Ken Jacobs, qui dirige le groupe Lazard coté en Bourse, voit remonter jusqu’à lui les problèmes de sa filiale parisienne. Tant que les résultats sont bons, il ne dit rien. Et au moment où Pigasse croit sentir passer le vent du boulet, Lazard Frères publie des résultats honorables pour 2018. Selon les informations obtenues par WanSquare, Lazard Frères a enregistré l’an passé un doublement de son bénéfice net à 24,9 millions d’euros et une hausse de 78 % de son résultat d’exploitation. Tout cela en dépit d’une activité très décevante marquée notamment par la baisse du chiffre d’affaires issu des activités de conseil. Le chiffre d’affaires global de Lazard Frères s’est élevé à 222,2 millions d’euros en recul de 2,6 % par rapport à 2017. Mais l’année 2019 se présente bien différemment. Et de sources internes on évoque un chiffre d’affaires d’à peine 170 millions d’euros en très forte baisse.

Une rétrogadation très mal vécue en mai dernier

C’est ce qui explique que le 17 mai dernier, Lazard New York publie un communiqué lapidaire expliquant que Matthieu Pigasse n’est plus responsable mondial des fusions et acquisitions de Lazard. C’est un certain Mark McMaster, qui le remplace à ce poste décisif. En guise de consolation, le patron de Lazard Frères se voit confier les activités de conseil de la banque en Europe et conserve la présidence du bureau parisien. Une violente rétrogradation.

À partir de ce moment-là, Matthieu Pigasse a beau s’attribuer des deals sur lesquels il n’est pas intervenu, comme celui entre Total et Anadarko, il comprend qu’il est poussé vers la sortie. Mais avec les formes, comme toujours chez Lazard où l’on a gardé trop mauvais souvenir des éclats de voix d’Édouard Stern, alors gendre du patron, Michel David-Weill. Dès lors, il a deux sujets à régler. D’abord sa situation financière personnelle. D’où l’accord conclu avec Daniel Kretinsky. Mais en dépit du prix payé par l’industriel tchèque, ses dettes seraient toujours nettement supérieures à ses actifs.

Vers un atterrissage chez Center View

Et puis il y a sa situation professionnelle. Il aurait rencontré les dirigeants de Bank of America Merrill Lynch pour prendre la tête des activités françaises. Mais le problème se heurtait à l’opposition de Bernard Mourad. Il apprend que la banque d’affaires Evercore, très puissante aux États-Unis, veut ouvrir un bureau à Paris. Il aurait négocié longuement avec ses dirigeants. Sans parvenir à conclure. On lui demande de s’engager à débaucher deux ou trois pointures de Lazard. Enfin il serait tombé d’accord avec la banque Center View Partners qui gagne des parts de marché aux États-Unis face aux Goldman Sachs, Morgan Stanley ou JP Morgan. Ça tombe bien, Nicolas Constant, l'un des piliers de Lazard a la bougeotte alors qu'il vient de boucler le rachat de 43 % de Picard par la famille Zouari. Selon la lettre Capital Finance (Groupe Les Échos) il serait en partance pour Center View Partners afin de solidifier le nouveau futur bureau parisien.

Interrogé par nos soins, Matthieu Pigasse a démenti vendredi dernier son intention de quitter Lazard Frères, alors qu’il était en train d’animer le séminaire de rentrée des associés gérants. WanSquare a fait parvenir le 11 octobre un mail à Ken Jacobs au sujet du départ de son banquier parisien. Mais plutôt que de nous répondre, il l’a aussitôt transmis, à la manière de Ponce Pilate, à Matthieu Pigasse. Le banquier prodige mais qui adore "vomir le bourgeois" est aujourd’hui poussé, nolens volens, vers la sortie. Il n’a plus le choix. Il peut démentir aussi longtemps que vont durer les négociations de séparation à l’amiable. Le fou de rock, de presse, et qui dévore la vie à pleines dents va pouvoir enfin s’inventer une nouvelle histoire romanesque à la hauteur du personnage à mi-chemin entre Rastignac et Bel-Ami, qu'il s'est construit.

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